samedi 10 novembre 2018

Islamisme et politique 10.11.2018




Depuis les révélations sur le fichage ethnique pratiqué par certains recruteurs parisiens entre 2013 et 2018, le champion du monde 1998 est très présent dans les médias. Déjà interrogé dans Envoyé Spécial jeudi soir, l’ancien défenseur s’est également exprimé sur le sujet dans un entretien accordé à L’Équipe : « Personne ne va me faire croire […]
Une fratrie sera jugée devant la cour d’assises de Paris à partir de lundi pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Les faits remontent à septembre 2014. Ils encourent des peines de 20 ans de réclusion criminelle. Quinze personnes, dont six d’une même fratrie, sont jugées aux assises à partir de lundi […]
Du mercredi 14 au jeudi 22 novembre aura lieu la Semaine de rencontre islamo-chrétienne (Seric), centrée sur le thème de la prière. Organisée chaque année par le GAIC de Strasbourg. Cette semaine se décline par l’organisation de temps forts dans les différents quartiers de la ville. Les membres du GAIC (Groupe d’amitié islamo-chrétienne) y sont […]
Le bureau du procureur de Blekinge a ouvert une enquête contre Christopher Larsson, maire adjoint de la ville de Karlskrona, membre du parti des Démocrates de Suède (extrême-droite). Le parquet de la province suédoise de Blekinge a ouvert une enquête contre le maire adjoint de la ville de Karlskrona, accusé d’avoir commis un « crime de […]
L’Association chrétienne pakistanaise au Royaume-Uni a déclaré que le gouvernement britannique est préoccupé par « des troubles au sein de certaines sections de la communauté ». La Grande-Bretagne a refusé l’asile à Asia Bibi, une chrétienne pakistanais persécutée, parce que son arrivée dans le pays pourrait provoquer des troubles. Asia Bibi, une ouvrière agricole chrétienne, a été […]
L’écrivaine franco-marocaine revient, dans une tribune au « Monde », sur l’échange entre un ancien combattant et le président, symptomatique du rejet ordinaire des étrangers en France, selon elle. Tribune. Le 6 novembre, à Verdun, un vétéran s’est adressé au président Emmanuel Macron en demandant : « Quand mettrez-vous les sans-papiers hors de chez nous […]
Alors que le gouvernement français projette de réviser la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État pour mieux encadrer l’islam, l’épiscopat souhaite que la place spécifique du catholicisme dans la société française soit prise en compte. Le projet de révision de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et […]
Trois militantes Femen se sont brièvement exposées seins nus ce samedi matin sous l’Arc de Triomphe à Paris, avant d’être embarquées par la police, pour dénoncer la présence de « criminels de guerre » parmi les chefs d’Etat invités dimanche aux commémorations du 11-Novembre. «Nous sommes venues protester contre la venue de chefs d’Etat qui […]
(…) Dans son livre, The Road to Somewhere, David Goodhart explique la victoire du Brexit par le fait qu’une majorité de Britanniques a préféré sacrifier ses intérêts matériels à ses valeurs culturelles… Christophe GUILLUY – «Sacrifier» n’est pas le terme que j’emploierais. Il s’agit au contraire d’une attitude rationnelle. Deux raisons expliquent la priorité donnée […]
Mame-Fatou Niang, professeure de littérature française et francophone à l’université de Pittsburgh, aux Etats-Unis, a co-réalisé un documentaire, Mariannes noires, disponible sur la plateforme Vimeo. Le film réunit sept femmes, aux parcours différents, qui s’interrogent sur leur expérience en tant que femmes et noires en France. Mariannes noires est projeté dans de nombreuses universités américaines […]
Un message partagé plus de 100.000 fois sur Facebook, des hashtags sur Twitter pour se désolidariser de la grogne populaire… sans surprise, «le 17» ne fait pas l’unanimité. Les associations de défense de l’environnement ne grossiront pas non plus les rangs des contestataires et font des propositions. La mobilisation du 17 novembre contre la hausse […]
Arrestation à Barcelone d’un des meneurs de la « Patrouille de la mort » qui prévoyait de commettre un assassinat imminent La Garde civile a arrêté à Barcelone un individu de nationalité suédoise appartenant à un violente organisation criminelle connue sous le nom de « Patrouille de la mort », composée de ressortissants suédois d’origine somalienne et se consacrant […]
10/11/18 09/11/18 Une enquête pour « exercice illégal de la profession de taxi » a été ouverte après la diffusion d’une vidéo, montrant un couple de touristes thaïlandais en train de se faire escroquer par un taxi clandestin.   (…) Le Parisien
Ils allaient passer à l’action. Les quatre suspects dans l’affaire du projet d’attaque visant Emmanuel Macron sont passés aux aveux lors de leur garde à vue à la DGSI, a appris France 2, vendredi 9 novembre. Les quatre hommes ont ainsi détaillé le plan que Jean-Pierre B., le meneur présumé, avait prévu pour attaquer […]
Dimanche, la commémoration du défilé de 200 maquisards à Oyonnax, sous les ordres du colonel Henri Romans-Petit, le 11 novembre 1943, se fera en l’absence d’un représentant de l’Etat, préfet ou sous-préfet. Cette absence est une surprise dans la mesure où la symbolique du 11-Novembre est double à Oyonnax. Il y a 1918, mais aussi […]
Oui, des migrants ont jeté de la nourriture dans un camp grec. Mais les conditions y sont « abjectes » selon l’ONU. Plusieurs sites d’extrême droite ont relayé une vidéo dans laquelle des migrants jettent de la nourriture dans un camp grec, comparant cette attitude à celle de « milliers » de Grecs qui n’auraient « pas un bout de pain ». […]
Alors qu’il venait de gagner 4 000 € au casino Barrière, un homme a été menacé par des hommes encagoulés qui voulaient son argent. Il a réussi à fuir. Le trio qui l’a piégé vient d’être jugé. L’appât du gain. Un trio constitué d’une femme et d’un homme, tous âgés de 26 ans, a voulu […]
Ancien député et président du parti chrétien démocrate (PCD), Jean-Frédéric Poisson vient de publier un nouvel ouvrage intitulé “ L’islam à la conquête de l’Occident ”, qui s’applique à décrypter un document adopté à l’unanimité par les pays membres de la coopération islamique en 2000. Entretien. Le document intitulé “ Stratégie de l’action culturelle islamique […]
Dans son dernier livre, l’historienne Vanessa Codaccioni décrypte les grandes affaires de légitime défense depuis 1978. Cette cause d’irresponsabilité pénale a surtout profité à des hommes blancs d’âge mûr, des « honnêtes gens » qui tirent, tuent et sont acquittés. À quoi sert la légitime défense ? Loin d’être une arme pour les plus faibles, […]

Paris (75): Quinze personnes, dont six d’une même fratrie, jugées pour terrorisme aux assises
Par Sebastien de Lyon le 10/11/2018
Une fratrie sera jugée devant la cour d’assises de Paris à partir de lundi pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Les faits remontent à septembre 2014. Ils encourent des peines de 20 ans de réclusion criminelle.
Quinze personnes, dont six d’une même fratrie, sont jugées aux assises à partir de lundi 12 novembre, soupçonnées d’être impliquées dans une filière d’acheminement de combattants vers la Syrie et, pour certaines, dans un projet d’attentat en 2014 dans la métropole lyonnaise.
(…)
Dans une conversation sur la messagerie WhatsApp, il disait qu’il voulait « les crever, ces chiens », qu’il préférait « les combattre ici », « comme Merah », l’auteur des tueries dans le sud-ouest de la France en mars 2012
(…)
Reda Bekhaled, qui nie avoir préparé un attentat, a déjà eu affaire à la justice. Dans le dossier Forsane Alizza, un groupuscule islamiste radical, dissout en 2012 et dont il était membre, il a été condamné à deux ans de prison en 2015 pour association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes de terrorisme. Lundi, Reda Bekhaled retrouvera dans le box des accusés son frère Karim, 26 ans, et sa sœur Farida, 38 ans.


