«Génération
porno» : la fabrique du porc (29.10.2017)
Nouvel An à
Berlin : une «zone de sécurité» dédiée aux femmes (30.12.2017)
Grèce : un
militaire turc obtient l'asile (30.12.2017)
Saint-Sylvestre:
140.000 agents de sécurité et de secours mobilisés (29.12.2017)
Turquie : ceux
qui résistent encore à Erdogan (29.12.2017)
Saint-Pétersbourg
: l'auteur de l'attentat interpellé
Le président turc
Erdogan en France vendredi prochain (30.12.2017)
Un médecin
stagiaire jugé pour sa barbe (29.12.2017)
La démocratie
face au danger des autoritarismes (28.12.2017)
À Menton, les
policiers aux frontières se font porter pâle (29.12.2017)
Tom Wolfe : «Le
politiquement correct est devenu l'instrument des classes dominantes»
(29.12.2017)
Shiori Ito,
l'affaire de viol qui secoue le Japon (27.12.2017)
Rencontre avec
l'homme qui a éliminé Ben Laden (28.12.2017)
Histoire de
France : arrêtons les mensonges (29.12.2017)
«Génération porno» : la fabrique du porc (29.10.2017)
FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour
la sexologue Thérèse Hargot, il faut agir contre la pornographie et
l'hypersexualisation de la jeunesse si on veut lutter contre le harcèlement.
Les porcs que l'on balance, ce
sont nos maris, nos frères, nos fils, nos oncles, nos grands-pères, nos amis,
nos collègues, nos professeurs, nos religieux, nos employeurs. Exit le grand
méchant loup. Le porc est parmi nous. Un flot incessant de témoignages déferle
sur la Toile. On a attendu l'aval des célébrités pour enfin dire, enfin
dénoncer. Moi aussi, moi aussi. Oui, comme ces femmes adulées mondialement pour
leur corps de rêve, objet de tous les fantasmes dans leur robe immensément
sensuelle, moi aussi. Face à la perversité, nous sommes à égalité. Et c'est un
soulagement. «Ah bon, je ne suis pas seule?» Pourtant, dans le secret de mon
cabinet, c'est quotidiennement et plusieurs fois par jour qu'elles me confient
l'agression, le harcèlement, l'attouchement, le viol subi.
J'ai fini par douter qu'il puisse
exister une femme au monde qui n'ait jamais perçu dangereusement son corps
féminin. J'ai fini par douter aussi qu'il puisse exister un homme sur terre qui
n'ait jamais été «ce porc», en pensée ou en acte. Comment pourrait-il en être
autrement? N'est-ce pas ce qui nous est demandé à nous, les femmes, que d'être
objets de jouissance? N'est-ce pas ce qui est demandé à vous, les hommes, que
d'être consommateurs de ces objets? Et ne dit-on pas qu'il faut «jouir sans
entraves»? Je suis née en 1984 et pardonnez-moi si je n'ai pas bien compris la
leçon. Je veux dire la leçon de morale à laquelle on assiste depuis quelques
semaines. Pourquoi s'offusquer tout d'un coup?
La fabrique à pouf et à porc
commence très tôt. Il s'agit, non pas d'une «culture», comme le disent les
féministes, mais au contraire d'un principe d'acculturation
Déshumaniser femmes et hommes,
faire des premières des appâts et des seconds des porcs à qui on peut faire
avaler n'importe quoi en les maintenant au stade pulsionnel de leur
développement pour favoriser l'achat compulsif, c'était l'objectif, non? Sinon
comment voulez-vous que la société de consommation puisse-t-elle fonctionner?
La fabrique à pouf et à porc commence très tôt. Il s'agit, non pas d'une
«culture», comme le disent les féministes, mais au contraire d'un
principe d'acculturation. Là où la différence des sexes était
apprivoisée par la civilité, elle est aujourd'hui caricaturée dans l'univers
marchand.
Pendant que des pseudo-féministes
s'acharnent à faire disparaître les Blanche Neige et Belle aux Bois dormant des
bibliothèques des enfants par peur, pensez donc, que les petites filles
veuillent épouser des preux chevaliers, on bombarde ces jeunes esprits à coup
d'images publicitaires mêlant femme et objets à vendre, on pose pour modèle
féminin les Nabilla, Zahia et autres starlettes en «a» au corps ultrasexualisé,
touchantes et désespérantes à la fois. Réussir quand on est une fille, c'est
réussir à provoquer le désir. Au même moment, des
millions d'heures de vidéos pornographiques sont consommées par des adolescents
à peine pubères,que dis-je, des enfants laissant libre court à des
pulsions sexuelles qui, pourtant, demandent à être éduquées pour vivre en
société.
Par vengeance ou par revanche,
nommer «porcs» des hommes qui ne respectent pas la dignité des femmes, revient
à les déshumaniser à notre tour et entretenir de ce fait un rapport de
domination
On y représente des morceaux de
corps qui s'emboîtent et se désemboîtent à la faveur des fantasmes mis en scène
pour exciter toujours plus l'individu qui les regarde tout en se masturbant et
le faire revenir, encore et encore, habituant ainsi et le plus tôt possible et
durablement à «consommer du sexe». La sexualité pulsionnelle, récréative, génitale,
mécanique et technique est exaltée. Dans la rue, sur les écrans, au travail:
sollicités à outrance, les hommes sont tout autant victimes de cette
hypersexualisation de la société. Et personne ne semble s'émouvoir que cela
puisse produire, et de façon massive, harceleurs, agresseurs, abuseurs,
violeurs, c'est-à-dire des individus enchaînés dans un rapport compulsif au
sexe, à l'autre sexe.
En France, mon inquiétude face au
devenir de la «génération porno» me vaut le doux titre de puritaine parLes
Inrocks ,
le même journal qui affiche en une un homme qui a battu à mort sa femme.
Mais puisqu'il fait vendre, où est le problème? Le profit. Voilà à quoi
concourt tout le système dans lequel libéralisme sexuel et libéralisme
économique marchent main dans la main: pousser à la consommation en faisant de
nous des enfants capricieux qui maximisent leur plaisir à coup de «C'est quand
je veux, si je veux, comme je veux».
Par vengeance ou par revanche,
nommer «porcs» des hommes qui ne respectent pas la dignité des femmes, revient
à les déshumaniser à notre tour et entretenir de ce fait un rapport de
domination. La condescendance des femmes à l'égard des hommes «Ils ont des
besoins sexuels, eux» et «Ils ne savent pas se maîtriser, eux» est une forme de
violence à l'encontre de ceux qui auraient préféré être nos preux chevaliers,
eux. La délation sur les réseaux sociaux est basse, elle introduit de la
suspicion. Entre la vierge et la putain, entre le gentil garçon et le macho,
qui sait aujourd'hui sur quel pied danser? Si l'on ne comprend pas que les
hommes sont aussi victimes de ce système tout en condamnant sévèrement les
actes, la dénonciation est non seulement vaine mais intensifie la guerre des
sexes. Trêve d'hypocrisie. Ne nous trompons pas de cible. Pour éviter d'avoir à
instaurer une police des mœurs dans le monde adulte, la première des priorités
est de protéger la jeunesse des ravages de la pornographie et de
l'hypersexualisation.
* Auteur d' «Une jeunesse
sexuellement libérée (ou presque)», éditions Albin Michel, 2016.
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Nouvel An à Berlin : une «zone de sécurité» dédiée aux femmes
(30.12.2017)
- Par Le
figaro.fr AFP, Reuters Agences
- Publié le 30/12/2017 à 13:54
La porte de Brandebourg, qui
accueille chaque année une foule de fêtards pour le Nouvel An, s'est dotée
d'une «zone de sécurité» réservée aux femmes pour prévenir les cas d'agressions
ou de harcèlement sexuel.
À Berlin dimanche 31 décembre,
des «centaines de milliers» de personnes sont attendues pour la soirée du
Nouvel An qui se tiendra à la porte de Brandebourg. Parmi les mesures de
sécurité mises en place pour accueillir cette foule, les autorités ont
notamment prévu une «zone de sécurité» spécialement dédiée aux femmes.
La police a indiqué dans un
communiqué que ce dispositif s'adressait aux femmes qui ont été «victimes d'une
agression» ou qui «se sentent harcelées». Des tentes confiées à la Croix-Rouge
allemande accueilleront les femmes qui le souhaitent, et des «psychologues»
seront présents dans la zone toute la nuit, selon la porte-parole de
l'évènement Anja Marx, qui précise que «ce dispositif a déjà été expérimenté
avec succès à l'Oktoberfest de Munich», et que l'initiative vient de la police
berlinoise.
Un porte-parole de la police
berlinoise a également indiqué au journal britannique The
Telegraph que des patrouilles surveilleront les lieux pour s'enquérir
d'éventuelles agressions. Environ 500 agents de sécurité patrouilleront autour
de la porte de Brandebourg et 1600 policiers supplémentaires seront déployés
dans la capitale allemande, rapporte également The Telegraph.
Si les précédents réveillons de
Berlin s'étaient «déroulés sans incident», ce dispositif innovant s'inscrit
avant tout dans une politique de vigilance accrue sur l'espace public, deux ans
après la
tragique Saint-Sylvestre de Cologne, au cours de laquelle des centaines de
femmes ont été menacées, agressées sexuellement ou même violées. Ces agressions
massives, qui
ont choqué le pays, avaient à l'époque provoqué un grand nombre de
critiques à l'encontre de la politique migratoire d'Angela Merkel même
si la police avait pointé la délinquance nord-africaine.
La rédaction vous conseille
Grèce : un militaire turc obtient l'asile (30.12.2017)
- Par Le Figaro.fr avec AFP
- Mis à jour le 30/12/2017 à 15:33
- Publié le 30/12/2017 à 15:27
Un des huit militaires turcs qui
avaient trouvé refuge en Grèce en juillet 2016 après le coup d'État manqué en
Turquie a obtenu l'asile en Grèce, a-t-on appris samedi de source judiciaire.
Le militaire était le copilote de
l'hélicoptère avec lequel les huit militaires s'étaient échappés le 16 juillet
2016 et avaient atterri à Alexandroupoli, ville grecque à la frontière avec la
Turquie. Il a obtenu l'asile vendredi soir par l'instance indépendante d'asile,
selon la même source.
LIRE AUSSI - Visite
historique et sous tension d'Erdogan en Grèce
Toujours d'après cette source,
l'instance a jugé que d'après les comptes rendus des groupes de défense des
droits de l'homme et du Conseil de l'Europe, la Turquie viole régulièrement les
droits de l'homme depuis le coup d'État manqué et que le militaire turc serait
en danger s'il était extradé.
Par ailleurs, les juges ont
souligné qu'il n'y a aucune preuve que le copilote de l'hélicoptère a participé
à la tentative de coup d'État, et qu'il ne savait même pas quelle était la
destination finale de l'appareil quand il est parti de Turquie. La décision
pour les sept autres militaires doit être rendue dans les semaines à venir.
En janvier, la Cour suprême
grecque avait déjà refusé d'extrader vers la Turquie les huit militaires,
malgré les pressions récurrentes d'Ankara.
Lors de sa visite officielle à
Athènes début décembre, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait réitéré
cette demande et avait assuré que le premier ministre grec Alexis Tsipras lui
avait promis l'extradition des huit militaires au lendemain du coup d'État
raté.
Saint-Sylvestre: 140.000 agents de sécurité et de secours
mobilisés (29.12.2017)
- Par Le Figaro.fr avec AFP
- Mis à jour le 30/12/2017 à 07:51
- Publié le 29/12/2017 à 17:05
Près de 140.000 membres des
forces de sécurité et de secours seront mobilisés pour assurer la sécurité de
la nuit de la Saint-Sylvestre qui se déroulera dans un "contexte de menace
terroriste toujours élevée", a indiqué aujourd'hui le ministère de
l'Intérieur.
"Pour assurer la
sécurisation du 31 décembre, ce sont 56.000 policiers, 36.000 gendarmes, et
7.000 militaires de l'opération "Sentinelle" et 39.800
sapeurs-pompiers, sapeurs-sauveteurs et démineurs, soit un total de 139.400
effectifs des forces de sécurité, qui seront mobilisés sur l'ensemble du
territoire", a souligné la place Beauvau, dans un communiqué. Concilier la
sécurité des Français mais aussi des touristes et le bon déroulement de ce
moment festif "constitue une priorité absolue" du ministre de
l'Intérieur Gérard Collomb, selon le communiqué qui rappelle le "contexte
de menace terroriste toujours élevée" comme l'a encore démontré
l'arrestation la semaine passée d'un homme et d'une femme, sans lien apparent
mais projetant chacun de commettre un attentat.
