lundi 19 mars 2018

Telford : «On s'inquiète plus d'un éventuel racisme de la classe ouvrière que de l'abus sexuel d'enfants» (Joanna Williams)



FIGAROVOX/ENTRETIEN - Pour l'universitaire britannique Joanna Williams, le relatif silence médiatique autour du scandale de Telford (1000 jeunes filles violées en 40 ans par des gangs pakistanais et bangladais) révèle l'hypocrisie du mouvement «MeToo».

Joanna William est une universitaire et auteur britannique. Elle a écrit récemment «Women VS Feminism» (Emerald Publishing Limited, 2017) un essai où elle s'en prend au féminisme victimaire et appelle à en finir avec la «guerre des genres».

Selon une enquête du Sunday Mirror, jusqu'à un millier d'enfants, dont les plus jeunes âgés de 11 ans, auraient été victimes d'agressions et de viols, parfois collectifs, depuis les années 1980 à Telford, une ville de 170.000 habitants du centre de l'Angleterre, et la police aurait échoué à démanteler le réseau de pédophiles. Les autorités n'ont pas «tenu de dossiers» sur les agresseurs, membres de communautés asiatiques, par crainte de «racisme».


LE FIGARO.- Selon vous, la manière dont les médias britanniques ont couvert le scandale Telford révèle l'hypocrisie du mouvement «MeToo». Que voulez-vous dire par là?

Joanna WILLIAMS.- Depuis que #MeToo a fait la une des journaux en octobre dernier, nous avons eu droit à une pluie continue d'histoires de harcèlement sexuel dont ont été victimes certaines femmes - principalement des femmes de haut niveau. Ce sont en grande partie des témoignages de journalistes de la classe moyenne, de vedettes de cinéma, d'actrices ou de femmes politiques.

Quelques jours après le début de «MeToo», j'ai écrit un article analysant le caractère individualiste voire narcissique d'un tel mouvement- qui devenait concentré sur les expériences personnelles de quelques femmes disposant d'une plateforme et établissant un récit basé d'abord sur leurs propres souffrances. J'ai aussi fait remarquer qu'en regroupant toute une gamme d'expériences non désirées, du viol au toucher du genou - les infractions les plus graves risquaient de se banaliser. Il est difficile de prendre au sérieux l'agression sexuelle quand on la compare au toucher du genou qui s'est produit ou non dix ans plus tôt.

En réponse à ces critiques, de nombreuses femmes du mouvement «MeToo» ont affirmé qu'elles ne parlaient pas pour élever leur propre carrière mais pour aider celles qui étaient moins capables de s'exprimer - faute de plateforme ou de sécurité financière leur donnant la force nécessaire. «MeToo» n'était pas, nous a-t-on dit, un mouvement de célébrités, mais un élan populaire destiné à briser le silence autour du harcèlement sexuel pour les personnes les plus faibles.

Or, les histoires terribles qui ont émergé de Telford - de nombreuses jeunes filles ont été violées pendant de nombreuses années - ont attiré relativement peu l'attention des médias. On aurait pu croire pourtant que les partisans de «MeToo» trouveraient là une occasion idéale de montrer pleinement leur souci des autres. Au lieu de cela, des journaux comme The Timeset The Guardian, qui ont consacré de nombreuses pages à la question de savoir si un politicien a touché ou non un genou d'un journaliste, ont eu peu de choses à dire sur Telford. Il n'y a pas eu de militants qui se sont précipités pour être photographiés.

Quelles sont les raisons profondes de ce silence?

Il y en a plusieurs.

1.#MeToo c'est d'abord «moi»: c'est un mouvement conduit par des égocentriques qui n'aiment rien davantage que d'être le sujet de leur propre histoire. Aucune des filles violées à Telford n'avait une télévision ou des pages de journal à remplir.

2. Telford, comme Rotherdam ou Newcastle n'est pas Londres. C'est un monde différent de la bulle métropolitaine des diners en villes et de Twitter. Les femmes riches et connectées conduisant le mouvement «MeToo» n'ont aucune idée de l'endroit où se situe Telford- sans parler des gens qui y vivent. Les victimes de Telford- des filles de la classe ouvrière blanche- sont considérées comme des extraterrestres par beaucoup à Londres.