Poisson : “L’expansion de l’islam en Occident relève d’un plan stratégique”
Publié le 09/11/2018 à 22:15
Ancien député et président du parti chrétien démocrate (PCD), Jean-Frédéric Poisson vient de publier un nouvel ouvrage intitulé “ L’islam à la conquête de l’Occident ”, qui s’applique à décrypter un document adopté à l’unanimité par les pays membres de la coopération islamique en 2000. Entretien.
Le document intitulé “ Stratégie de l’action culturelle islamique à l’extérieur du monde islamique ” a été adopté par l’Organisation de la conférence islamique en 2000. Nous sommes en 2018 et vous sortez un ouvrage pour commenter ce texte. Pourquoi maintenant ? 
D’abord parce que personne ne l’a fait avant. Mais surtout parce que nous pourrions avoir l’impression que la prolifération de l’islam, sa progression dans la société française, relève d’une simple collection de comportements individuels, que nous constaterions donc localement. 
Ce document raconte une toute autre histoire et c’est son intérêt premier : cette expansion de l’islam en Occident relève d’un plan stratégique élaboré par les cinquante-sept Etats qui composent la coopération islamique – une sorte d’ONU musulman – et qui, il y a 18 ans, ont théorisé l’expansion de la charia en Europe. Ils ont alors ouvertement proclamé la volonté d’installer en Occident une “ civilisation de substitution ”.







































































































































































L’analyse que propose ce texte mérite d’être regardée de près  et pourrait être résumée ainsi : premièrement, la globalisation est incapable de faire le bonheur de ceux qui vivent sous son égide. Ensuite, la domination de l’Occident sur le monde - qui était principalement le fait de son avance technologique - est en train de se réduire (parce que la technologie n’est plus son apanage). Enfin, l’Occident a renoncé à transmettre ses propres principes civilisationnels, qui se dissolvent dans le commerce, les échanges internationaux et la spéculation monétaire.
Par conséquent, et c’est la conclusion de la Stratégie, tous les éléments sont réunis pour que les pays musulmans se sentent capables d’installer une “ vraie civilisation ” à la place du naufrage éthique et politique occidental.
Cette description de l’état de l’Occident rejoint parfois ce que vous dites, vous aussi… Qu’est-ce qui vous gêne ?
Vous avez raison sur un point : je suis assez familier avec l’idée qu’on ne peut accepter que l’homme soit réduit à une marchandise. Je ne me satisfais pas, non plus, de vivre dans un monde où tout est relatif et permis au point que le pouvoir politique doive renoncer à proclamer toute espèce de norme morale.
Dans mon livre, j’explique que les musulmans affirment ne pas savoir vivre dans un monde qui bafoue l’autorité parentale, qui accepte que les enfants soient inondés de pornographie ou consomment de la drogue, qui atomise la cellule familiale, qui ne fait plus la différence entre le bien et le mal… Je les comprends, un chrétien non plus. Et je remarque même que ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre ont un mal infini à vivre dans un monde pareil. 


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Mame-Fatou Niang : « A quand une Marianne noire ? »
Par Robin le 10/11/2018
Mame-Fatou Niang, professeure de littérature française et francophone à l’université de Pittsburgh, aux Etats-Unis, a co-réalisé un documentaire, Mariannes noires, disponible sur la plateforme Vimeo. Le film réunit sept femmes, aux parcours différents, qui s’interrogent sur leur expérience en tant que femmes et noires en France. Mariannes noires est projeté dans de nombreuses universités américaines et britanniques. Mame-Fatou Niang sera présente à notre journée de Débats dédiée aux femmes, le 28 novembre à Paris.

Suède : un maire adjoint poursuivi pour islamophobie
Par Robin le 10/11/2018
Le bureau du procureur de Blekinge a ouvert une enquête contre Christopher Larsson, maire adjoint de la ville de Karlskrona, membre du parti des Démocrates de Suède (extrême-droite).
Le parquet de la province suédoise de Blekinge a ouvert une enquête contre le maire adjoint de la ville de Karlskrona, accusé d’avoir commis un « crime de haine » contre les musulmans.
L’année écoulée, Larsson s’était opposée à la décision de la municipalité de Karlskrona d’autoriser une mosquée de faire l’appel à la prière en utilisant des haut-parleurs. Il avait publié, via le compte de son parti sur les réseaux sociaux un commentaire portant atteinte aux musulmans.
« L’appel à la prière Allah Akbar [Dieu est le plus grand] qui s’élève dans le ciel de Karlskrona, est ce que les islamistes crient quand ils se font exploser « , avait déclaré le maire adjoint.
Suite à la publication de cette déclaration, le député du Parti socialiste suédois, Magnus Mannhammar, a porté plainte contre Larsson.
Pour sa part, Larsson soutient qu’il n’a pas insulté les musulmans, considérant que l’enquête est motivée par des considérations politiques.


Le Royaume-Uni aurait refusé l’asile à la chrétienne persécutée Asia Bibi pour ne pas offenser la communauté musulmane
Par Koba le 10/11/2018
L’Association chrétienne pakistanaise au Royaume-Uni a déclaré que le gouvernement britannique est préoccupé par « des troubles au sein de certaines sections de la communauté ».
La Grande-Bretagne a refusé l’asile à Asia Bibi, une chrétienne pakistanais persécutée, parce que son arrivée dans le pays pourrait provoquer des troubles.
Asia Bibi, une ouvrière agricole chrétienne, a été libérée de prison au Pakistan mercredi après avoir été acquittée pour blasphème. Elle avait passé huit ans dans le couloir de la mort après une dispute avec un groupe de femmes musulmanes en juin 2009.
La Cour suprême du Pakistan a annulé la condamnation de Bibi pour avoir « insulté le prophète Mohammed » la semaine dernière, affirmant que les charges retenues contre elle étaient fondées sur des preuves peu convaincantes.
Mais son acquittement a déclenché de violentes émeutes menées par des islamistes, et le gouvernement pakistanais l’empêche de quitter le pays.
« Je demande au Premier ministre du Royaume-Uni de nous aider et, dans la mesure du possible, de nous accorder la liberté », a déclaré le mari d’Asia Bibi.
Mais les militants qui s’efforcent d’obtenir l’asile pour la chrétienne persécutée ont déclaré que le gouvernement britannique ne lui avait pas offert l’asile, invoquant des problèmes de sécurité.
Wilson Chowdhry, président de l’Association chrétienne pakistanaise britannique, a déclaré que deux pays avaient fait des offres d’asile, mais la Grande-Bretagne n’en faisait pas partie.
« Le gouvernement britannique craint que son déménagement au Royaume-Uni ne cause des problèmes de sécurité et des troubles au sein de certaines sections de la communauté et ne constitue également une menace pour les ambassades britanniques à l’étranger qui pourraient être la cible de terroristes islamistes. »
Des milliers d’islamistes sont descendus dans les rues pour réclamer l’exécution de la chrétienne Asia Bibi.