Beauvau précise en outre que
l'ensemble du pays est couvert par le dispositif Vigipirate, et qu'en cette
période de fêtes de fin d'année, il met plus particulièrement l'accent sur
"la sécurité des grands espaces commerciaux, des lieux de rassemblement,
d'autre part, sur la sécurité dans les infrastructures de transports
publics". Prévenir la menace terroriste n'est pas le seul objectif de ce
déploiement sécuritaire puisqu'une attention particulière sera portée sur la
sécurité routière avec de "nombreuses opérations ciblées" menées pour
dissuader la conduite en état d'ivresse mais aussi les violences urbaines,
affirme l'Intérieur.
En région parisienne, pas moins
de 10.500 personnes seront également mobilisées lors de cette nuit du Nouvel
An, a déclaré le préfet de police (PP) de Paris, Michel Delpuech, lors d'une
conférence de presse. Ainsi, 4.200 fonctionnaires de la PP, épaulés par 1500
forces mobiles, auxquels s'ajoutent 2.300 sapeurs-pompiers et 2200 militaires
de Sentinelle participeront à ce dispositif spécial complété par environ 350
secouristes.
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Turquie : ceux qui résistent encore à Erdogan (29.12.2017)
REPORTAGE - Depuis le coup d'État
manqué de juillet 2016, le président islamo-conservateur Recep Tayyip
Erdogan, dont la popularité est en chute continue, gouverne en despote. Nous
avons rencontré ces femmes et ces hommes qui osent encore défendre la laïcité
et la démocratie.
Envoyé spécial en Turquie
Arrestations arbitraires par
milliers, condamnations à de lourdes peines sans preuve, presse d'opposition
muselée, justice cadenassée, islamisation intensive. Lorsqu'ils descendent de
leurs bus colorés à Istanbul, entre la basilique Sainte-Sophie et le palais de
Topkapi, les milliers de touristes n'imaginent pas les séismes politiques qui
secouent la Turquie, depuis la tentative de coup d'État menée dans la nuit de 15
au 16 juillet 2016 par une faction des forces armées.
Une tentative de coup d'État,
pourtant qualifiée de «don de Dieu» par l'islamo-conservateur Recep Tayyip
Erdogan, premier président de la République turque à être élu au suffrage
universel en 2014, mais dont l'étoile décline après une ascension
impressionnante. Diplômé de sciences économiques et administratives, ce
passionné de football et de politique devient maire d'Istanbul en 1994, et
annonce très vite la couleur. À une journaliste étonnée par les restrictions
qu'il impose contre la consommation d'alcool dans les locaux gérés par la
municipalité il répond: «Je suis l'imam d'Istanbul.» En 1997, il hurle, lors un
meeting en province: «Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos
casques/Les mosquées sont nos casernes, les croyants nos soldats/Cette armée
divine garde ma religion/Allahou akbar, allahou akbar». Ce discours lui vaudra
dix mois de prison pour incitation à la haine et l'obligera à quitter la mairie
d'Istanbul.
La modernité des premiers
temps
Premier ministre de 2003 à 2014,
l'homme va se montrer plus subtil ; il prononce tous ses discours sous les
portraits de Mustafa Kemal (1881-1938), père de la Turquie moderne et laïque,
qu'il refuse toutefois d'appeler Atatürk (père des Turcs) dans l'espoir d'en
diminuer enfin le souvenir. Habile, il joue la piété et le conservatisme devant
les militants du Parti de la justice et du développement (AKP), parti islamiste
qu'il a fondé en 2001. Mais se veut le chantre de la modernité, du
rapprochement avec l'Europe et du business, face à des adversaires séduits et
décontenancés.
Ces derniers n'ont pas de
projets, s'entre-dévorent, cherchent à survivre par le biais d'alliances
improbables et tiennent pour certains la vedette dans des procès retentissants
comme celui, en 2013, d'Ergenekon, un réseau criminel qui aurait eu pour
objectif de renverser Erdogan Premier ministre et d'affaiblir son parti. Mais
le reis (chef) semble survivre à tous les coups du sort - prison, cancer, ou
tentative de coup d'État.
Istanbul, belle, festive et
cosmopolite perd petit à petit son âme, au profit d'un islamiquement correct,
moyen-oriental et petit-bourgeois
Plus puissant chaque jour, il
poursuit une politique de grands travaux, avec des projets titanesques: un
troisième pont sur le Bosphore, deux tunnels dessous, une mosquée et un
aéroport gigantesques, un palais présidentiel de 1000 pièces et le doublement
du Bosphore, par un canal qui reliera la mer Noire directement à la mer de
Marmara transformant Istanbul en île.
Qui plus est, l'économie connaît
un des plus forts taux de croissance du monde en moyenne sur les douze
dernières années (4,5 % pour 2015) et triple son PNB par habitant pour la
même période comme l'indique, dans son ouvrage La Turquie en 100
questions, Dorothée Schmid, directrice du programme Turquie Moyen-Orient à
l'Ifri. Mais le vent va tourner. L'économie faiblit (avec un chômage à
12 % et une inflation à 10 %) et la modernisation du pays
s'accompagne d'une réislamisation et d'une arabisation qui dénaturent
l'identité même des Turcs, musulmans pratiquants dès le XIe siècle.
De nouveaux amis
Car, depuis que Bruxelles diffère l'entrée de la Turquie dans
l'Europe, Erdogan donne des gages au Qatar et à l'Arabie saoudite, ses
nouveaux amis. Istanbul, belle, festive et cosmopolite perd petit à petit son
âme, au profit d'un islamiquement correct, moyen-oriental et petit-bourgeois.
Les jeunes femmes sont de plus en plus voilées, y compris à l'université, les
nouveaux programmes scolaires suppriment des chapitres portant sur la théorie
de l'évolution et les réalisations d'Atatürk, et la vente d'alcool est
strictement réglementée.
Sur l'Istiklal, le boulevard
Saint-Germain local, on ne compte plus les affiches en arabe censées attirer
dans les boutiques des femmes du Golfe dont on ne voit que les yeux. Les
vitrines proposent une «mode pudique» qui décline voiles et tenues licites dans
tous les coloris. Non loin de là, sur la place Taksim, lieu emblématique des
mouvements de contestation, Erdogan fait construire une immense mosquée qui
fera de l'ombre au Cumhuriyet Aniti, monument à la gloire des pères fondateurs
de la république.
Dans tout le pays, de plus en
plus de publicités vantent les mérites de la «mode pudique». - Crédits
photo : Arnaud Andrieu pour Le Figaro Magazine
«Les gouvernements successifs de
l'AKP au pouvoir depuis 2002 islamisent mon pays un peu plus chaque jour», nous
confirme Mine Kirikkanat, journaliste, romancière et essayiste francophone, qui
a travaillé pour de nombreux médias turcs et français. Récompensée trois fois
dans son pays par le prix du «journaliste le plus courageux», elle tient une
rubrique au Cumhuriyet (centre gauche), journal kémaliste
fondé en 1924, l'un des derniers journaux d'opposition. Ses écrits
lui ont valu 42 procès. «Je suis la cible privilégiée des islamistes car je
pense que le problème en Turquie n'est pas l'islamisme mais l'islam, frein à
l'égalité entre homme et femme. J'ai pu le dire en toute liberté, malgré les
menaces de mort, avant l'arrivée de l'AKP au pouvoir qui menace de prison toute
voix contradictoire.»
Mine Kirikkanat - Crédits
photo : Arnaud Andrieu pour Le Figaro Magazine
La journaliste, qui a vécu la
peur au ventre en fermant tous les soirs sa porte blindée renforcée par trois
verrous pour retarder l'arrivée de la police, décrit la mort programmée
de Cumhuriyet:
«C'est un journal qui est en
train de couler. Dix-neuf de ses employés ont été inculpés, dont plusieurs journalistes
accusés d'avoir soutenu des groupes terroristes par leurs écrits ou par des
échanges publiés sur les réseaux sociaux. Le procès vise en réalité à faire
taire l'un des rares titres encore critique à l'égard des actions du président
turc. Les finances du journal vont très mal depuis ces arrestations, parce
qu'aucune entreprise privée ne lui donne de publicité. Les gens ont peur. On ne
sait pas combien de temps il pourra résister.»
Selon Mine Kirikkanat, le pays
compterait aujourd'hui un million d'imams et la moitié des mosquées construites
dans le monde. L'AKP a porté le nombre d'élèves des lycées religieux de 60.000
à 1,5 million. Les diplômes de ces établissements donnent accès aux écoles
militaires, policières et à l'enseignement supérieur. Ce qui veut dire qu'officiers,
policiers, ingénieurs et juristes sont formés par des imams et des prêcheurs.
Le budget du Diyanet Isleri
Baskanligi (direction des Affaires religieuses, directement rattachée au bureau
du Premier ministre), qui finance la construction des mosquées et rémunère les
imams, a décuplé en quinze ans pour atteindre 1,75 milliard d'euros
en 2016. Le double de celui du ministère de la Santé et le triple de celui du
ministère des Affaires étrangères. Enfin, depuis le 3 novembre, les
religieux peuvent célébrer des mariages. Et la journaliste de conclure:
«Erdogan avait prévenu lorsqu'il disait qu'il voulait une jeunesse Dinci ve
kinci, religieuse et vindicative.»
De concession en concession
À deux pas de la place Taksim,
rencontre avec Bedri Baykam, artiste peintre à la réputation internationale.
Fondateur du centre d'art Piramid Sanat, Baykam expose ses œuvres à Berlin,
Venise, Paris, Londres, Barcelone, et Genève, et a écrit 28 livres autour
de l'art et de la politique. Ex-membre de l'organe central du Parti républicain
du peuple (centre gauche laïc), il a connu les moments les plus sombres de la
vie politique turque et fait partie des résistants acharnés aux islamistes de
l'AKP.
«Je suis entré en politique à mon
retour des États-Unis en 1987, explique-t-il, lorsque j'ai vu le Premier
ministre iranien en visite officielle à Ankara refuser de se rendre au mausolée
d'Atatürk, et qu'il n'y avait pas de réaction des autorités. C'était une
première concession, et j'étais persuadé qu'il y en aurait d'autres. Je ne me
suis pas trompé: des journalistes naïfs et des idiots utiles, manipulés par les
islamistes, ont ouvert la voie du pouvoir au Parti de la justice et du
développement en 2002 en attaquant sans relâche les réformes et la laïcité
chères à Atatürk. Résultat: la réforme constitutionnelle, voulue par Erdogan et
validée en avril 2017, a fait passer la Turquie d'un régime parlementaire
à un régime présidentiel, concentrant tous les pouvoirs entre les mains d'un
seul homme!»
Un groupe scolaire en visite à
Anitkabir, le mausolée de Mustafa Kemal Atatürk. Il est situé sur la colline
d'Anittepe qui domine la ville d'Ankara. Lors des céremonies, l'esplanade peut
recevoir jusqu'à 15.000 personnes. - Crédits photo : Arnaud Andrieu pour
Le Figaro Magazine
«La France et ses
intellectuels déconnectés de la réalité (...) portent une lourde responsabilité
dans l'islamisation de la Turquie»
Bedri Baykam, peintre turc,
opposant au régime
Bedri Baykam, qui a échappé de justesse à la mort après avoir reçu un coup
de couteau dans le ventre à la sortie d'une conférence de presse
en avril 2011, tente alors d'alerter l'Europe. Il rencontre Daniel
Cohn-Bendit, qui lui dit que le problème de la Turquie c'est l'armée, et
qu'Erdogan est le meilleur moyen pour le pays d'accéder à la démocratie.
Bernard-Henri Lévy, lui, refusera de lui parler et de lui donner son adresse
mail.
L'artiste peintre kémaliste
orthodoxe, Bedri Baykam. - Crédits photo : Arnaud Andrieu pour Le Figaro
Magazine
«L'Europe en général, la France
et ses intellectuels déconnectés de la réalité en particulier portent une
lourde responsabilité dans l'islamisation de la Turquie, affirme l'artiste.
Quand je vois, vingt ans plus tard, les débats à la télévision française
sur l'islamisation du pays, je me demande si ces mêmes intellectuels ne sont
pas en train de creuser cette fois-ci le tombeau de votre laïcité.»