3. «MeToo» a rendu les gens tellement préoccupés par les démonstrations publiques d'affections non désirées, des rapprochements maladroits et des baisers non voulus, que nous ne sommes plus sensibles aux véritables abus. Nous avons dépensé toute notre indignation pour le toucher de genou. Il n'y en a plus pour le viol des enfants.

4. Les coupables de Telford étaient principalement des hommes musulmans, pakistanais et bangladais. Les commentateurs de la classe moyenne sont beaucoup plus inquiets d'un potentiel racisme ou islamophobie de la classe ouvrière blanche que de l'abus des enfants. Cela signifie que toute discussion doit être auto-censurée et traitée avec beaucoup de précaution pour ne pas déclencher le racisme qui est supposé être au cœur des communautés ouvrières.

Pensez-vous que le mouvement «MeToo» soit un mouvement élitiste déconnecté de la vie ordinaire des femmes?

Oui, bien sûr. Je pense que la grande majorité des femmes reconnaissent que le harcèlement sexuel n'est pas leur plus gros problème dans la vie et que les hommes - leurs frères, partenaires, fils, amis et collègues - ne sont pas dans leur écrasante majorité de vils harceleurs. Les femmes s'habillent encore pour sortir, flirtent, et aiment nouer des relations avec les hommes. Elles ne veulent pas que les hommes aient trop peur de les approcher. Certaines femmes reconnaissent même que leur sexualité leur donne un certain pouvoir- ou capital- et elles sont heureuses de l'exploiter sans être perçues comme des victimes ayant besoin d'aide. La plupart des femmes se moquent des discussions autour des baisers volés et des mains sur le genou. Elles sont plus que capables de dire à un homme que son attention n'est pas désirée.

Mais enfin, selon vous, le harcèlement sexuel au travail n'est pas une réalité?

La plupart des femmes qui occupent un emploi régulier - dans les supermarchés ou les cafés, comme secrétaires, enseignantes ou infirmières - n'ont pas le temps de tweeter leurs expériences de vie et si elles subissent un harcèlement sexuel, elles règlent le problème d'une autre manière. La réalité, cependant, est que le harcèlement sexuel sur le lieu de travail était plus fort lorsque les femmes avaient peu de pouvoir sur le marché du travail. Aujourd'hui au Royaume-Uni, les femmes occupent plus d'emplois que jamais auparavant et constituent la majorité de nombreuses professions. Les changements dans la vie des femmes et les changements dans la loi signifient que les femmes ne sont pas aussi vulnérables au travail qu'il y a une génération. Cela ne veut pas dire que le harcèlement sexuel ne se produit jamais - mais cela arrive moins souvent que le mouvement «MeToo» nous amène à croire et la plupartdes femmes sont tout à fait capables d'y faire face.

Vous avez écrit un livre intitulé Femmes VS Féminisme où vous appelez à en finir avec la guerre des sexes. Pensez-vous que le mouvement «MeToo» réveille et radicalise cette guerre des sexes?

Oui. Mon plus gros problème avec «MeToo» est que ce mouvement présente les femmes comme des victimes innocentes et les hommes comme de vilains coupables. Cela est mauvais pour les hommes, qui risquent d'être accusés à tort et de voir leur réputation perdue sans possibilité de se défendre. Mais c'est bien pire pour les femmes. Elles en viennent à se considérer comme des victimes, menacées partout. Comment peuvent-elles présenter des arguments solides et convaincants en faveur de salaires plus élevés si, en même temps, elles se présentent elles-mêmes comme faibles et vulnérables?

Au moment de la révolution sexuelle, les femmes se sont battues pour être libres de profiter de la sexualité comme les hommes. Selon la logique de «MeToo», les femmes auraient besoin de protections spécifiques. Pourtant les chaperons, les couvre-feu et les dortoirs unisexes ne sont pas si loin derrière nous. Il semble que les féministes d'aujourd'hui soient pour le rétablissement de ces anciennes restrictions contre lesquelles leurs aînées s'étaient battues. «MeToo» pousse les hommes et les femmes les uns contre les autres, prisonniers d'une guerre des «genres». Je crois que la plupart des hommes et des femmes sont plus heureux en travaillant côte à côte, en partenariat, plutôt que de se voir les uns les autres en ennemis.


Par Eugénie Bastié
Mis à jour le 19/03/2018 à 17h58 | Publié le 19/03/2018 à 11h21

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