Espagne : arrestation de l’un des chefs de la « Patrouille de la mort », un gang suédois responsable de nombreux assassinats
Par Gaston le 10/11/2018
Arrestation à Barcelone d’un des meneurs de la « Patrouille de la mort » qui prévoyait de commettre un assassinat imminent
La Garde civile a arrêté à Barcelone un individu de nationalité suédoise appartenant à un violente organisation criminelle connue sous le nom de « Patrouille de la mort », composée de ressortissants suédois d’origine somalienne et se consacrant au trafic de drogue, au blanchiment d’argent et aux règlements de comptes.
Les membres de cette organisation […] s’apprêtaient à commettre, de façon imminente, un assassinat en Espagne. […]
Ce dangereux groupe criminel, dirigé par quatre jeunes […], faisait l’objet d’enquêtes menées par les autorités suédoises pour sept assassinats à Stockholm […]
L’opération de la Garde civile, baptisée sous le nom de « Dajir » et qui a conduit à l’arrestation de Z.A.S., 21 ans, a commencé en septembre dernier quand sa présence a été repérée dans la province de Malaga, ce qui a conduit à activer les outils de coordination internationale […] entre l’Espagne et la Suède.
(Traduction Fdesouche)


"Sans-papiers" : Leïla Slimani interpelle Macron
Par Le Figaro.fr avec AFP
Mis à jour le 10/11/2018 à 17h11 | Publié le 10/11/2018 à 16h59
Dans une tribune publiée ce samedi dans Le Monde , la romancière Leïla Slimani, représentante personnelle d'Emmanuel Macron pour la francophonie, a regretté que le président n'ait pas défendu "avec plus de vigueur et de froideur" les sans-papiers lors d'un échange avec un vétéran cette semaine.
Le 6 novembre à Verdun, ce vétéran avait demandé au chef de l'État "quand mettrez-vous les sans-papiers hors de chez nous?". Emmanuel Macron lui avait répondu que ceux qui ont droit à l'asile seraient accueillis mais que "ceux qui peuvent vivre librement dans leur pays doivent être reconduits", rappelle l'auteure franco-marocaine. La scène avait été captée par les micros de l'émission Quotidien.
 "Il me semble qu'Emmanuel Macron aurait pu défendre avec plus de vigueur et de froideur ceux que cet homme rêve de mettre dehors. Il aurait pu lui répondre sèchement qu'on ne parle pas ainsi des gens en les résumant au vocable “sans-papiers”", déplore l'intellectuelle, prix Goncourt 2016. "Il aurait pu lui dire, puisqu'il faut défendre la “pensée complexe”, que l'immigration est une question ô combien complexe parce qu'elle est humaine, douloureuse, existentielle", fait-elle valoir.
"Ce vétéran, je le connais. Ou plutôt, je le reconnais. Cette voix amère, ce ton aigre, cette façon hautaine de cracher les syllabes lorsqu'il dit “sans-papiers”. Tous les métèques de France vous le diront, tous les Arabes, les Noirs, les sans ou avec papiers vous le confirmeront: ces propos sont de plus en plus courants", regrette la romancière.
Emmanuel Macron avait nommé Leïla Slimani en novembre 2017 comme sa "représentante personnelle" pour la francophonie. Elle avait pendant la campagne appelé publiquement à voter pour lui pendant l'entre-deux-tours.



Guillaume Larrivé : «Macron ne peut pas dire aux Français “bougez ou disparaissez”»
Par Eugénie Bastié
Publié le 09/11/2018 à 19h02
ENTRETIEN - Dans son nouvel essai Le coup d'État Macron, le Prince contre la nation, le député LR dresse un réquisitoire contre les méthodes de gouvernement de l'hôte de l'Élysée.
LE FIGARO.- Vous décrivez dans votre livre le macronisme comme un «nouvel absolutisme». À l'heure des Poutine, Erdogan et Bolsonaro, n'exagérez-vous pas en décrivant le pouvoir macroniste comme autoritaire?
Guillaume LARRIVÉ. - Comparer Macron à un autre président, parmi ses prédécesseurs immédiats ou les chefs d'État contemporains, n'est pas le plus éclairant. Le problème est d'une autre nature, bien plus grave: Emmanuel Macron se rêve en empereur-philosophe, à la manière d'un Marc-Aurèle, mais il se comporte plutôt comme Romulus Augustule, le dernier des Césars, un adolescent incapable d'assumer la plus haute charge publique lorsque l'Histoire redevient tragique et que les Barbares frappent à nos portes. Car la singularité du macronisme au pouvoir, dans la France de 2018, est celle d'un paradoxe destructeur pour notre pays: le faux fort est un vrai faible. Sous l'apparence du pouvoir absolu, la réalité macronienne est celle de l'impuissance de l'État. Ouvrons les yeux!
L'actuel président de la République joue au Prince absolutiste, effaçant le gouvernement derrière sa cour, fusionnant dans ses mains tous les pouvoirs de l'État, subordonnant le législatif à l'exécutif. Mais l'égocratie débouche sur la kénocratie: l'ego se noie dans le «kenos», c'est-à-dire dans le vide. Pourquoi? Parce que l'autorité de la République est piétinée chaque jour, dans tous les territoires de France, par des hors-la-loi qui sévissent en toute impunité. Rien n'est sérieusement engagé pour préparer l'avenir de la France, au moment où, sur la carte du monde, s'amplifient les menaces contre notre civilisation. Pendant qu'Emmanuel contemple Macron dans son miroir, la France continue à décliner, pour le malheur des Français.
En quoi selon vous le «scandale Benalla» est-il révélateur de la pratique du pouvoir d'Emmanuel Macron?
Cette misérable affaire a été le symptôme des dysfonctionnements élyséens. La triste vérité a été dévoilée: Emmanuel Macron agit, non pas en chef d'État, mais d'abord en chef de clan. Parce qu'il se méfie de l'État, il cherche à lui substituer un État-Macron, c'est-à-dire un réseau d'obligés: des courtisans dévoués à sa propre personne. Parce qu'il n'a vraiment confiance ni dans le corps préfectoral, ni dans la police nationale, ni dans la gendarmerie nationale, ni dans les autres corps constitués au cœur régalien de notre République, Emmanuel Macron y a placé quelques sbires ne rendant compte qu'à lui. L'étrange Benalla a été l'un d'entre eux, protégé et protecteur du système macronien qui règne aujourd'hui sur la France.
«Le problème n'est pas d'élire un président de la République, mais c'est de faire semblant de choisir tous les cinq ans un sauveur omniscient, un magicien omnipotent»
Guillaume Larrivé
L'élection au suffrage universel du président de la République est «le cœur du problème», soutenez-vous. Pourquoi?
Comme député à l'Assemblée nationale, comme citoyen et comme patriote, je tiens évidemment au suffrage universel. Je n'oublie pas qu'il a été une conquête: c'est une liberté qui permet, théoriquement, la souveraineté des Français. Mais cette liberté est aujourd'hui dévoyée par l'illusion présidentialiste. Autrement dit: le problème n'est pas d'élire un président de la République, mais c'est de faire semblant de choisir tous les cinq ans un sauveur omniscient, un magicien omnipotent, comme si toute la délibération et toute la décision politiques pouvaient être miraculeusement concentrées, en un instant, dans sa personne. C'est une régression antidémocratique, qui conduit au principat que nous subissons aujourd'hui: un régime où le Prince n'écoute que ses propres désirs et où le culte de la personnalité provoque un vif ressentiment. Car il n'y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne: on peut très vite quitter le temple de Jupiter, pour finir condamné à être jeté dans le vide.
«S'il parvient à ses fins, Macron deviendra le fossoyeur de la Ve, en accroissant jusqu'à l'absurde les travers du présidentialisme qui l'a créé»
Guillaume Larrivé
Vous qualifiez Macron de fossoyeur de la Ve République. N'est-ce pas une facilité de plume?
Emmanuel Macron n'est ni gaulliste ni gaullien. Il n'est pas le restaurateur de la Ve République originelle, celle du général de Gaulle et de Michel Debré. Il n'est que l'amplificateur de la funeste révision constitutionnelle de l'an 2000, qui a instauré le présidentialisme quinquennal. Et s'il parvient à ses fins, il deviendra le fossoyeur de la Ve, en accroissant jusqu'à l'absurde les travers du présidentialisme qui l'a créé. C'est tout l'enjeu, dans les mois à venir, des débats sur la révision institutionnelle. Car le Prince veut imposer une «Constitution Macron», pour affirmer encore son emprise personnelle sur notre République, en démolissant ce qui reste du Parlement. Ce serait, alors, un Requiem pour la Ve. Au contraire d'Emmanuel Macron, je plaide pour que nous revenions à l'esprit de 1958: un président qui préside, un gouvernement qui gouverne avec le concours et sous le contrôle d'un Parlement libre et solide.
«Il se pense et agit comme le premier président post-national», écrivez-vous. Qu'entendez-vous par là?
Le règne macronien fragilise l'État nation, sous l'effet de trois disgrâces idéologiques: l'européisme, le tribalisme et le transformisme. La première entrave l'État sans lui offrir le relais de puissance continentale dont nous avons pourtant besoin. La deuxième défait la France par l'immigration de masse, la démission devant l'islamisme et la division en communautés séparées. La troisième fragilise la nation en aggravant les clivages territoriaux et sociaux. «En marche, ou crève!», voilà l'injonction implicite du Prince à ses sujets: bougez vite ou disparaissez, dépêchez-vous de rejoindre le nouveau monde ou écartez-vous. Mais le peuple de France se réveille. Aujourd'hui, la fête princière est finie. La nation n'a pas dit son dernier mot. Et il nous faut préparer, dès maintenant, l'après-Macron. Je le dis comme secrétaire général délégué des Républicains: notre responsabilité, dans les trois ans qui viennent, est de définir sérieusement un projet de réconciliation nationale. C'est la mission de la droite nouvelle, pour que vive la France.