Et Bedri Baykam de décrire une
laïcité turque ambiguë: «Si la Turquie est un État de droit démocratique laïque
et social comme l'indique l'article 2 de la Constitution de 1982, notre
laïcité ne signifie pas séparation de l'Église et de l'État mais contrôle du
courant religieux majoritaire par la toute-puissante direction des Affaires
religieuses. Mustafa Kemal s'en servait pour séculariser la société, l'AKP s'en
sert aujourd'hui pour islamiser le pays et saper les réformes d'Atatürk. La
laïcité idéale, c'est la laïcité française.»
10 à 20 millions
d'alevis, défenseurs de la laïcité
Parmi les plus résistants à
l'autoritarisme d'Erdogan et à l'islamisation de la société, les alévis
bektachis. Membres d'une branche hétérodoxe issue de l'islam chiite et du
soufisme, ils représentent de 15 à 20 % de la population, soit 10 à 20 millions
d'individus. Leur croyance - ils ne parlent pas de religion - met l'homme et la
nature au cœur de toutes leurs célébrations. Hommes et femmes sont considérés
comme égaux, ne font pas le ramadan, ni le pèlerinage à La Mecque, les
femmes ne se voilent pas et l'alcool n'est pas interdit.
Les alévis ne se réunissent pas
dans des mosquées mais dans des Cem Evi (centres culturels). Ardents défenseurs
de la laïcité, ils ont massivement voté non en 2017 au référendum destiné à
modifier la Constitution pour présidentialiser le régime et n'ont toujours pas
digéré qu'Erdogan appelle le troisième pont sur le Bosphore Yavuz Selim Sultan,
du nom du sultan qui fit massacrer 40.000 alévis en 1514.
Turquie. Istanbul. Octobre 2017.
Danse d'alevis durant le cem (rituel religieux) au cemevi (lieu de culte) du
quartier d'Eyup. - Crédits photo : Arnaud Andrieu pour Le Figaro Magazine
«L'Europe a renforcé le
pouvoir du président de la République en le soutenant financièrement pour
stopper la vague d'immigration créée par le conflit avec l'État islamique»
Hüseyin Güzelgül, président du
Conseil de la foi
«Les alévis ont toujours été
méprisés ou persécutés, que ce soit sous les Ottomans ou sous Mustafa Kemal,
qui a fermé les lieux de culte dont les nôtres», nous explique le dede
(président du Conseil de la foi) Hüseyin Güzelgül, qui nous a invités à
assister à un semah, rituel consistant en un ensemble de mouvements corporels
mystiques et esthétiques exécutés en harmonie rythmique.
«Aujourd'hui, c'est pire. Erdogan
nous traite d'athées, appellation qui peut envoyer n'importe qui en prison,
tout en essayant de nous récupérer en proposant un partenariat Camii-Cem Evi
(mosquée-centre culturel alévi) afin de nous assimiler. Ajoutez à cela que
l'Europe a renforcé le pouvoir du président de la République en le soutenant financièrement pour stopper la vague
d'immigration créée par le conflit avec l'État islamique.»
On peut juger de la nouvelle
puissance d'Erdogan à l'aune des purges monstres qu'il a organisées au
lendemain du coup d'Etat manqué: «93.000 fonctionnaires suspendus dont 60.000
licenciés ; 82.000 suspects dont 34.000 mis en détention et 26.000 libérés
sous contrôle judiciaire ; 101 médias, quotidiens de presse,
télévisions, radios et revues interdits sous prétexte d'“intelligence avec une
organisation terroriste” ou de “menace pour la sécurité de l'État”», rappelle
Ahmet Insel, économiste et politologue turc, auteur deLa Nouvelle Turquie
d'Erdogan.
Oubliée la Turquie de Mustafa
Kemal
Kemal Kiliçdaroglu, président du
Parti républicain du peuple, a marché 450 kilomètres entre le 15 juin et le 9
juillet au nom de plus de justice. - Crédits photo : Arnaud Andrieu pour
Le Figaro Magazine
Après la prolongation de l'état
d'urgence, la répression s'est accélérée: les vagues de purges dans la fonction
publique continuent, et plus de 300 associations sont interdites par décret-loi.
Quelques jours plus tard, rendez-vous à Ankara, au quartier général du Parti
républicain du peuple (CHP), où nous sommes reçus, dans son bureau dominant la
capitale, par Kemal Kiliçdaroglu, son président.
Très actif sur les réseaux
sociaux, ce leader kémaliste de 68 ans a retrouvé un second souffle après
le succès de sa «marche pour la justice» du 15 juin au 9 juillet
derniers. Une marche de 450 kilomètres entre Ankara et Istanbul pour
protester contre la condamnation d'un de ses députés à vingt-cinq ans de
réclusion, pour «révélation d'informations confidentielles» au quotidien
d'opposition Cumhuriyet. «Gandhi», comme l'appellent ses militants
pour sa ressemblance avec le guide spirituel indien, tente de capitaliser sur
un rejet croissant de l'autoritarisme présidentiel, qui s'est renforcé depuis
le coup d'État manqué.
«Notre président de la
République est un dictateur qui croit être le seul à bien penser»
Kemal Kiliçdaroglu, président du
Parti républicain du peuple (CHP)
«Depuis quinze ans, explique-t-il,
les dirigeants de ce pays n'ont cessé de démanteler les apports et les acquis
de la révolution d'Atatürk en provoquant de sérieux dommages dans les
institutions qu'il avait créées. Les islamistes tentent de transformer la
Turquie en un pays du Moyen-Orient avec des valeurs qui ont conduit les pays de
cette région au chaos. Je n'oublierai jamais qu'il y a quelques années, nos
intellectuels juraient, la main sur le cœur, qu'Erdogan allait faire entrer la
Turquie dans la modernité. Ils ont été des idiots utiles qui présentaient le
fondateur de l'AKP comme un démocrate. Ils s'en mordent aujourd'hui les
doigts.»
Que représente Recep Tayyip
Erdogan? Un nouveau Mustafa Kemal, un nouveau sultan ottoman, le nouveau calife
du monde musulman? «Rien de tout cela, poursuit Kemal Kiliçdaroglu. Notre
président de la République est un dictateur qui croit être le seul à bien
penser. Et plus encore, depuis que l'Europe a validé le référendum
constitutionnel de 2010 lui permettant finalement de tenir la justice, l'armée,
la presse et d'envoyer n'importe qui, n'importe quand, en prison. C'est pour
cela que des dizaines de milliers de personnes - bourgeois, petits
fonctionnaires, entrepreneurs et jeunes -, m'ont suivi, en criant “Hak, Hukuk,
Adalet” (droit, loi, justice) pour envoyer un signal fort aux islamistes car
ils sont inquiets. Même les femmes qui portent le foulard ne voudraient pas
voir disparaître les droits que leur a donné Atatürk.»
Dans l'avion qui nous ramène en
France, un jeune homme porte en pin's le portrait de Mustafa Kemal. «Un
visionnaire qui a réformé la Turquie en profondeur pour en faire une nation
moderne, nous dit-il. Et ce devait être un homme d'État exceptionnel pour que,
quatre-vingts ans après sa mort, Erdogan et l'AKP veuillent aujourd'hui encore,
gommer son héritage et revenir en arrière.»
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Baverez: «Turquie, la démocrature islamique»
Saint-Pétersbourg : l'auteur
de l'attentat interpellé
- Par Le Figaro.fr avec agences
- Mis à jour le 30/12/2017 à 16:54
- Publié le 30/12/2017 à 16:07
- 13
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Le FSB (Service de sécurité
russe) a annoncé samedi l'arrestation du responsable de l'explosion d'une bombe
qui a fait 18 blessés mercredi dans un supermarché de Saint-Pétersbourg,
rapportent les agences de presse russes.
«L'organisateur et exécutant
direct du déclenchement d'un engin explosif artisanal le 27 décembre dans un
supermarché de Saint-Pétersbourg a été arrêté lors d'une opération spéciale du
FSB le 30 décembre (samedi)», est-il indiqué dans un communiqué.
«Le suspect est en train d'être
interrogé», a ajouté une porte-parole du Comité d'enquête russe, Svetlana
Petrenko, citée dans un autre communiqué.
Dix-huit personnes ont été
blessées dans l'explosion mercredi soir, à quatre jours du réveillon du Nouvel
an, d'une bombe artisanale placée dans un casier de la consigne d'un
supermarché de Saint-Pétersbourg. Huit d'entre elles restaient hospitalisées
samedi.
Cet attentat a été revendiqué
vendredi par le groupe jihadiste État islamique (EI), selon un
communiqué diffusé par son organe de propagande Amaq.
La Russie a été menacée à
plusieurs reprises par l'EI et par la branche syrienne d'Al-Qaïda après le
début de son intervention militaire en Syrie, le 30 septembre 2015.
Saint-Pétersbourg avait déjà été
visée par un attentat dans son métro qui a fait 15 morts et des dizaines de
blessés le 3 avril et a été revendiqué par un groupe peu connu lié à Al-Qaïda.
Mi-décembre, les services de
sécurité russes avaient en outre annoncé avoir démantelé, à l'aide de
renseignements transmis par la CIA, une cellule de l'EI préparant des attentats
le 16 décembre à Saint-Pétersbourg, notamment dans la très touristique
cathédrale Notre-Dame-de-Kazan.
Après l'annonce mi-décembre par
le président Vladimir Poutine d'un retrait partiel de ses troupes, les services
de sécurité ont dit craindre une arrivée de jihadistes de retour de Syrie et
d'Irak maintenant que le groupe État islamique a perdu la quasi-totalité de son
territoire.
LIRE AUSSI - Un
bus fonce dans la foule à Moscou, plusieurs morts
Le président turc Erdogan en France vendredi prochain
(30.12.2017)
- Par Le Figaro.fr avec AFP
- Mis à jour le 30/12/2017 à 17:28
- Publié le 30/12/2017 à 16:54
Le président turc Recep Tayyip
Erdogan a annoncé samedi qu'il se rendrait en France vendredi 5 janvier pour
discuter des relations bilatérales entre Paris et Ankara.
«Vendredi, j'irai en France. Nous
discuterons des relations bilatérales entre la France et la Turquie», a déclaré
le chef de l'État turc lors d'un discours télévisé prononcé devant des membres
de son parti à Sinop (nord de la Turquie).
LIRE AUSSI - Turquie
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Un médecin stagiaire jugé pour sa barbe (29.12.2017)
La justice donne raison à
l'hôpital de Saint-Denis, qui avait congédié cet Égyptien pour atteinte à la
laïcité.
Le port d'une barbe, même
imposante, ne constitue pas à lui seul un signe religieux ostentatoire. Mais,
selon les circonstances, il peut justifier la résiliation d'une convention de
stage en raison d'une incompatibilité avec la laïcité et le principe de
neutralité du service public. C'est la conclusion de la cour administrative
d'appel de Versailles (Yvelines), dans une décision du 19 décembre,
donnant ainsi raison à la direction du centre hospitalier de Saint-Denis
(Seine-Saint-Denis) et confirmant le jugement rendu, en première instance, par
le tribunal administratif de Montreuil.
«On ne sait même pas de quelle
religion on parle, mon client aurait pu être un hipster»
Me Nawel Gafsia, avocate de Mohamed A.
L'affaire concerne
Mohamed A., un médecin de 35 ans, venu de l'université égyptienne de
Menoufiya. En poste au sein du service de chirurgie générale du centre
hospitalier, il exerce dans le cadre d'un stage qui se déroule de novembre 2013
à novembre 2014. Un stage que le médecin commence dès le mois de septembre 2013.
Dès le 2 octobre, le jeune homme est convoqué par la direction de
l'hôpital à un entretien au cours duquel il lui est demandé de tailler sa barbe
«afin qu'elle ne puisse pas être perçue par les agents et les usagers du
service public comme la manifestation ostentatoire d'une appartenance
religieuse incompatible avec les principes de laïcité et de neutralité du
service public», rappelle l'arrêt de la cour d'appel. Les 10 et 14 octobre
2013, cette demande lui est réitérée sans qu'il «n'y réserve une suite
favorable». Le centre hospitalier résilie finalement sa convention de stage le
13 février 2014. Une décision que le médecin conteste alors en justice.
Le respect de sa vie privée
Dans ce contentieux, la direction
de l'hôpital estime que «l'environnement multiculturel de l'établissement
rendait l'application des principes de neutralité et de laïcité du service
public d'autant plus importante». De son côté, Mohamed A. s'est «borné à
invoquer le respect de sa vie privée sans pour autant nier que son apparence
physique était de nature à manifester ostensiblement un engagement religieux»,
souligne l'arrêt de la cour d'appel de Versailles. Pour les magistrats, il
s'agit - dans ces conditions précises - d'un manquement
aux obligations liées au respect de la laïcité et à la neutralité du
service public, «alors même que le port de sa barbe ne s'est accompagné d'aucun
acte de prosélytisme» ni «d'observations» de la part des usagers. Aux yeux
de la justice, la sanction décidée par la direction de l'hôpital est donc légalement
fondée.