Mathieu Bock-Côté : «L'éternelle référence aux années 1930»
Par Mathieu Bock-Côté
Publié le 09/11/2018 à 19h47
CHRONIQUE - Emmanuel Macron et Édouard Philippe ont eu récemment recours au rappel des années 1930. Une stratégie de diabolisation qui permet de décrier la mouvance «populiste» qui s'impose un peu partout.
Le rappel des années 1930 est une figure presque imposée de la rhétorique progressiste. Il est courant dans la presse de gauche, qui s'en sert pour mettre en scène un scénario d'épouvante censé marquer le retour des heures-les-plus-sombres-de-l'histoire. Mais ces derniers temps, on a vu Emmanuel Macron y recourir aussi, en rapprochant les années 1930 de notre époque, comme si nous assistions dans l'impuissance au grand retour d'ennemis hier vaincus. Édouard Philippe, de même, vendredi, tout en s'inquiétant avec raison de la multiplication d'actes antisémites dans la France de 2018, a cru judicieux de rapprocher ce fait de la Nuit de cristal dans l'Allemagne nazie de 1938.
En réalité, le rappel de cette mémoire sert surtout à décrier la mouvance «populiste», qui s'impose un peu partout dans une vaste recomposition politique à l'échelle occidentale. On la présente comme une renaissance partielle du fascisme ou, du moins, d'un nationalisme autoritaire hostile à la démocratie libérale. Il s'agit d'une stratégie de diabolisation de ceux qui refusent de se soumettre à l'orthodoxie diversitaire. Du Brexit à la critique de la stratégie de l'Aquarius, il en faut bien peu pour rappeler le souvenir des années noires aux vigilants qui patrouillent l'espace public à la recherche d'un dérapage.
À certains égards, cette rhétorique semble usée. Mais la fascisation du conservatisme demeure pour le système médiatique une tentation presque irrépressible, et il en est de même pour l'extrême-droitisation de la droite. Toujours, il s'agit de repousser l'opposition à l'extérieur du périmètre de la respectabilité politique. Vieille histoire: la droite n'est légitime qu'à condition de n'être qu'une non-gauche et dès lors qu'elle entend sortir de l'espace comptable étroit où on l'a confinée, la démocratie est décrétée en danger.
Le rappel obsessionnel des années 1930 en dit bien moins sur notre situation historique que sur la structure mentale de ceux qui ont l'impression de les revivre sans cesse. Une certaine gauche y tient: en politique, le Bien affronte le Mal. La figure de l'adversaire s'efface. S'y substitue celle de l'ennemi public qui devient vite un ennemi de l'humanité qu'il faut non seulement vaincre politiquement, mais éradiquer historiquement, à la manière d'un démon à refouler dans les marges de la cité, dont il ne devra jamais sortir.
Sur le fond des choses, notre époque a peu à voir avec les années 1930.
Dans l'imaginaire progressiste, des forces quasi maléfiques viennent hanter le cœur de l'homme: on les associe aujourd'hui aux phobies. Les populistes seraient des entrepreneurs sinistres, conscients d'exciter la bête en l'homme. Il n'y a pas plus belle manière de s'anoblir politiquement que de se croire en lutte contre le mal incarné. Qui nazifie son adversaire demande surtout qu'on le regarde comme un admirable antinazi. On n'est jamais si bien servi en compliments que par soi-même.
Sur le fond des choses, notre époque a peu à voir avec les années 1930. Elle se caractérise par une immigration si massive qu'elle transforme dans son substrat démographique la civilisation européenne. De même, c'est moins le rejet de la démocratie qui soulève les peuples qu'une exaspération devant le rétrécissement du champ de la souveraineté populaire qui s'accompagne d'une radicalisation du politiquement correct.
Ceux qui ont résisté au nazisme il y a quelques décennies n'étaient pas des pré-soixante-huitards en culottes courtes mais des patriotes ombrageux que notre époque accablerait d'injures. Il y a quelque chose de fascinant à voir ceux qui réactivent la mémoire antifasciste se présenter comme les héritiers légitimes du combat antitotalitaire mené au XXe siècle. Qu'il s'agisse des grands leaders politiques d'Europe occidentale ou des dissidents admirables d'Europe de l'Est, on les imagine bien mal reconnaître leur héritage dans une société vomissant le patriotisme, dédaignant son héritage chrétien et se soumettant au nihilisme anthropologique au point d'être incapable de distinguer un homme d'une femme et allant jusqu'à faire du queer la figure achevée de l'émancipation humaine.
L'antifascisme rhétorique instrumentalise la mémoire du XXe siècle pour mettre le progressisme à l'abri d'une critique qui examinerait ses fondements. La modernité radicale pathologise systématiquement les appartenances particulières. Ceux qui refusent de se dissoudre dans la fluidité du monde sont assimilés à une définition de plus en plus expansive du fascisme. Paradoxalement, la faiblesse des Occidentaux devant l'islamisme laisse croire qu'ils n'ont peut-être plus en eux les ressources existentielles qui leur ont permis de vaincre les totalitarismes. On aurait tout avantage à penser la singularité de notre époque plutôt que la dissoudre dans une autre.