L'avocate de Mohamed A.,
Me Nawel Gafsia - qui a été contactée par le Collectif contre
l'islamophobie en France (CCIF) pour le défendre -, explique que son
client «a finalement pu faire son stage à l'hôpital Paul Brousse, à Villejuif
(Val-de-Marne, NDLR), et (que) sa barbe de 5 centimètres n'a posé de problème à
personne». Elle poursuit: «C'est l'appréciation personnelle de la directrice de
l'hôpital de Saint-Denis qui a posé problème. On ne sait même pas de quelle
religion on parle, mon client aurait pu être un hipster». L'avocate
précise que son client va se pourvoir devant le Conseil d'État.
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La démocratie face au danger
des autoritarismes
- Mis à jour le 28/12/2017 à 17:01
- Publié le 28/12/2017 à 16:21
La démocratie face au danger des autoritarismes (28.12.2017)
Dans un écho de l’Histoire, les
populistes accumulent les succès, se placent en leader d’opposition, se
saisissent parfois des rênes du pouvoir. Les pratiques autoritaires se
développent, en Chine, en Russie, et ailleurs, Autopsie d’un danger.
VIDÉO - Les populistes
accumulent les succès, se placent en leader d'opposition, se saisissent même
parfois des rênes du pouvoir. À la plus haute marche, les pratiques
autoritaires se développent, en Chine, en Russie, en Turquie, à l'est de
l'Europe, et ailleurs. Autopsie d'un danger.
À Menton, les policiers aux frontières se font porter pâle
(29.12.2017)
Les fonctionnaires chargés de
contrôler les flux migratoires entendent ainsi protester contre leurs
conditions de travail.
Nice
C'est une véritable épidémie…
d'arrêts maladie qui affecte les fonctionnaires de la Police aux
frontières, la PAF, chargés à Menton de contrôler
les flux migratoires, un flot incessant dans les Alpes-Maritimes avec
50.000 interpellations d'étrangers en situation irrégulière cette année.
Mercredi, onze d'entre eux, sur une brigade de douze, se sont fait porter pâle
auprès de leur hiérarchie. En catastrophe, des collègues de la brigade des
chemins de fer de Nice les ont suppléés. Vendredi, sur la quinzaine de
fonctionnaires qui devaient assurer la relève, seuls deux étaient présents.
Ne pouvant faire grève, tous
protestent ainsi contre les conditions de travail auxquelles ils disent être
soumis à Fanghetto, à l'entrée de la vallée de la Roya. Ce point de contrôle
constitue l'une des portes d'entrée en France des migrants arrivant d'Italie.
«Ce qu'on veut c'est un Algeco
équipé avec du chauffage, des sanitaires et de l'eau, car il ne faut pas se
leurrer, on va rester là des années»
Jean-Luc Chaudron, du syndicat
Unité-SGP police
Sur le parking improvisé le long
de la route de montagne où les voitures en provenance de Vintimille sont
scrutées une à une, un simple caisson métallique, prêté par les pompiers, a été
installé depuis un mois. «Il y a un système de chauffage mais il pollue
tellement qu'on ne peut pas le mettre en route», assure Jean-Luc Chaudron,
délégué départemental en charge de la PAF au syndicat Unité-SGP police. Il y a
aussi un four à micro-ondes et deux radiateurs à huile, mais le réservoir du
groupe électrogène qui les alimente est vide… Et pas de toilettes. «Pour les
hommes, ça va, mais les femmes, elles font comment?», lance, dépité, le
syndicaliste, qui explique avoir alerté depuis longtemps sa hiérarchie.
Celle-ci, justement, a trouvé une
solution: un bus transformé en poste de commandement que des fonctionnaires
devaient aller chercher vendredi à Montpellier. «Mais c'est du rafistolage, ce
qu'on veut c'est un Algeco équipé avec du chauffage, des sanitaires et de
l'eau, car il ne faut pas se leurrer, on va rester là des années», affirme le
représentant syndical, qui pointe d'autres revendications, comme des véhicules
sécurisés pour le transport des migrants ou une formation pour se servir du
nouveau pistolet-mitrailleur HK G36 dont la PAF a été dotée.
Du chocolat comme réconfort
«On a les armes, mais seulement
deux d'entre nous sur soixante-dix ont été formés à leur utilisation», déplore
Jean-Luc Chaudron, rappelant que récemment, un passeur a foncé à la sortie de
l'autoroute sur un fonctionnaire, obligeant ce dernier à faire feu. Les hommes
de la PAF ont, en revanche, obtenu satisfaction sur le paiement de leurs frais
de mission, qui vient d'être rétabli.
«Nous ne remettons pas en
cause notre mission, nous voulons juste des conditions de travail décentes pour
la mener à bien»
Jean-Luc Chaudron, du syndicat
Unité-SGP police
La préfecture des Alpes-Maritimes
indique suivre «avec beaucoup d'attention» la situation de la PAF à Menton, en
espérant qu'elle revienne «à la normale au plus vite». En attendant la sortie
de crise, les fonctionnaires qui se relaient dans la vallée de la Roya tentent
tant bien que mal, entre deux contrôles, de se réchauffer. Certains automobilistes
remontant vers Breil-sur-Roya, première localité française après le poste de
Fanghetto, leur offrent des chocolats au passage pour les réconforter.
«C'est pas normal, ils donnent
tout aux migrants et vous, vous n'avez rien», leur lance Tony depuis sa camionnette.
Et cet agenceur de magasins d'ajouter: «Heureusement qu'il y a la police, sinon
on serait envahi. Faut pas croire, dans la vallée, il y en a deux cents qui
sont pour les migrants, mais pas les autres.»
Visiblement, entre les partisans
de l'aide aux réfugiés, emmenés par Cédric
Herrou, figure de proue de l'association Roya Citoyenne basée juste à
côté, et les réfractaires comme Tony, la vallée reste divisée. Les policiers,
eux, n'ont pas ces états d'âme. «Nous ne remettons pas en cause notre mission,
nous voulons juste des conditions de travail décentes pour la mener à bien»,
conclut Jean-Luc Chaudron.
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Tom Wolfe : «Le politiquement correct est devenu l'instrument
des classes dominantes» (29.12.2017)
ENTRETIEN - Pour Le
Figaro Magazine, le Balzac new-yorkais scrute l'Amérique de Trump et de
Harvey Weinstein. À 86 ans, l'inventeur du «nouveau journalisme» n'a rien
perdu de sa verve et continue d'envoyer au «bûcher des vanités» les
conformismes de son époque.
Il est l'un des plus importants
écrivains vivants. Peut-être le plus grand «écrivain français» contemporain,
tant son œuvre est imprégnée de celles de Zola et de Balzac. L'auteur d'Illusions
perdues avait pour projet d'identifier les «espèces sociales» de
l'époque, tout comme Buffon avait
identifié les espèces zoologiques. Il voulait «écrire l'histoire oubliée par
tant d'historiens, celle des mœurs» et «faire concurrence à l'état civil».
Comme Balzac est «le secrétaire
de la société», Tom Wolfe, l'inventeur du «nouveau journalisme», est le
secrétaire de son époque, l'ethnologue des tribus postmodernes: les
psychédéliques sous acide (Acid Test, 1968), les gauchistes de Park
Avenue (Radical Chic, 1970), les astronautes (L'Étoffe des héros,
1979), les golden boys de Wall Street (Le Bûcher des vanités, 1987), les
étudiants décadents des grandes universités (Moi, Charlotte Simons,
2004), les Latinos immigrés en Floride (Bloody Miami, 2013)…
Son costume blanc, qu'il ne
quitte jamais, est un instrument de diversion. Une manière de détourner
l'attention pour ne pas avoir à en dire trop sur son art ou sur lui-même. Wolfe
a toujours préféré les faits et les longues descriptions à la psychologie et
aux explications de texte. Mais, à 86 ans, le dandy réac n'a plus rien à
perdre et n'élude aucun sujet.
Au téléphone, d'un ton volontiers
distancié et malicieux, il s'amuse des mœurs de l'Amérique progressiste et
démasque son hypocrisie. Le
phénomène #Balance ton porc - et ses
conséquences - pourrait être, selon lui, «la plus grande farce du
XXIe siècle». Dans son dernier essai, Tom Wolfe semble faire un pas de
côté. Il y déboulonne les thèses évolutionnistes de Darwin. Pour autant, Le
Règne du langage (Robert Laffont) n'est en rien un traité
scientifique. À travers la figure de Darwin, dignitaire installé qui aura su
ériger sa théorie en dogme, Wolfe continue d'observer la «comédie humaine».
LE FIGARO .- Dans votre
dernier livre, Le Règne du langage, vous expliquez que c'est la
langue qui fait la spécificité de l'être humain. En quoi?
Tom WOLFE .- Il
existe entre l'être humain et l'animal une différence essentielle, une ligne de
démarcation aussi escarpée et inamovible qu'une faille géologique: la parole!
Le langage a donné à la «bête humaine» bien plus qu'un ingénieux outil de
communication. C'est en réalité une innovation de la teneur de la bombe atomique!
La parole a été la toute première invention, le premier artéfact, la première
fois où une créature terrestre, l'homme, a prélevé des éléments de la nature,
en l'occurrence des sons, pour les transformer en quelque chose d'entièrement
nouveau et façonné par lui, des enchaînements de sonorités qui formaient des
codes, lesquels ont reçu le nom de «mots».
Non seulement le langage est un
outil mais c'est le premier d'entre tous, celui qui a rendu tous les autres
possibles, de la plus sommaire des pioches à la première des massues jusqu'à la
roue et à la fusée spatiale. Sans lui, pas de danse, pas de musique, pas même
le fredonnement d'une ritournelle, le battement des tambours, pas de rythme
d'aucune sorte ni de cadence pour taper dans les mains.
«Seul le langage permet à
l'homme de questionner son existence, de la poursuivre ou d'y renoncer»
Bref, c'est le langage, et lui
seul, qui a conféré à la «bête humaine» la force de conquérir chaque pouce de
terre ferme sur cette planète et de se goinfrer de la moitié des ressources
comestibles de l'océan. Et pourtant, cette mise en coupe réglée du globe
terrestre n'est qu'un résultat mineur de la puissance des paroles: son
principal exploit, c'est d'avoir créé l'ego, la conscience de soi. Seul le
langage permet à l'homme de questionner son existence, de la poursuivre ou d'y
renoncer.
Aucun animal ne pense à se
suicider, ni à massacrer ses semblables à une vaste échelle. Seule la parole
nous autorise à nous autoexaminer et à rendre la planète inhabitable juste
comme ça, en l'espace de trente ou quarante minutes nucléarisées. Elle seule
permet à l'homme de fantasmer des religions, et des dieux pour leur donner du
corps. Jusqu'à notre époque - et plus encore aujourd'hui - les mots sortis de
la bouche de Mahomet au VIIe siècle continuent à galvaniser et contrôler
la vie de trente-cinq pour cent de la population mondiale. Tout au long d'un
millénaire et demi, ceux de Jésus ont exercé la même influence sur une portion
d'humanité comparable avant de perdre
une part de leur résonance en Europeau cours de la deuxième moitié du
XXe siècle.
Votre livre déboulonne Darwin…
Dans Le Règne du langage,
j'oppose la figure de Charles Darwin et celle d'Alfred Wallace. Le premier est
un parfait gentleman installé dans la haute société britannique du
XIXe siècle. Le second, tout au contraire, est un homme de terrain, issu
d'un milieu modeste. Le type d'autodidactes que l'aristocratie de l'époque
surnommait «les attrapeurs de mouches». Wallace fut pourtant le premier, avant
Darwin, à défendre la
théorie de la sélection naturelle. Mais faute d'être bien né, la
paternité de cette découverte ne lui fut jamais attribuée, l'auteur de L'Origine
des espèces s'attribuant tout le mérite.
Si Wallace a été le premier à
définir une théorie de l'évolution, il a été aussi le premier à questionner
cette thèse. À se demander comment l'homme avait pu concevoir les chiffres,
l'arithmétique, les formes géométriques, mais aussi penser un code moral, une
exigence éthique, éprouver le plaisir dispensé par la musique ou l'art visuel.
À la fin de sa vie, il conclut qu'aucun de ces attributs sublimes et
consubstantiels à l'humanité n'a de relation avec la sélection naturelle.
En quoi votre vision du monde
diffère-t-elle de celle des créationnistes?