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Une députée LaREM dénonce «un puissant lobby LGBT à l'Assemblée» et se fait recadrer
Par Le Scan Politique
Mis à jour le 09/11/2018 à 10h13 | Publié le 08/11/2018 à 18h39
LE SCAN POLITIQUE - En évoquant sur Twitter «un puissant lobby LGBT à l'Assemblée nationale», la députée anti-PMA Agnès Thill a provoqué de vives réactions. Même si l'élue a dit regretter ses propos, son parti lui a adressé une «dernière» mise en garde.
La députée Agnès Thill s'était distinguée l'été dernier par ses positions anti-PMA(Procréation médicalement assistée) pour toutes les femmes, à contre-courant de la majorité... et de la promesse d'Emmanuel Macron. Ce jeudi, elle a provoqué le courroux de quelques-uns de ses collègues La République en marche (LaREM), en dénonçant «un puissant lobby LGBT» (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres) à l'Assemblée nationale, dans un message posté sur Twitter.
L'élue s'est d'abord élevée contre le «café citoyen» organisé à Paris par la députée LaREM Elise Fajgeles, pour débattre de la PMA, en présence d'une juriste et d'une sociologue du droit et de la famille. «Est-ce “s'informer” s'il n'y a qu'une version donnée?», a demandé Agnès Thill. «Tu es la bienvenue pour débattre avec nous Agnès!», lui a répondu sa collègue Élise Fajgeles. Mais l'intéressée n'a pas saisi la main tendue. «En circo!», a-t-elle répondu tout de go - façon de dire qu'elle se trouve dans sa circonscription et ne pourra pas honorer l'invitation. Avant de poursuivre, en dénonçant «un puissant lobby LGBT à l'Assemblée nationale». «L'Assemblée nationale n'est pas la France. Ici (en circonscription), les avis sont tout autres.»
En circo! C'est tellement faux de faire croire qu'il n'y a qu'une vision:
1) il y a un puissant lobby lgbt à l'AN et l'AN n'est pas la France. Ici, les avis sont tout autre.
2) nos experts auditionnés étaient 50/50, comme la société, c'est malhonnête de faire croire le contraire.
— Agnès Thill (@ThillAgnes) 8 novembre 2018
Des regrets et un «dernier» avertissement
La référence au «lobby LGBT» a fait bondir l'Association Des Familles Homoparentales (ADFH), qui a pointé du doigt une «expression anxiogène utilisée par tous les sites d'extrême droite et les sites de désinformation». Le porte-parole du gouvernemet, Benjamin Griveaux, a condamné un terme «absolument inacceptable», qui «n'a pas sa place dans le débat public», à l'image du député LaREM de Charente-Maritime, Raphaël Gérard. Celui-ci a jugé «abject de qualifier des parlementaires de membres du “lobby gay”», et estimé que la députée «représente bien La Manif pour tous à l'Assemblée nationale.»
Ce terme de " lobby LGBT " est absolument inacceptable et n'a pas sa place dans le débat public. Pas d'ambiguïté de mon côté.
— Benjamin Griveaux (@BGriveaux) 8 novembre 2018
Face à la pression, l'élue de l'Oise a dit «regretter» ses propos. «Je ne juge aucune vie personnelle. Revenons sur le fond. Et que chacun puisse s'exprimer sereinement. Je m'y engage», a-t-elle écrit sur Twitter. Dans une lettre, Philippe Grangeon, délégué général de LaREM par intérim, et Gilles Le Gendre, président du groupe LaREM à l'Assemblée, adressent à la députée un avertissement: «Ce n'est pas la première fois que nous sommes amenés à te mettre en garde contre les excès que revêtent parfois tes prises de position publiques. Au moment où nous souhaitons tous que le débat sur la bioéthique (prévu débtu 2019) se déroule dans un climat apaisé, ce sera la dernière».
Avant Agnès Thill, le député Joachim Son-Forget LaREM avait provoqué l'indignation en septembre dernier, en défendant les propos homophobes du «roi des forains», Marcel Campion. Recadré par Benjamin Griveaux, qui avait jugé ses propos «incompréhensibles», il avait aussi fini par présenter «ses excuses».
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Eugénie Bastié : «Qu'est-ce que la virilité ?»
Par Eugénie Bastié
Publié le 07/11/2018 à 19h01
CHRONIQUE - Le professeur de sciences politique à Harvard Harvey Mansfield se penche sur cette question dans son livre Virilité, traduit pour la première fois en français aux Éditions du Cerf.
Alors que nous commémorons ces jours-ci le centenaire de la fin du premier conflit mondial, qui fut une hécatombe essentiellement masculine, que peut bien signifier la «virilité», notion étrange et surannée dans nos sociétés consuméristes et pacifiées? Est-ce un trait de caractère, une vertu élitiste, ou bien une construction sociale, comme le martèlent les féministes? C'est à cette question que répond le professeur de sciences politique à Harvard Harvey Mansfield dans un livre au sobre titre, Virilité (Manliness), traduit pour la première fois en français aux Éditions du Cerf. Cette somme foisonnante de références philosophiques et littéraires (de Platon à Judith Butler), publiée aux États-Unis en 2006, se retrouve brûlante d'actualité après la déferlante #MeToo, qui a exacerbé le malaise masculin.
La virilité, explique Mansfield, est une vertu masculine. Est le fait d'«asserter», c'est-à-dire de vouloir faire ses preuves, de façon publique. Elle recherche la théâtralité, elle affectionne le drame, elle réclame l'attention. Elle est confiance en soi et compétence face au risque. C'est pourquoi elle est l'ennemi du progrès et de la société moderne. À l'inverse du «contrôle rationnel» exigé par l'individu moderne, elle engage une part de sacrifice. Opposée au nivellement démocratique, elle est avant tout un élan aristocratique. Aussi, l'inverse de l'homme viril, ce n'est pas l'efféminé, mais le bourgeois, celui qui poursuit l'argent et la sécurité plutôt que l'honneur et le risque.
Mansfield ne cède jamais à un essentialisme de pacotille qui enfermerait la virilité dans la figure stéréotypée de la brute épaisse musclée et agressive
Pourtant, Mansfield, qui est l'un des penseurs majeurs du conservatisme américain (dans la lignée de Léo Strauss et d'Allan Bloom), ne cède jamais à un essentialisme de pacotille qui enfermerait la virilité dans la figure stéréotypée de la brute épaisse musclée et agressive. Il explore diverses figures de la virilité dans la littérature: de l'héroïsme guerrier d'Achille à la paternité responsable du poème de Rudyard Kipling Tu seras un homme, mon fils, en passant par la persévérance acharnée du Vieil Homme de Hemingway. Toutes ces figures ont pour point commun la recherche de l'honneur. La virilité peut être nocive («toxique», comme disent les féministes), lorsqu'elle n'est pas domestiquée et se transforme en mépris de la faiblesse et en violence. Elle est aussi un bien précieux lorsqu'elle est «l'empressement à se charger de missions ne tentant personne».