Les créationnistes refusent toute
idée d'évolution géologique ou biologique car ils voient en Dieu le seul
créateur de la vie. Ce n'est pas mon cas. Je ne fais que montrer les limites de
la théorie de l'évolution et entériner l'incapacité des chercheurs à déterminer
l'origine du langage. Ma seule conclusion est que c'est le langage qui sépare
l'être humain de la bête.
Pour le reste, je n'ai pas de
réponse et je ne propose pas de récit ou d'idéologie de substitution. Personne
ne peut prétendre raconter l'histoire vraie de la création. L'Origine
des espèces de Darwin n'est qu'une version scientiste de la Genèse.
Darwin est tombé dans le piège de la cosmogonie, ce besoin compulsif d'élaborer
l'inatteignable «théorie du Tout», un concept ou une narration qui organiserait
miraculeusement chaque élément de l'univers en un système clair et précis.
Depuis l'un de vos premiers
livres, Radical Chic (Le Gauchisme de Park Avenue en
français), vous fustigez le politiquement correct, le gauchisme culturel, la
tyrannie des minorités. L'élection de Donald Trump est-elle la conséquence de
ce politiquement correct?
Dans ce reportage, d'abord paru
en juin 1970 dans leNew York Magazine, je décrivais une soirée
organisée, le 14 janvier précédent, par le compositeur Leonard Bernstein
dans son duplex new-yorkais de treize pièces avec terrasse. La fête avait pour
objet de lever des fonds en faveur des Black Panthers… Les hôtes avaient pris
soin d'engager des domestiques blancs pour ne pas froisser la susceptibilité
des Panthers.
«Les gens doivent désormais
faire attention à ce qu'ils disent. C'est de pire en pire, en particulier dans
les universités.»
Le
politiquement correct, que je surnomme PC, pour «police
citoyenne», est né de l'idée marxiste que tout ce qui sépare socialement les
êtres humains doit être banni pour éviter la domination d'un groupe social sur
un autre. Par la suite, ironiquement, le politiquement correct est devenu
l'instrument des «classes dominantes», l'idée d'une conduite appropriée pour
mieux masquer leur «domination sociale» et se donner bonne conscience.
Peu à peu, le politiquement
correct est même devenu un marqueur de cette «domination» et un instrument de
contrôle social, une manière de se distinguer des «ploucs» et de les censurer,
de délégitimer leur vision du monde au nom de la morale. Les gens doivent désormais
faire attention à ce qu'ils disent. C'est de pire en pire, en particulier dans
les universités. La force de Trump est sans doute d'avoir rompu avec cette
chape de plomb. Par exemple, les gens très riches font généralement profil bas
alors que lui s'en vante. Je suppose qu'une partie des électeurs préfère cela à
l'hypocrisie des politiques conformistes.
Dans votre œuvre, le statut
social est la principale clef de compréhension du monde. Le vote Trump est-il
le vote de ceux qui n'ont pas ou plus de statut social ou dont le statut social
a été méprisé?
À travers Radical Chic,
je décrivais l'émergence de ce qu'on appellerait aujourd'hui la «gauche caviar»
ou le «progressisme de limousine», c'est-à-dire une gauche qui s'est largement
affranchie de toute empathie pour la classe ouvrière américaine. Une gauche qui
adore l'art contemporain, s'identifie aux causes exotiques et à la souffrance
des minorités, mais méprise les «rednecks» de l'Ohio.
Des Américains ont eu le
sentiment que le Parti démocrate faisait tellement des pieds et des mains pour
aller séduire les différentes minorités qu'il en arrivait à négliger une partie
encore considérable de la population. A savoir cette partie ouvrière de la
population qui, historiquement, a toujours été la moelle épinière du Parti
démocrate. Durant cette élection, l'aristocratie démocrate a pris le parti de
favoriser une coalition de minorités et d'exclure de ses préoccupations la
classe ouvrière blanche. Et Donald
Trump n'a plus eu qu'à se pencher pour
ramasser tous ces électeurs et les rallier à sa candidature.
Que vous inspirent l'affaire
Weinstein et la polémique #Balance ton porc?
Personne ne se donne la peine de
définir correctement le terme d'agression
sexuelle. C'est une catégorie fourre-tout qui va de la tentative de
viol à la simple attirance. C'est de cette confusion que naissent tous les
excès. Je suis partagé entre l'effroi, en tant que citoyen, et l'amusement, en
tant que romancier, pour cette merveilleuse comédie humaine. Si cela continue,
cela peut devenir la
plus grande farce du XXIe siècle.
Dans la presse locale, encore ce matin dans le New York Post et
le New York Times, ces affaires sont en lettres capitales à la une.
Aujourd'hui, n'importe quel homme qui prête n'importe quelle
sorte d'attention à n'importe quelle femme, par exemple sur son lieu de
travail, devient un «prédateur».
«Les hommes s'inquiètent
désormais de trouver certaines femmes attirantes. Voilà qu'on se retrouve à
s'opposer aux lois naturelles de l'attraction qu'il faudrait désormais ignorer»
Depuis cette affaire, j'entends
partout autour de moi des hommes dire à de jeunes femmes qu'ils fréquentent «je
ne devrais pas être vu avec toi ici ou là», «nous travaillons dans la même
entreprise et je suis à un poste hiérarchique plus élevé et tout cela va faire
trop mauvais genre». Les hommes s'inquiètent désormais de trouver certaines
femmes attirantes. Voilà qu'on se retrouve à s'opposer aux lois naturelles de
l'attraction qu'il faudrait désormais ignorer.
Personne ne parle de ces femmes,
et elles sont pourtant nombreuses, qui prennent un plaisir réellement
considérable à rencontrer sur leur lieu de travail un collègue masculin
qu'elles trouvent attirant. Un homme qu'elles n'auraient pas eu la chance de
rencontrer autrement. Je pense que le monde n'a pas tant changé pour que l'on
se mette à proclamer qu'aujourd'hui les femmes ne désirent soudain plus attirer
l'attention des hommes.
En vérité, rien n'a vraiment
changé, hormis le fait que les femmes disposent d'un puissant outil
d'intimidation qu'elles n'avaient pas auparavant. Elles peuvent maintenant
remettre à leur place ces hommes dont l'attention est trop extrême ou qu'elles
jugent trop vulgaires, écarter un rival sur le plan professionnel ou encore se
venger d'un amant «trop goujat». Pour inculper quelqu'un d'agression sexuelle, il
semble désormais
que la seule parole de la femme soit suffisante et certains
demandent déjà un renversement du droit qui obligerait l'homme soupçonné à faire
la preuve de son innocence.
Vous êtes l'inventeur du
«nouveau journalisme». Un journalisme qui se rapproche de la littérature dans
la forme, mais qui repose aussi sur la minutie des enquêtes et la précision des
faits rapportés. À l'heure du numérique et de l'immédiateté, ce journalisme
est-il mort?
À l'époque, les bureaux du Herald étaient
à Times Square. Il suffisait de descendre dans la rue poser des questions aux
gens. J'utilisais ce que j'appelle la technique de l'homme de Mars. J'arrivais
et je disais: «Ça a l'air intéressant, ce que vous faites! Moi, j'arrive de
Mars, je ne connais rien, qu'est-ce que c'est?» Aujourd'hui, certains
journalistes ne sortent jamais de leur bureau. Ils font leurs articles en
surfant sur internet. Pourtant, il n'y a pas d'alternative: il faut sortir!
Quand de jeunes écrivains ou journalistes me demandent un conseil, ce qui est
rare, je leur dis toujours: «Sors!»
Le Règne du langage, de
Tom Wolfe. Robert Laffont, collection, «Pavillons», 216 p., 19 €. -
Crédits photo : ,
Au final, le nouveau journalisme
c'était quoi? J'ai toujours pensé que c'était simplement une technique
d'écriture sur un sujet non fictif avec toutes les méthodes normalement
utilisées pour la fiction. Pour moi, l'un des principes du nouveau journalisme
est d'écrire scène par scène, comme pour un scénario. Le futur de ce genre
dépend des jeunes qui se lancent. Mais ils lisent tout en ligne désormais. Et,
quand vous lisez en ligne, juste pour la simple raison que vous lisez sur un
fond très lumineux, vous avez beaucoup de mal à lire des longs formats.
Une fois les huit cents mots
dépassés, vous commencez à fatiguer. Et tout cela invite les journalistes à
raccourcir leur écriture. La lecture est de plus en plus rapide et cela force
l'auteur à renoncer à tout un tas de techniques qui peuvent pourtant donner à
un article une puissance sans pareil. Il devient plus difficile de parler des
détails désormais, le décor, la façon dont les gens s'habillent, tout cela
prend énormément de place. Il n'y aura plus beaucoup d'auteurs ou de
journalistes que l'on pourrait appeler des plumes.
Le style demande un dur labeur.
Aujourd'hui, on met l'accent sur tout ce qui est efficace. C'est ce à quoi sont
formés les journalistes. Déjà à mon époque, on nous demandait de faire court,
car les journaux craignaient la concurrence de la télévision. Cela n'a pas
empêché le nouveau journalisme d'être un succès. Je crois que cela pourrait
fonctionner, y compris sur des formats numériques. Vous savez que tous les
livres de Zola sont encore disponibles en anglais partout aux États-Unis? On
les réimprime tout le temps.
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Shiori Ito, l'affaire de viol qui secoue le Japon
(27.12.2017)
Agressée par un proche du
pouvoir, une journaliste se bat pour faire reconnaître les faits et dénoncer un
tabou sociétal.
À Tokyo
Le mouvement mondial sur les
réseaux sociaux contre le harcèlement sexuel #metoo (moi aussi) aurait-il été
traduit par «toi non plus» en japonais? On peut le croire à la lumière de
l'«affaire Shiori» qui défraie la chronique dans l'Archipel. Jeune journaliste
travaillant pour l'agence Reuters, Shiori Ito a publiquement accusé fin mai un
biographe du premier ministre Shinzo Abe de l'avoir droguée, puis violée, il y
a deux ans.
La jeune femme raconte s'être
brusquement évanouie au restaurant en plein dîner «professionnel» avec Noriyuki
Yamaguchi, un journaliste d'extrême droite très en vue, et s'être réveillée
quelques heures plus tard en train d'être violée. Les détails fournis par la
victime («puis-je garder ta culotte en souvenir?», lui aurait demandé le
violeur présumé) rendent son témoignage très crédible.
Une arrestation annulée au
dernier moment
Au point que le commissariat
local, après avoir vainement tenté de la dissuader de porter plainte, prend
l'affaire en charge, interroge les témoins. Le juge saisi décide au terme de
l'enquête d'inculper Noriyuki Yamaguchi.
Mais coup de théâtre: alors
qu'ils s'apprêtent à l'arrêter à l'aéroport, les policiers en embuscade
reçoivent un coup de téléphone du chef de la brigade criminelle, lui aussi très
proche du premier ministre. Ce dernier annule l'arrestation, prélude à un
stupéfiant non-lieu judiciaire quelques mois plus tard. Ledit policier a admis
avoir imposé cette décision, pourtant contraire à toutes les coutumes de
procédure au Japon.
«Je suis journaliste : mon cas
personnel n'est rien, mais il peut changer la société»
Shiori Ito
L'affaire en serait restée là
sans la pugnacité de Shiori Ito. Noriyuki Yamaguchi lui a adressé un article en
forme de lettre de justification dans un magazine d'extrême droite. De victime,
Shiori Ito est devenue depuis six mois enquêtrice travaillant sur sa propre
affaire. «Je suis journaliste: mon cas personnel n'est rien, mais il peut
changer la société», explique-t-elle au Figaro.
Elle a retrouvé et interrogé les
protagonistes ; a raconté son histoire dans un hebdomadaire et, comble du
tabou, a donné une conférence de presse à visage découvert en racontant sa
version des faits. Après l'extinction de l'affaire au pénal, la journaliste
poursuit son présumé agresseur au civil, et répond aux médias, japonais et
étrangers, qui se sont saisis de l'affaire.
L'ex-employeur de Shiori Ito,
Reuters, aurait pu être une formidable caisse de résonance, mais l'agence
demeure muette, invoquant le risque d'une plainte: «Reuters ne veut pas risquer
de procès. Et puis pour notre audience mondiale, c'est juste un viol de plus»,
avoue un ancien collègue de Shiori Ito.
Les humiliations de la
procédure
La journaliste vient de publier
un livre, Black Box, dans lequel elle narre les humiliations subies
au cours de la procédure japonaise: incrédulité, questions inutilement
invasives, humiliations, comme une reconstitution du viol avec une poupée
gonflable devant les policiers…
Un ex-attaché de police de
l'ambassade de France qui a dû traiter le cas d'une Française violée à Tokyo
raconte: «Les policiers japonais traitent un viol comme les policiers français
il y a trente ans. Dans le cas auquel j'ai eu affaire, le fait que la Française
ait été droguée a été porté à sa charge. Elle ne présentait pas de traces de
coups, ce qui rendait son témoignage encore plus discutable. Aujourd'hui, un
policier français qui reçoit une telle plainte est a priori sympathique envers
la jeune femme ; il vérifiera ses dires a posteriori seulement. Pas au
Japon, hélas.»
«Une partie de mes proches
s'est détournée de moi»
Shiori Ito
L'affaire Shiori jette un
éclairage cru sur les libertés publiques dans le Japon de Shinzo Abe, qui a mis
l'administration à sa botte. Elle aurait surtout pu être le début d'une vague #metoo
nippone - sinon sur la place de la femme dans la société, du moins sur les
violences sexuelles, très sous-évaluées.
Dans un récent livre blanc, le
ministère de la Justice évalue la proportion des viols au Japon à 1 pour
100.000 habitants, soit 37 fois moins qu'aux États-Unis et 19 fois moins qu'en
France. Selon la procureure Kazuko Tanaka, seulement 4 % des cas de viols
font l'objet d'une plainte, dont plus de la moitié sont classées sans
suite ; les rares plaintes recevables débouchent généralement sur des
peines avec sursis.
La société japonaise remise en
cause
Shiori Ito affronte une société
où la femme, en position socialement inférieure à l'homme, est rarement objet
de plaintes. Elle a été tancée sur Twitter pour avoir donné une conférence de
presse en tenue ordinaire, une chemise déboutonnée au col. «Une partie de mes
proches s'est détournée de moi», raconte-t-elle. La presse s'est fait l'écho
des «honey trap», ces jeunes femmes qui accusent à tort les hommes de
harcèlement.
Les Japonaises partagent
également dans une large mesure la vision conservatrice de leur place dans la
société. «Une femme qui dîne tard avec un homme doit d'abord s'en prendre à
elle-même» murmurent la plupart des femmes de la génération de Shiori Ito
interrogées. «Les Japonaises sont macho. Elles n'ont pas de compassion pour
leurs congénères qui souffrent de ce type de comportement», se lamente Kumi
Sasaki.
Cette jeune et brillante
Japonaise vient de publier, en français, Tchikan, un livre sur son
calvaire de collégienne victime d'attouchements presque quotidiens pendant six
ans dans les transports en commun. Un phénomène de société aussi répandu
qu'occulté: il n'existe aucun livre en japonais écrit par une victime, alors
que tout le monde connaît le terme. «Les seules critiques de mon livre sont
venues… de Japonais qui avaient eu vent du livre. Ils trouvent que je salis
l'image du pays», se désole Kumi Sasaki, qui a choisi la France pour vivre
tranquille.
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Rencontre avec l'homme qui a éliminé Ben Laden (28.12.2017)
RÉCIT - Son identité était un
secret de Polichinelle. Son fait d'armes et la médiatisation inévitable qui
suivit lui valurent la rancune de ses ex-frères d'armes des Navy Seals. Héros
maudit d'une Amérique lasse de se battre, Robert O'Neill a publié ses Mémoires pour
«raconter ce qui s'est passé», avec l'aval du Pentagone. Ils viennent d'être
publiés en France.
Correspondant à New York
La foule des grands jours se
presse, un midi de décembre, sur l'avenue des Amériques, à l'ombre du
Rockefeller Center et de son sapin multicolore. Une silhouette athlétique se
fraie un chemin dans la jungle urbaine, démarche chaloupée, pour passer la
porte d'un restaurant réputé. Comment réagiraient-ils, tous ces New-Yorkais
rivés à leurs écrans de téléphone, si leur était révélée l'identité du roux
trapu, au blazer de satin et santiags de velours, qu'ils viennent de croiser
sur la chaussée? S'arrêteraient-ils sur le passage de ce cow-boy débonnaire, au
visage dissimulé derrière des lunettes profilées, casquette de baseball vissée
sur le crâne?
L'anonymat est une nécessité
pour Robert O'Neill. Si l'homme de la rue apprenait son
pedigree, il ne pourrait plus faire un pas sans attirer les accolades
chaleureuses, les remerciements appuyés, poignées de main et selfies en prime.
Difficile de raser les murs quand on affiche un CV à faire pâlir d'envie
Captain America, Batman et Superman réunis. Six ans plus tôt, le vétéran des
commandos de marine américains (US Navy Seal) a éliminé l'homme le plus
recherché au monde: Oussama Ben Laden. Le 2 mai 2011, au deuxième étage
d'un bâtiment plongé dans l'obscurité, à Abbottabad (Pakistan), il a tiré trois
fois sur l'ombre d'un géant, celle du fondateur d'al-Qaida et commanditaire des
attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington (2 977
morts).
» LIRE AUSSI - Les secrets de la traque de Ben Laden
Seize années dans les forces
spéciales, 400 missions de combat, dont la libération du capitaine Richard
Phillips des mains des pirates somaliens en 2009, des mois de répétitions
laborieuses pour en arriver là. Historique, l'opération «Trident de Neptune» fut
aussi irréelle pour ce soldat d'élite, comme il le raconte dans ses Mémoires tout
juste traduits en français (1): «J'avais à peine posé un pied hors de
l'hélicoptère, en contemplant la maison dans la pénombre que nous devions
prendre d'assaut, et je me disais: “C'est incroyable!” J'essayais de digérer
l'énormité de la chose en temps réel, de profiter de chaque seconde.»
La peur de ne jamais revenir
Six cents secondes, au total,
s'écouleront jusqu'au «bap, bap, bap» fatidique de son fusil d'assaut face au
«cheikh», comme ses femmes appelaient Ben Laden. Tir réflexe, pour neutraliser
une menace immédiate. «Nous étions dans notre bulle, explique Rob. Nous
agissions de manière quasi automatique, effectuant des gestes mille fois
répétés à l'entraînement.» Même la contemplation du corps sans vie de Ben
Laden, les photos portraits réalisées pour identification formelle, malgré les
dégâts infligés à la tête du défunt (et toujours pas divulguées à ce jour), ne
provoquèrent aucune émotion particulière chez O'Neill et ses camarades.
«Le truc m'a rattrapé lors du vol
retour», sourit-il, tout en s'attaquant à un savoureux médaillon de bœuf. Dans
l'hélicoptère, un œil sur la dépouille empaquetée dans un body bag, le natif du
Montana respectait le silence général, «histoire de ne pas nous porter la
poisse», avant de regagner la base américaine de Djalalabad (Afghanistan) à 90
minutes de vol d'Abbottabad. «Le Seal à côté de moi, originaire de Manhattan,
m'a posé la question que tout le monde se posait: “Qui l'a descendu?” “C'est
moi”, lui répondis-je. “Au nom de ma famille, merci.”»
« Je me demandais si j'étais
prêt à sacrifier les cinquante prochaines années de ma vie, pour avoir la
chance, même infime, de loger une balle (dans la tête de Ben Laden) ? La
réponse était oui, sans hésiter »
Robert O'Neill
Pas vraiment le genre d'effusion
en vogue chez cette coterie de guerriers, impitoyables cerbères d'une Amérique
vengeresse. Mais Rob O'Neill, à 41 ans et une vie passée à traquer le
«barbu» dans les sables d'Irak, la Corne de l'Afrique ou les grottes de Tora
Bora, comprenait subitement qu'il allait devoir s'habituer à répondre à ces
manifestations de reconnaissance par un vague hochement de tête, tant elles
étaient appelées à se répéter.
La destruction des tours
jumelles, dix ans plus tôt, il l'avait vécue comme un mauvais rêve télévisé,
ressassant la vision de ces New-Yorkais désespérés, sautant dans le vide pour
échapper aux flammes. Et il avait trouvé sa motivation pour partir en guerre,
«faire payer les salopards» coupables de telles atrocités. «Je me demandais si
j'étais prêt à sacrifier les cinquante prochaines années de ma vie, pour avoir
la chance, même infime, de loger une balle (dans la tête de Ben Laden)? La
réponse était oui, sans hésiter.»
« Nous pensions vraiment ne
pas en revenir. Nous disposions d'hélicoptères furtifs dont nous ne
connaissions pas la technologie, nous ne savions pas si les Pakistanais
auraient des défenses aériennes sophistiquées»
Robert O'Neill
Bien sûr, celui parmi ses frères
d'armes qui venait de lâcher à la radio le code convenu («Pour Dieu et pour le
pays: Geronimo!») en faisait «un peu des tonnes», s'amuse le quadra, «comme si
ce type avait attendu toute sa vie de dire un truc pareil». La fameuse «bulle»
venait de percer. Encore trente, vingt, quinze, dix, cinq minutes de vol en
rase-mottes pour leurrer les radars et les avions pakistanais, et ils
pourraient hurler un grand coup, se congratuler, embrasser la terre ferme et
danser la gigue. Rire de la remarque du pilote après le survol de l'Hindu Kuch:
«Messieurs, pour la première fois de votre vie, préparez-vous à entendre ceci…
Bienvenue en Afghanistan!»
Le soulagement n'avait rien de
feint. «Nous pensions vraiment ne pas en revenir, explique Rob. Nous disposions
d'hélicoptères furtifs dont nous ne connaissions pas la technologie, nous ne
savions pas si les Pakistanais auraient des défenses aériennes sophistiquées ou
si nous aurions assez de carburant pour rentrer. Et puis, avec vingt-trois gars
venant défier toute l'armée pakistanaise, on ne peut pas dire que les augures jouaient
en notre faveur. Mais nous avions accepté tout cela. Nous étions plutôt
sereins.»
Le seul récit validé par le
Pentagone
- Crédits photo : Nimrod
La suite est connue. Elle a fait
l'objet d'un film de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty (2012), et de plusieurs
livres, dont celui de Rob O'Neill, «le seul validé par le Pentagone»,
insiste-t-il. Le premier des deux hélicoptères furtifs crashé dans le
périmètre, déstabilisé par le souffle de ses rotors en vol stationnaire. La
faible résistance des proches du «cheikh», abattus sans pitié. Les portes
blindées, détruites méthodiquement tandis que les commandos américains
progressaient de pièce en pièce, ratissant les étages en quête du «maître»
saoudien.
La témérité folle de «l'homme de
pointe» derrière lequel marchait Rob et qui plaqua au sol deux femmes surgies
de nulle part, prêt à se sacrifier dans le cas où elles auraient porté des
ceintures d'explosifs. «C'est pour cela que je pensais ne pas en revenir,
précise Rob, entre deux gorgées de thé glacé. J'étais sûr que la maison allait
exploser, que ses occupants, surtout Ben Laden, ne se laisseraient pas prendre
vivants, préférant emmener quelques Américains dans la mort.»
Ce ne fut pas le cas. La
question, depuis cette nuit sans lune, n'a cessé de se poser: pourquoi Ben
Laden, moudjahid vétéran de la guerre russe d'Afghanistan, ne s'est-il pas
défendu, arme à la main? «Il se pensait en sécurité, tout simplement, estime
Rob. Il vivait sous la protection des services de renseignements pakistanais, à
1 km à peine de leur West Point (académie militaire américaine, NDLR)
local. Comment pouvait-il se croire en danger? Nous l'avons eu et avons marqué
un point important contre les “bad guys”: ils savent qu'ils ne sont plus en
sécurité nulle part. Cela les empêche de dormir sur leurs deux oreilles, et
c'est bon pour nous.»
Accusé de «tirer la couverture
à lui»
Mais ce n'était déjà plus
l'affaire de Rob O'Neill, qui pensait prendre sa retraite juste après
Abbottabad, mais dut rempiler en Afghanistan après une tragédie survenue le
5 août 2011 dans la province du Wardak: 38 morts dans un hélicoptère
abattu par une roquette des talibans, dont 22 Navy Seals. «Mille ans
d'expérience au combat, et plusieurs bons copains évanouis d'un coup», soupire
Rob, pour qui les ennuis avaient déjà commencé en interne.
«Est-ce la meilleure chose, ou
bien la pire, qui me soit jamais arrivée ?»
Robert O'Neill
Sur le tarmac de Djalalabad, il
avait cru naïvement que lui et les autres privilégiés du «Trident de Neptune»
seraient «meilleurs amis pour la vie». Mais le concept de «frères d'armes» est
une arme à double tranchant: l'index envieux pointé par ses camarades, ses
supérieurs, et les inévitables incompréhensions entre ces «mâles alpha»
finiront par ternir son image. Rob, bruit la rumeur, chercherait à «tirer la
couverture» à lui.