- Crédits photo : Cerf
Nous vivons dans une société qui, pour la première fois dans l'histoire, se proclame «neutre par rapport au genre» et qui prétend déconstruire radicalement la différence des sexes. Masculin sur le fond, féminin dans la forme, le féminisme a entrepris de promouvoir la neutralité «au moyen de la sensibilisation» plutôt que par une révolution violente. Cependant, même dans cette société neutre, les différences sexuelles persistent, comme le démontrent les sciences, dont la biologie évolutive et la psychologie sociale. «Le vieil Adam, toujours présent, a encore son mot à dire en dépit de tous les efforts que déploient Hollywood et les médias pour nous former en matière de neutralité», écrit Mansfield. Mais ce n'est pas là l'important, car si la virilité est d'abord un fait, elle est surtout une valeur. «Le problème de la virilité n'est pas qu'elle n'existe pas. Elle existe bel et bien, mais elle est inemployée.»
Or, explique Mansfield, «le danger, lorsqu'on laisse la virilité en jachère, c'est de la voir soit s'étioler, soit foisonner». Annihilée, elle laisse la place à un «nihilisme», masculin et féminin, qui court le risque, en niant la différence sexuelle dans le domaine culturel, de se caricaturer en volonté de puissance et en impulsivité primitive.
Il n'y a en réalité que trois solutions à la bataille des sexes: soit on nie la différence des sexes (constructivisme), soit on l'ignore (libéralisme), soit on la respecte (conservatisme). En bon libéral conservateur, Mansfield ne propose pas de retour en arrière, aux temps de la chevalerie, mais propose un compromis: oui à la neutralité par rapport au genre dans l'espace public, non dans l'espace privé ; où les individus doivent rester libres de se comporter en hommes et en femmes. Un programme pour l'après #MeToo?
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Par Alexandre Devecchio
Mis à jour le 26/04/2017 à 19h46 | Publié le 26/04/2017 à 19h36
FIGAROVOX/RENCONTRE - Le duel Macron-Le Pen traduit l'affrontement entre deux France irréconciliables : celle de la nouvelle bourgeoisie urbaine des grandes métropoles contre celle des classes populaires de la périphérie. Un scénario que le géographe Christophe Guilluy théorise depuis plus d'une décennie.
«Bienvenue au Déjazet, le dernier café non gentrifié de la place de la République!», lance Christophe Guilluy, accoudé à une table, avec son accent de titi parigot et son air bonhomme. Dans une autre vie, le géographe aurait pu interpréter les flics ou les voyous dans les films d'Olivier Marchal, le réalisateur de 36 quai des Orfèvres. Visage émacié, balafré, boule à zéro et barbe de trois jours, pantalon jean et cigarette au bec, Guilluy a l'allure d'un personnage de polar, pas celle d'un intellectuel parisien. Malgré les succès d'édition, il ne fréquente pas les salons. En semaine, à l'heure du déjeuner, l'endroit, un peu glauque, est pratiquement désert. Ici, pas de hipsters. Seuls quelques habitués qui trinquent autour d'un demi. Pas étonnant que l'auteur de La France périphérique, l'enfant de Belleville-Ménilmontant, aime ce bistrot à l'ancienne. Il évoque le Paris d'avant Delanoë et Hidalgo, d'avant les Vélib' et les bobos. Ce temps où les grandes métropoles n'étaient pas des «citadelles médiévales» interdites aux vieilles voitures et aux pauvres. Dans sa trilogie française, l'essayiste a redonné une voix à la France des invisibles. Avec Fractures françaises (François Bourin Éditeur, 2010), puis La France périphérique (Flammarion, 2014) et enfin Le Crépuscule de la France d'en haut(Flammarion, 2016), il a mis le doigt sur une réalité brûlante que le monde politico-médiatique et universitaire n'avait pas vu ou pas voulu voir: celle des vaincus de la mondialisation, des exilés de l'intérieur qui ont voté majoritairement pour le FN ce dimanche.
Selon Guilluy, il y a désormais deux France. D'un côté, les grandes métropoles où la nouvelle bourgeoisie urbaine tire profit de la mondialisation, prônant l'«ouverture» et le «vivre-ensemble» pour mieux ériger des frontières invisibles. De l'autre, celle de la périphérie où «la plèbe» en quarantaine souffre de la désindustrialisation et de l'insécurité physique et culturelle liée à l'immigration. Une thèse polémique qui a bousculé le monde intellectuel français. Au point de faire de Guilluy l'un des penseurs les plus influents et controversés de ces dernières années. Prophète de la France d'en bas pour les uns, sociologue de comptoir pour les autres. Adoubé par les chercheurs étrangers, mais snobé par les universitaires français. Référence incontournable pour Éric Zemmour ou Patrick Buisson, mais «Onfray de la géographie» pour une partie de la presse de gauche, qui l'accuse de «faire le jeu du FN». «Je me sens moins seul, ironise le fondateur de l'université populaire de Caen, qui souscrit à toutes les analyses du géographe. Avec lui et Michéa, on pourrait former une école!» Marcel Gauchet admet, lui aussi, son admiration pour le travail et le courage de Guilluy, même si, dit-il, «la France d'en haut est moins cohérente que ne le dit Guilluy. Il est parfois dans un schéma un peu binaire alors que la réalité est plus complexe». Pour Alain Minc, la montée en puissance d'un populisme de gauche rend le concept de Guilluy inopérant. «Je suis convaincu que la carte du vote Mélenchon n'a rien à voir avec la carte du vote FN», note-t-il.
«Le clivage Macron-Le Pen est chimiquement pur : territorialement, culturellement, socialement. »
Christophe Guilluy
Le rédacteur en chef de la revue Le Débat et le héraut de la «mondialisation heureuse» n'ont pas tort. Il est vrai que la bourgeoisie traditionnelle, qui a voté Fillon, partage les valeurs et les préoccupations culturelles de la France périphérique au sujet de l'islam et de l'immigration. Il est vrai aussi que Jean-Luc Mélenchondispute une partie du vote populaire à Marine Le Pen. Il n'en reste pas moins que les résultats du premier tour de la présidentielle confirment très largement l'analyse de Guilluy. Dimanche, les catégories populaires se sont tournées majoritairement vers Le Pen, tandis que la bourgeoisie «cool» des grandes villes s'est reconnue en Emmanuel Macron. L'ancien ministre de l'Économie a obtenu 35 % des suffrages parisiens et est arrivé premier dans 13 arrondissements. Dans quatre arrondissements (les IIe, IIIe, IVe et IXe), il obtient même plus de 40 % des voix. À l'inverse, Marine Le Pen emporte 83,7 % des voix à Brachay, en Haute-Marne, village de… 57 habitants! «Le clivage Macron-Le Pen est chimiquement pur: territorialement, culturellement, socialement», explique le géographe.
Christophe Guilluy avait tout vu. Et pourtant, il n'est ni prof ni universitaire. Il n'a jamais passé sa thèse, préférant se nourrir de son expérience de terrain. Une trajectoire atypique, que les «sachants», bien sous tous diplômes, lui reprochent encore. «Je n'existe dans aucun milieu, et je m'en fous. Chez moi, la défense des mecs d'en bas vient des tripes», explique Guilluy. «Par son statut, il est à l'image de la France périphérique qu'il décrit, décrypte son ami l'historien Georges Bensoussan. Le mépris de classe qu'il décrit de la France d'en haut, y compris de cette France de gauche qui tient les rênes du pouvoir culturel, il en a été victime lui-même.» Pudique, Guilluy reste réservé sur sa vie familiale. À demi-mot, on comprend néanmoins qu'il a des origines modestes. «Mes parents n'ont jamais voulu qu'on les considère comme des pauvres, lâche-t-il. Je me souviens d'une émission où Jamel Debbouze parlait de sa vie à Trappes et des cafards dans son appartement face à Thierry Ardisson qui avait la larme à l'œil. J'ai toujours détesté le côté faux du mec de gauche qui surjoue ses origines populaires ou le discours victimaire des minorités ethniques sur la misère et le racisme en banlieue.»