Dans une telle ambiance, ceux
qu'il croyait être ses amis lui tournent le dos et Rob finit par quitter le
service, durablement ébranlé par la tragédie du Wardak. Il se retrouve sans protection sociale, car il n'a pas
bouclé les vingt ans d'armée d'active pour espérer en bénéficier.
«Drôle de traitement pour ceux qui ont servi en première ligne…» Série noire et
tunnel sans fin. La mère de ses deux filles le quitte, folle d'inquiétude après
l'annonce d'une fatwa contre lui.
«Est-ce la meilleure chose, ou
bien la pire, qui me soit jamais arrivée?», interroge le vétéran, qui dit ne
pas souffrir de stress post-traumatique et a su rebondir
professionnellement, en collaborant avec Fox News et en portant sur
les fonts baptismaux sa fondation, Your Grateful Nation, consacrée à la
reconversion des soldats d'élite. Un ange passe. «J'ai appris une bonne leçon,
reprend-il. Il y a une vie après la marine des États-Unis!» Peut-être même «la
crème de la crème» des troupes d'élite, après des années sur la corde raide,
parviendra-t-elle à se fondre dans la masse sans trop de problèmes. Plus facile
à dire qu'à faire, bien sûr, pour le cow-boy d'Abbottabad, qui prend congé
avant de replonger dans la foule, l'œil alerte. Pas de risque qu'il revête à
nouveau son costume de super-héros: l'uniforme sable qu'il portait le
2 mai 2011 trône en évidence dans le mémorial souterrain du 11 Septembre,
symbole de cette «longue guerre» que l'Amérique aimerait un jour voir finir.
(1) «L'Opérateur. Le
témoignage exceptionnel du Navy Seal aux 400 missions de combat qui a éliminé
Ben Laden». Éditions Nimrod, 349 pages, 21 €.
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Histoire de France : arrêtons les mensonges (29.12.2017)
ENQUÊTE - Faut-il débaptiser les
lycées Colbert ou réhabiliter les «fusillés pour l'exemple» de 14-18 ? Il
n'est pas de mois où l'actualité ne ramène une controverse suscitée par la
volonté de certains de réécrire l'histoire de France selon leurs critères
politiques et idéologiques. Face à la manipulation du passé par le
politiquement correct, défendre l'histoire véridique est un impératif vital.
Que s'est-il passé, et quand?
Tous ceux qui connaissent l'histoire de l'Histoire, ce qu'en langage savant on
nomme l'historiographie, savent qu'il a toujours existé des courants différents
chez les historiens, déterminant des interprétations divergentes du passé,
spécialement celui de la France. Histoire laïque contre histoire chrétienne,
histoire républicaine contre histoire royaliste, histoire marxiste contre
histoire nationale, ces débats agitaient déjà la Sorbonne dans les années 1900
- ou ne l'agitaient pas quand certaines pages noires étaient ignorées de
l'université, comme les guerres de Vendée de 1793-1794, parce que cette révolte
populaire contredit la légende dorée de la Révolution française. Cependant, le
phénomène s'est amplifié et même durci, au cours des récentes décennies, sous
l'influence de plusieurs facteurs.
En premier lieu,toute une évolution
politique et culturelle, observée à gauche comme à droite, a conduit, sous
l'effet de la construction européenne comme du mécanisme de la mondialisation,
à considérer le cadre national comme obsolète, voire dangereux, et en
conséquence à délégitimer l'histoire de France en tant que telle, à caricaturer
en «roman national» le récit de la naissance de la France et de sa destinée
millénaire, comme si l'existence d'une communauté nationale française relevait
de la fiction, d'une opinion subjective.
Corrélativement, même si la
recherche historique a fait progresser les connaissances dans maints domaines,
si bien qu'il n'est plus possible, par exemple, d'évoquer les Gaulois comme le
faisaient les manuels de la IIIe République, cette dévalorisation du cadre
national a modifié la manière de raconter l'histoire, notamment en milieu
scolaire puisque, là où l'école d'autrefois parlait patriotisme et
assimilation, celle d'aujourd'hui parle multiculturalisme, ouverture, droit à
la différence. Contester cette pédagogie manifesterait, accusent d'aucuns, une
coupable «passion identitaire» attentatoire au «vivre-ensemble». Parue en
janvier de cette année, L'Histoire
mondiale de la France , publiée sous la direction de Patrick Boucheron(Seuil),
se flatte d'offrir ainsi une histoire «globale» et «connectée», remplie de
bonne conscience progressiste, et qui en vient, comme l'a souligné Pierre Nora,
au prétexte de rendre compte de la pluralité des racines de la France, à noyer
la spécificité française.
La démultiplication des moyens
de communication, dans notre société high-tech, offre une immense caisse de
résonance à cette manipulation de l'histoire par le politiquement correct
En second lieu, la succession des
lois mémorielles, dans les années 1990 et 2000, a engendré non
seulement des revendications particulières ou communautaires dans la lecture de
l'histoire, mais aussi des réflexes de judiciarisation des différends, au point
qu'en 2005, déjà, une pétition d'historiens de toutes tendances avait demandé
l'abolition ou la modification de ces lois devenues, dans certaines mains, des
armes incontrôlables. L'appel avait été lancé quelque temps après que les
pouvoirs publics eurent renoncé à célébrer le deux centième anniversaire de la
bataille d'Austerlitz, par crainte des foudres de ceux qui ne voient dans
Napoléon que l'homme qui avait rétabli l'esclavage à la Guadeloupe…
En troisième lieu,la
démultiplication des moyens de communication, dans notre société high-tech,
offre une immense caisse de résonance à cette manipulation de l'histoire par le
politiquement correct. Car ce ne sont plus seulement les revues spécialisées ou
la presse grand public, comme avant-hier, ou le cinéma, la radio et la
télévision, comme hier, mais internet et les réseaux sociaux, de Facebook à
Twitter, qui répercutent les débats historiques, pour le meilleur ou pour le
pire, jusque sur les petits écrans que les gens lisent au café ou dans le
métro. Or quelle est la valeur d'un avis lapidaire en 280 signes sur un sujet qui
a demandé une vie de travail à d'authentiques érudits?
Oui, le monde a changé. Oui,
notre société a changé. Mais ce n'est pas une raison pour travestir ou réécrire
le passé à l'aune des critères politiques, sociaux, psychologiques et mentaux
d'aujourd'hui. Que cela plaise ou non, la science historique et ses méthodes de
rigueur demeurent irremplaçables. Quant aux historiens qui ne sont pas des
idéologues, ils poursuivent leur mission: faire comprendre le passé afin
d'expliquer le présent et en tirer quelques lueurs pour l'avenir.
Les Cathares n'étaient pas des
saints
Le
dimanche 16 octobre 2016, l'évêque de Pamiers, dans l'Ariège, présidait
une «démarche
de pardon» dans
le village de Montségur où, en 1244, deux cents cathares avaient péri sur le
bûcher. En cause, l'intolérance de l'Eglise du Moyen Age qui avait
persécuté «des chrétiens pas tout à fait comme les autres». Pas tout à fait
comme les autres? Surprenante litote. Les cathares opposaient dans un dualisme
absolu le principe du bien, qui avait enfanté l'esprit, et le principe du mal,
qui était à l'origine de la matière.
En 1244, l'armée royale s'empare
du dernier fief cathare, le château de Montségur, et livre aux flammes des
dizaines d'hérétiques. - Crédits photo : ©Bianchetti/Leemage
Pour eux, ce n'était pas Dieu qui
avait créé l'univers, mais Satan, et Jésus était un ange dont la vie terrestre
n'avait été qu'une illusion. L'antinomie avec le christianisme était totale. La
religion des cathares, d'autre part, distinguait les croyants, qui conservaient
leurs habitudes extérieures, et les parfaits qui vivaient en communauté,
observant toutes sortes de rites initiatiques et la plus stricte continence
alimentaire et sexuelle.
Plus qu'une hérésie, le
catharisme constituait par conséquent une remise en cause intégrale de la foi
chrétienne, de l'Eglise, de la famille, de la propriété et du serment d'homme à
homme, fondements de l'organisation féodale. Largement de quoi provoquer la
contre-offensive d'une société où l'orthodoxie chrétienne était considérée
comme le garant de l'ordre social.
Pour réduire ce qui s'apparentait
à une secte, un vaste effort missionnaire fut mené par saint Bernard de Cîteaux
puis par les Dominicains, ordre fondé à cette occasion. En 1208, Pierre de
Castelnau, chargé par le pape Innocent III de combattre l'hérésie par la
prédication, est assassiné, crime dont le comte de Toulouse, qui est favorable
aux cathares, est soupçonné d'être le commanditaire. Constatant l'impuissance
des méthodes pacifiques, le pape prêche la croisade contre les hérétiques.
Puisque le roi Philippe Auguste refuse de mêler la couronne à l'affaire,
l'intervention militaire commence en 1209 sous la direction de Simon de
Montfort. Contrairement à une idée reçue, l'armée de ce seigneur
d'Ile-de-France compte nombre de chevaliers du Languedoc.
Au sud de Carcassonne et à l'est
de Montségur, le château-forteresse de Puilaurens (Aude) servit de refuge aux
cathares au milieu du XIIIe siècle. - Crédits photo : Manuel Cohen /
aurimages
La guerre durera vingt ans,
cruelle dans les deux camps: les croisés massacrent les habitants de Béziers en
1209, le comte de Toulouse en fait autant à Pujols en 1213. En 1241, douze ans
après la fin de la croisade des Albigeois, conflit politico-religieux qui n'a
pas éliminé le catharisme, le nouveau comte de Toulouse, hostile à l'hérésie,
met en vain le siège sous Montségur, ultime sanctuaire des cathares. En 1244,
c'est l'armée royale qui s'empare des lieux et condamne à mort 225 parfaits
(chiffre incertain) qui refusent d'abjurer. Le castrum cathare sera détruit:
l'actuel château de Montségur est en réalité une forteresse royale bâtie
ultérieurement.
Michel Roquebert, le grand
spécialiste des cathares *, convient que l'Eglise médiévale n'aurait pu
combattre ceux-ci avec d'autres moyens que ceux qu'elle a progressivement mis
en œuvre, de la persuasion à l'emploi de la force par le bras séculier.
*L'Epopée cathare, de
Michel Roquebert (Tempus, 2008).
Faut-il brûler Colbert?
Au mois de septembre dernier,
Louis-Georges Tin, le président du Conseil représentatif des associations
noires (Cran), et le philosophe Louis Sala-Molins publiaient dansLe Mondeune
tribune dans laquelle, faisant suite au débat lancé aux Etats-Unis par le
démontage des statues du général Lee, ils
appelaient à débaptiser en France les collèges et lycées portant le nom de
Colbert, au motif que le ministre de Louis XIV serait coupable de crime contre
l'humanité pour avoir légalisé l'esclavage en édictant le fameux Code noir.
En l'espèce, les deux hommes poursuivaient un combat militant qu'ils mènent
depuis longtemps.
Parce qu'il édicta le Code noir
qui légalisa l'esclavage, certains voudraient brûler aujourd'hui le grand
ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert. - Crédits photo :
©Costa/Leemage
Outre ce qu'il y a d'absurde à
réduire l'œuvre immense de Jean-Baptiste Colbert à l'ordonnance de
mars 1685 «sur les esclaves des îles de l'Amérique», texte que ses
services ont préparé, mais qui a été mis au point après sa mort, en 1683, par
son fils et successeur au secrétariat d'Etat à la Marine, le marquis de
Seignelay, considérer le Code noir, expression qui désigne cette ordonnance à
partir de la fin du XVIIIe siècle, avec les yeux d'aujourd'hui est un pur
anachronisme. Vu en 2017, ce «recueil des règlements rendus concernant le
gouvernement, l'administration de la justice, la police, la discipline et le
commerce des nègres dans les colonies» est profondément choquant, puisqu'il
inscrit l'esclavage dans le droit français. Vu dans son époque, il prend une
autre valeur.
Le Code noir est conçu alors que
l'esclavage est pratiqué outre-mer par toutes les nations maritimes
européennes, et au sein même de la société, en Afrique et dans le monde
arabo-musulman. Dans ce contexte, l'intervention de l'Etat français présente un
mérite relatif: des règles sont posées afin d'adoucir le sort des esclaves,
esclaves dont la condition servile a précédé le Code noir.