« Je n'existe dans aucun milieu, et je m'en fous. Chez moi, la défense des mecs d'en bas vient des tripes »
Christophe Guilluy
Né à Montreuil, Christophe Guilluy a grandi à Belleville où vivait déjà son arrière-grand-père. Géographe en herbe, il dévore les cartes. «Cela me permettait de voyager immobile, se souvient-il. J'ai vu en direct la gentrification. Pour les autochtones, l'autochtone étant aussi bien le prolo blanc que le jeune issu de l'immigration, ce qui a provoqué le plus de problèmes, ce n'est pas l'arrivée des Maghrébins, mais celle des bobos.» Dans les années 80, ce fan des Béruriers noirs chante La jeunesse emmerde le Front national. C'est l'époque de l'antiracisme, mais aussi du tournant libéral et de la restructuration urbaine. Son immeuble doit être démoli et les Guilluy relogés à La Courneuve. L'immeuble, situé sur les façades, est finalement préservé, ce qui permet à sa famille de rester à Paris. Cependant, l'épisode est fondateur. Christophe Guilluy commence à travailler sur la question de l'embourgeoisement des quartiers populaires. L'œuvre de sa vie. En parallèle à ses études de géographie, il multiplie les petits boulots. Faute de moyens, il renonce à faire de longues études supérieures et se lance dans une carrière de consultant indépendant pour les collectivités territoriales. Guilluy sillonne ainsi villes, banlieues et campagnes, nourrissant notamment ses réflexions de ses discussions avec les bailleurs sociaux.
C'est en 2001 que le géographe fait son entrée sur la scène publique avec une tribune publiée dans Libération intitulée, «Municipales: les bobos vont faire mal». Guilluy souligne que l'influence croissante de la gauche à Paris et plus largement dans les grandes métropoles n'est pas liée à un vote populaire, mais au contraire à l'apparition d'une nouvelle bourgeoisie urbaine qui est le produit d'une fusion entre le monde artistique et intellectuel et le monde de l'entreprise. Quelques mois plus tard, Bertrand Delanoë emporte les élections dans la capitale. Guilluy reprend le concept de «bobos» (bourgeois-bohèmes), qu'il emprunte au journaliste américain David Brooks. L'expression entre dans le langage courant mais est proscrite par une partie du monde intellectuel et médiatique, qui refuse d'être assimilé à la bourgeoisie. Selon Guilluy, ce déni est un moyen de dissimuler la réalité des conflits de classe.
«Son constat dérange une certaine classe»
Ses premiers livres, Fractures françaises et La France périphérique dérangent tout autant, en particulier dans le monde universitaire. Guilluy est accusé de manquer de rigueur scientifique ou, pire, d'encourager un clivage ethnico-culturel délétère entre «petits Blancs» et «jeunes de banlieues». Pour le grand historien de la gauche Jacques Julliard, «il est combattu pour des raisons moins professionnelles ou techniques que pour des raisons idéologiques. Parce que son constat dérange une certaine classe». «Il n'est pas du sérail. Face à l'aristocratie universitaire, il faut avoir tous les galons, sans quoi on est jugé suspect. Il est victime d'une forme de jalousie, souligne la démographe Michèle Tribalat, elle-même ostracisée par ces confrères. Le fait qu'il vienne d'un milieu modeste ajoute à son illégitimité. Il n'a pas les manières infatuées des universitaires.» Tribalat se souvient d'un déjeuner à l'Élysée avec Nicolas Sarkozy où Guilluy était invité, et du mépris des universitaires présents à la même table envers lui. «Il était regardé comme un va-nu-pieds parce qu'il ne portait pas de costume et de cravate.»
S'il est ignoré par les universitaires, Guilluy a su retenir l'attention des politiques. À gauche, François Hollande, Manuel Valls et même Emmanuel Macron l'ont rencontré. Le vainqueur du premier tour de la présidentielle cite plusieurs fois La France périphérique dans son livre Révolution. «C'est quelqu'un d'intelligent qui valide mon diagnostic sans bouger de son système idéologique, explique Guilluy. Selon la bonne vieille logique des systèmes, quand le communisme ne marche plus, il faut plus de communisme, quand le modèle mondialisé ne fait pas société, il faut encore plus de mondialisation!» ironise-t-il. Paradoxalement, c'est surtout la droite que le géographe a influencée. En 2010, Jean-Baptiste de Froment, chargé de la prospective pour la future campagne de Nicolas Sarkozy, découvre Fractures françaises. «J'ai trouvé dans le livre un diagnostic pertinent de la société française. Il montrait que 60 % de la population habitaient dans des territoires totalement coupés de la dynamique de la mondialisation: les villes petites et moyennes ainsi que les régions rurales, explique-t-il. Si on parlait à ces gens-là, l'élection était gagnée, car cette France-là est majoritaire.» En septembre 2011, Froment écrit au président Nicolas Sarkozy, une note qui s'intitule: «La France périphérique, clef de l'élection présidentielle 2012». Lorsque, sous l'influence de Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy opère un virage identitaire en fin de campagne, les thématiques de Guilluy refont surface et permettent au candidat de sauver l'honneur.
«Lire Fractures françaises, c'est comprendre la politique aujourd'hui, le vrai clivage, parfaitement incarné par le duel Macron-Le Pen»
Jordan Bardella, 21 ans, conseiller régional de Seine-Saint-Denis
La faiblesse de la campagne de Fillon? L'abandon des classes populaires. François Fillon n'a pas su s'adresser à ces catégories . «Ce qui a fait le succès de Fillon durant les primaires était un discours à la fois sur le fond et sur la forme très en phase avec l'électorat des primaires qui est un électorat de centre-ville bourgeois catholique. décrypte Jean-Baptiste de Froment. Mais entre les 4 millions d'électeurs de la primaire et les 44 millions d'électeurs français la structure sociologique est très différente. Dans la composition des équipes techno qui alimentent Fillon, il n'y avait que des représentants des cadres supérieurs dirigeants.» Au FN, nombre de jeunes cadres du mouvement ont fait de Guilluy leur intellectuel de référence. «Lire Fractures françaises, explique Jordan Bardella, 21 ans, conseiller régional de Seine-Saint-Denis, c'est comprendre la politique aujourd'hui, le vrai clivage, parfaitement incarné par le duel Macron-Le Pen.»
La victoire très probable d'Emmanuel Macron, «quintessence de la France d'en haut» (Alain Minc) contredirait-elle la thèse du dernier livre de Guilluy, Le Crépuscule de la France d'en haut? «Si le système en place parvient à faire élire un Macron, il préservera l'essentiel mais en sortira fragilisé: certains sondages donnent Marine Le Pen à 40 % au second tour, ce qui est considérable par rapport aux 18 % de Jean-Marie Le Pen en 2002. La dynamique est de ce côté-là, analyse Guilluy. Si rien n'est fait, Marine Le Pen ou un autre candidat contestant le modèle dominant sous une autre étiquette gagnera en 2022, si ce n'est en 2017. On est à un moment de basculement. Si la France d'en haut ne fixe pas comme priorité le sauvetage des classes populaires, elle est condamnée.»