Jean-François Niort, un
universitaire qui enseigne à la Guadeloupe, a publié en 2015, sur cette
ordonnance royale, un livre (1) qui lui vaudra d'être accusé de négationnisme
parce qu'il contredisait Louis Sala-Molins qui, dans un ouvrage paru il y a
trente ans (2), affirmait que le Code noir se fondait sur la négation de
l'humanité de l'esclave. Niort montre au contraire que plusieurs prescriptions
de ce texte, notamment en matière religieuse, supposaient que le travailleur
servile soit considéré comme un homme, et non comme une chose ou un animal (les
propriétaires d'esclaves étaient ainsi tenus de les faire baptiser).
Jean-François Niort souligne par
ailleurs que l'intervention de l'Etat royal, posant des bornes au pouvoir
arbitraire des propriétaires, créait les conditions d'une possible évolution de
la législation en faveur des esclaves. Il reste que ces derniers étaient
apparentés à des biens meubles, un statut indigne, que l'évolution des esprits,
en Occident, conduira enfin à condamner et à abolir au cours du premier tiers
du XIXe siècle. Le Code noir n'avait certes rien d'idyllique, mais il faut
le replacer dans son époque.
(1) Le Code noir, de
Jean-François Niort (Le Cavalier Bleu, 2015). (2)Le Code noir ou Le Calvaire
de Canaan, de Louis Sala-Molins (PUF, 1987).
Marie-Antoinette, reine
martyre et star mondiale
Le 22 novembre dernier,
Daniel Picouly, écrivain à succès et animateur de télévision, parlait de ses
livres devant un public de lycéens de Nice à qui il expliquait que son roman,
L'Enfant léopard, prix Renaudot 1999, mettait en scène un garçon de
10 ans, son double à l'âge où il était tombé amoureux de…
Marie-Antoinette.
Peu auparavant, une dépêche
informait que la pop star américaine Katy Perry venait de tourner un clip de
présentation de son nouveau single, clip dans lequel elle était déguisée en
Marie-Antoinette. Une autre dépêche, au même moment, signalait que la
pièce The Final Hour of Marie-Antoinette's Life(«Marie Antoinette.
La dernière heure»), de et avec l'actrice-réalisatrice française Bunny
Godillot, faisait salle pleine au théâtre The Cockpit, à Londres.
Vouée aux gémonies dans les
derniers mois de sa vie, la reine Marie-Antoinette a été réhabilitée par
l'Histoire. - Crédits photo : apk-images
Arrivée en France à 14 ans
et demi afin d'épouser le futur Louis XVI, devenue reine quatre ans plus
tard, elle était rapidement devenue impopulaire, pour partie parce que, élevée
à la cour de Vienne où le style était beaucoup plus simple et familial, elle
avait eu du mal à intégrer les codes de Versailles et s'était laissé emporter
par la tentation du luxe et de la frivolité. Accusée d'être dépensière, ce qui
était vrai, et de favoriser les intérêts de son Autriche natale, ce à quoi elle
ne parvenait pas mais non faute d'avoir essayé, Marie-Antoinette fut détestée à
partir de l'affaire du collier, escroquerie dans laquelle elle n'était pourtant
pas coupable.
Au cours des années précédant la
Révolution, ayant compris qu'elle avait nui à la monarchie, elle tenta de
s'intéresser à la politique, mais avec maladresse. Conduite de force à Paris
avec le roi, en octobre 1789, assignée à résidence, elle correspondit afin
de trouver de l'aide, en France ou hors du royaume, échafauda un plan d'évasion
avec la complicité du Suédois Fersen à qui la liait une amitié amoureuse,
plongea dans le désespoir lors de l'échec de la fuite à Varennes.
C'est après la prise des
Tuileries et l'internement de la famille royale que Marie-Antoinette entama sa
mue. Tandis que Louis XVI, lucide sur l'avenir, affichait une sérénité qui
était le fruit de son élévation spirituelle, la reine apprit enfin à estimer
son mari avec qui elle s'était associée dans l'épreuve, refusant de
l'abandonner, fût-ce pour se mettre hors de danger avec ses enfants. Au Temple,
la foi chrétienne et la vie de famille étaient dorénavant leur seul recours.
Pendant le procès de Louis XVI,
puis son propre enfermement à la Conciergerie après la décapitation du roi et
son procès, la reine, malade et prématurément vieillie, pressentait à son tour
qu'elle n'échapperait pas au couperet d'une révolution devenue folle.
Repoussant les accusations les plus ignobles (l'inceste avec son fils),
condamnée à mort pour ce qu'elle était et non pour ce qu'elle avait fait, cette
mère montera à l'échafaud, le 16 octobre 1793, en faisant preuve de la
plus admirable dignité. Archiduchesse d'Autriche et reine de France, elle
n'avait plus sa place dans un pays livré à la Terreur, et qui faisait la guerre
aux rois.
Deux siècles plus tard, cette
sacrifiée est regardée comme innocente par les historiens, et comme une icône
par le grand public. Ironie de l'Histoire.
Ombres et lumières de
l'Algérie française
Même s'il s'est bien gardé de
revenir sur le sujet lors de son voyage officiel en tant que Président, à
Alger, début décembre, les propos
d'Emmanuel Macron en
février 2017 qualifiant la colonisation en Algérie de «crime
contre l'humanité», ont déclenché une vive polémique, à la mesure de
l'émotion ressentie par les Français originaires de «là-bas», cette communauté
de blessés de l'Histoire. Comment dépeindre sous les couleurs du crime contre
l'humanité cent trente années d'administration d'un territoire français?
L'Algérie française, de 1830 à
1962, ne constitue pas un bloc. Schématiquement, son histoire se résume à trois
phases. Première phase, jusqu'en 1847, voire jusqu'à la révolte de la Kabylie
en 1871: la conquête. Une opération rude, conduite par des militaires qui
avaient gagné leurs galons dans les armées révolutionnaires et napoléoniennes
et dont ils appliquaient les méthodes. Cette guerre a fait de 250.000 à
300.000 victimes algériennes.
Bugeaud ne faisait certes pas de
cadeau, mais les troupes d'Abd el-Kader ou les Kabyles, qui ne faisaient pas de
prisonniers, menaient une guerre tout aussi féroce. A l'autre bout de la
chaîne, la troisième phase, la guerre qui conduira à l'indépendance de
l'Algérie, de 1954 à 1962, sera non moins cruelle, se soldant par 15.000 pertes
militaires chez les Français et 150.000 du côté du FLN. A l'issue de ce
sanglant affrontement, des Français d'Algérie seront victimes d'actes
aujourd'hui constitutifs du crime contre l'humanité: environ 15.000 Européens
ou musulmans fidèles à la France disparus avant et après le 19 mars 1962,
et de 60.000 à 80.000 harkis massacrés.
Des Arabes et des Européens
partageant l'apéritif dans un café c'était aussi cela, l'Algérie
française. - Crédits photo : Bernard Lipnitzki/Roger-Viollet
Mais, entre ces deux phases du
début et de la fin, il y a eu un long entre-deux de l'Algérie française.
Cinquante ou soixante ans où la relation de domination entre le colonisateur et
le colonisé a pu se transformer, se pacifier, jusqu'à engendrer, dans une large
partie de la population indigène (mot d'époque), un sentiment d'attraction
envers la France.
L'Algérie française eut ses
limites, car elle fut une société à deux vitesses où 900.000 Européens,
citadins en majorité, pauvres pour beaucoup, jouissaient de tous les droits de
la nationalité et de la citoyenneté, tandis que 8 millions de musulmans à
la démographie galopante, français depuis Napoléon III mais qui n'avaient
obtenu la citoyenneté que par étapes tardives, étaient majoritairement des
ruraux qui souffraient du sous-équipement.
L'Algérie française, cependant,
signifia aussi la création de milliers de routes, de ponts, de barrages et de
ports. Ce fut une œuvre sanitaire (132 hôpitaux à la veille de
l'indépendance) et une œuvre scolaire qui permettait, en 1960, à 75 % des
garçons musulmans et 50 % des filles d'Alger de fréquenter l'école.
L'Algérie française, ce fut encore ces gisements de pétrole et de gaz
découverts en 1956-1957 et dont vit l'Algérie indépendante. Ce fut aussi une
fraternité d'armes franco-musulmane nouée pendant les deux guerres mondiales et
pendant la guerre d'Algérie où les supplétifs musulmans de l'armée française
représentaient un effectif quatre fois supérieur à celui de l'ALN…
Une part d'ombre, une part de
lumière: rien qui n'autorise les jugements manichéens.
Le mythe des fusillés pour
l'exemple
Le 11 novembre dernier, à
côté des cérémonies à la mémoire des combattants de 1914-1918, se sont
déroulées, dans une dizaine de départements, des manifestations d'hommage aux soldats
fusillés pendant ce conflit. Depuis qu'en 1998, Lionel Jospin, alors Premier
ministre, a réclamé, dans un discours prononcé à Craonne, la réintégration
«dans notre mémoire nationale des soldats fusillés pour l'exemple», la
revendication est récurrente.
Fusillés pour l'exemple? La
formule entretient la confusion entre deux réalités différentes: d'une part,
les exécutions qui ont eu lieu sur le front, par décision de justice, pendant
toute la durée de la Grande Guerre, et d'autre part, la répression des
mouvements collectifs de désobéissance de 1917.
Un des 600 soldats français
excécutés pour «trahison» ou «espionnage» en 14-18. Un chiffre à mettre en
rapport avec les 8 millions de mobilisés… - Crédits photo : Bernard
Lipnitzki/Roger-Viollet
Pour un total de 8 millions
de Français mobilisés de 1914 à 1918, 2 400 condamnations à mort ont
été prononcées, dont 600 exécutées - chiffre à rapporter aux 1,4 million
de tués au combat. Les motifs étaient divers: abandons de poste en présence de
l'ennemi, mutilations volontaires, désertions, refus d'obéissance, outrages et
voies de fait sur un supérieur, mais aussi crimes de droit commun (assassinats,
viols).
Selon André Bach (1), les deux
tiers des condamnés ont été fusillés en 1914 et en 1915. Au cours des premiers
mois de la guerre, des mesures sévères ont été prises afin d'enrayer les
mouvements de panique dans la troupe, quelques exécutions sommaires ayant même
eu lieu. A partir de 1915, la stabilisation du front et l'expérience acquise
par les soldats conduisent à supprimer les cours martiales instituées en 1914,
à faire bénéficier les inculpés, dans les accusations les plus graves,
d'avocats civils, et à leur offrir des garanties: recours en révision, droit de
grâce du président de la République.
Les condamnés dont le recours en
grâce a été rejeté n'ont donc pas été arbitrairement «fusillés pour l'exemple»:
au regard du code de justice militaire, ils étaient coupables. Cela n'empêche
pas, bien sûr, que des erreurs ont été commises. Les injustices flagrantes, une
cinquantaine de cas, ont donné lieu, après-guerre, à des réhabilitations
officielles, comme pour les six fantassins du 298e RI exécutés pour
abandon de poste, à Vingré, en 1914, alors qu'ils avaient battu en retraite en
obéissant à un ordre. Ils seront réhabilités par la Cour de cassation en 1921.
Si cruels soient-ils, ces cas ne peuvent être isolés de leur contexte, celui
d'un univers de boue et de sang où chaque jour des milliers d'hommes mouraient
ou étaient atrocement blessés.
Les refus d'obéissance de 1917
constituent un autre sujet. Improprement désignés comme des mutineries, ils
résultaient d'une lassitude des combattants alors que la guerre durait depuis
trois ans, sans résultat décisif, et de l'échec de l'offensive Nivelle
(140.000 hommes tués, disparus, blessés ou prisonniers, entre le 16 et le 19 avril
1917, pour un gain deterrain nul). Selon Denis Rolland, 78 divisions ont
été concernées par 161 mouvements de désobéissance de plus ou moins grande
amplitude, qui ont touché entre 59.000 et
88.000 participants (2). Sur ces dizaines de milliers d'hommes, 629
ont été condamnés à mort entre juin et décembre 1917, mais seulement 49
des peines capitales ont été exécutées (à quoi s'ajoutent
2 873 peines de prison).
Sur un plan judiciaire, rouvrir
ces dossiers alors que les témoins, et souvent les pièces, ont disparu n'aurait
aucun sens. A quoi rime alors cet antimilitarisme rétrospectif?
(1) Fusillés pour l'exemple,
1914-1915, du général André Bach (Tallandier, 2003).
(2)La Grève des tranchées. Les
mutineries de 1917, de Denis Rolland (Editions Imago, 2005).
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