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Le Brexit, Trump, Le Pen : la fracture entre enracinés et mondialisés

Par Alexandre Devecchio
Mis à jour le 06/05/2017 à 15h17 | Publié le 05/05/2017 à 09h00
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Pour l'essayiste britannique David Goodhart, le Brexit et l'élection de Donald Trump symbolisent la révolte des perdants de la mondialisation face à la domination culturelle et politique des « élites libérales-libertaires ». Selon lui, la qualification de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle s'inscrit dans ce nouveau schéma idéologique.
Emmanuel Macron évoque une nouvelle ligne de partage entre «progressistes» et «conservateurs». Marine Le Pen, un clivage entre «mondialistes» et «patriotes». Pour le journaliste, économiste et écrivain britannique David Goodhart, auteur de The Road to Somewhere (Oxford University Press), essai à succès outre-Manche, la controverse idéologique de ce début de XXIe siècle oppose les «Anywheres» et les «Somewheres», c'est-à-dire les «gens de n'importe où» et le «peuple de quelque part». Les premiers sont favorables à la mondialisation dont ils tirent profit tandis que les seconds tentent de résister à l'uniformisation ou à la disparition de leur mode de vie sous les coups de boutoir du multiculturalisme et du libre-échange. La grille de lecture originale et éclairante du fondateur de la revue Prospect permet de mieux saisir le paysage politique actuel.
LE FIGARO MAGAZINE. - Dans votre dernier livre, vous enquêtez sur les causes idéologiques et sociologiques du Brexit et de l'élection de Donald Trump. Ces deux événements sont-ils, selon vous, comparables à la qualification de Marine Le Pen pour le second tour de l'élection présidentielle française?
David GOODHART. - Ces votes constituent la revanche de ceux que j'appelle les Somewheres, furieux de n'avoir jamais eu réellement voix au chapitre. Cependant, le Brexit et l'élection de Trump étaient inattendus alors que la qualification de Le Pen pour le second tour était largement prévisible.
Selon vous, le clivage gauche-droite s'efface-t-il au profit d'un nouvel affrontement, celui des Anywheres contre les Somewheres?
La distinction gauche-droite n'a pas entièrement disparu. Cependant, ce vieux clivage, structuré autour des questions socio-économiques, a été suppléé et même éclipsé à certains endroits par un nouveau clivage culturel fondé sur les questions de sécurité et d'identité.
Dans mon nouveau livre, j'insiste sur la place prise par la question des «valeurs» en Grande-Bretagne et dans d'autres démocraties riches durant ces vingt ou trente dernières années.
La fracture principale se situe entre les 20 à 25 % de la population que je nomme les Anywheres, qui sont bien instruits, mobiles, et qui ont tendance à favoriser l'ouverture, l'autonomie et la liberté. En face, il y a environ 50 % de la population, les Somewheres, qui sont moins bien éduqués, plus enracinés et ancrés dans leurs valeurs. Ils mettent davantage l'accent sur l'attachement à leur culture et à leur communauté que les Anywheres.
«Les Somewheres ont des ‘‘identités prescrites''. Ils sont plus facilement ébranlés par les changements sociaux rapides»
Ces derniers sont généralement plus à l'aise avec le changement social parce qu'ils ont ce qu'on appelle des «identités portatives»: ils ont un capital social qui leur permet d'être à leur aise partout dans le monde. Ils valorisent la réussite professionnelle, l'autoréalisation et l'ouverture. Les Somewheres, eux, ont des «identités prescrites». Ils sont plus facilement ébranlés par les changements sociaux rapides. La mondialisation est synonyme pour eux de fermeture d'usines et d'insécurité culturelle liée à l'immigration. Ils se considèrent comme les laissés-pour-compte de l'intégration européenne et s'accrochent à leur dignité ouvrière perdue. Ils ont le sens de la communauté et de la famille. Ils sont culturellement conservateurs.
Cette distinction peut apparaître très binaire, mais il faut rappeler qu'il y a un grand groupe intermédiaire entre les Anywheres et les Somewheres, qui représente environ 25 % de la population, et il y a une grande variété d'Anywheres et de Somewheres. Par exemple, les Anywheres les plus extrêmes, que je nomme les «Global Villagers» (villageois globaux), environ 5 % de la population, et les Somewheres les plus extrêmes, que je nomme les «Hard Authoritarians» (autoritaires extrêmes), de 5 à 7 % de la population environ.
Ces différentes catégories correspondent à de réelles différences sociologiques recoupées par les enquêtes d'opinion. Bien sûr, les groupes sont flous sur les bords et changent au fil du temps, mais ils existent bel et bien.
Ils se chevauchent dans une certaine mesure avec les classes sociales, mais ils sont distincts. Les types sociaux qui pourraient se trouver des deux côtés du clivage gauche-droite pourraient être alliés dans le clivage Anywheres-Somewheres. Par exemple, l'expert-conseil en gestion qui a réussi et le professeur radical qui sont tous deux à l'aise avec l'immigration et soutiennent l'intégration européenne et, d'autre part, l'agriculteur conservateur de la classe moyenne et le retraité de la classe ouvrière du Nord qui s'inquiètent tous deux des changements trop rapides de la société et de la disparition des valeurs traditionnelles.
Ce nouveau clivage traverse-t-il tous les pays occidentaux?
Ces distinctions sont en effet répliquées dans les autres démocraties libérales riches comme la France bien que la division soit particulièrement aiguë en Grande-Bretagne, en partie parce qu'elle est exacerbée par notre système de résidence universitaire - les gens quittent invariablement leur maison pour aller à l'université, ce qui n'est pas toujours le cas dans le reste de l'Europe (ou en Amérique) - et par la domination de Londres.
Autrefois, la société britannique était structurée par les appartenances de classe. Qu'est-ce qui a changé?
«La persistance des écoles privées et les multiples accents qui différencient les catégories sociales ont donné un sens de la distinction entre classes en Grande-Bretagne»
Les différences en matière de classes sociales et de revenus restent importantes en Grande-Bretagne comme dans toutes les autres sociétés. Je pense que c'est un mythe de dire que la Grande-Bretagne était une société uniquement axée sur les classes sociales. Nous avons connu notre révolution cent cinquante ans avant la vôtre et une plus longue période de continuité politique et sociale. De ce fait, la classe foncière a continué d'exercer un pouvoir politique considérable dans la première partie du XXe siècle. Aussi, la persistance des écoles privées et les multiples accents qui différencient les catégories sociales ont donné un sens de la distinction entre classes en Grande-Bretagne. Cette distinction est bien plus pointue que dans d'autres pays qui ont traversé des bouleversements plus radicaux au cours des cent dernières années comme la France et l'Allemagne.
Tony Blair n'a pas favorisé les politiques identitaires. Cependant, il est vrai que, depuis les années 1980, les politiques de gauche ont délaissé la classe ouvrière et les questions traditionnelles de redistribution et d'égalité au profit des questions de genre, de «race», de sexualité ou de religion. Les universitaires progressistes qui ont mis l'accent tout autant sur l'égalité économique que sur l'égalité culturelle ont pris le contrôle des partis de gauche durant cette période.
Dans un précédent livre très controversé, vous critiquiez également les effets néfastes du multiculturalisme sur le modèle social occidental…
Le problème avec le multiculturalisme, c'est qu'il est devenu, du moins en Grande-Bretagne et en Amérique, un symbole de l'abandon de la classe ouvrière native par l'élite des Anywheres, y compris de gauche. En outre, ce multiculturalisme est asymétrique. Seule l'identité culturelle des minorités ethniques est prise en compte tandis que les valeurs, les modes de vie et les traditions culturelles des natifs sont ignorés. Toute intégration à la culture du pays d'accueil a ainsi été rendue impossible.
L'ironie est que les bouleversements politiques actuels, en particulier en Amérique, consistent à retourner les canons intellectuels de la gauche contre elle-même. Le postmodernisme, le relativisme et les politiques identitaires sont toutes des idées associées à la gauche, mais il est impossible de penser à un président plus postmoderne que Donald Trump! L'idée héritée du structuralisme français selon laquelle il n'existe aucune vérité objective est maintenant reprise par la Maison-Blanche. Et c'est bien une forme de «communautarisme» des «petits Blancs», faisant écho aux discours de gauche à l'endroit des minorités ethniques, qui a fait le succès de la campagne de Trump.
Vous critiquez également l'idéologie libéral-libertaire. Libéralisme économique et libéralisme culturel sont-ils indissociables? Pourquoi?
«La droite a emporté la guerre économique, mais la gauche a gagné la bataille culturelle»
C'est ce que, dans mon livre, j'appelle le «double libéralisme» - la combinaison du libéralisme de marché, associé aux réformes de Reagan et Thatcher dans les années 1980, et le libéralisme social et culturel émergeant des années 1960, marqué par son hostilité à la tradition et la hiérarchie. Depuis les années 1990, ces deux libéralismes marchaient de concert et dominaient l'échiquier politique. C'était un compromis: la droite a emporté la guerre économique, mais la gauche a gagné la bataille culturelle. Ce compromis était en adéquation avec les intérêts et les valeurs des Anywheres: compétitifs dans la mondialisation et «ouverts» sur le monde et sur l'Autre. Les votes «populistes» constituent une forme de revanche pour les Somewheres. Cependant, je suis persuadé qu'il ne s'agit pas d'une volonté de repli de leur part. La plupart des électeurs des populistes ne veulent pas vivre dans une société fermée, ils veulent juste une forme d'ouverture qui ne les désavantage pas! Prenez la liberté de circulation, par exemple. Cela fonctionne pour les avocats de Londres et les comptables qui peuvent aller travailler à Berlin ou à Paris sans tracas et ne font pas face à beaucoup de concurrence dans leur travail mais, si vous travaillez dans l'industrie alimentaire dans le nord de l'Angleterre, c'est très différent. Le secteur emploie 400.000 personnes et 120.000 viennent maintenant d'Europe centrale et orientale. Les ouvriers de ce secteur font face à une énorme concurrence et, en même temps, sont peu susceptibles d'avoir les compétences pour aller travailler en Europe continentale.
Vous avez accompagné l'ascension de Tony Blair. Les sociaux-démocrates n'ont-ils pas une part de responsabilité dans cette révolution libérale et, par ricochet, dans la revanche du «peuple de quelque part»?
La question est: pourquoi maintenant? Pourquoi le populisme semble-t-il attirer plus de personnes que par le passé? Pourquoi la social-démocratie s'est-elle effondrée en tant que force politique en France, aux Pays-Bas et peut-être demain en Grande-Bretagne?
Mon prisme Anywheres-Somewheres permet de voir cela comme la conséquence de la domination excessive des Anywheres. Les différences que j'ai décrites précédemment ont toujours été là, mais elles sont aujourd'hui exacerbées pour deux raisons. Tout d'abord, l'importance accrue accordée aux politiques en direction des minorités. Deuxièmement, la croissance rapide du nombre d'Anywheres au sein du système politico-médiatique a déséquilibré ce dernier. Les principaux partis politiques (à part les populistes) sont dominés par les priorités et l'agenda politique des Anywheres, du moins en Grande-Bretagne. Quelles sont ces priorités? L'économie de la connaissance, avec ses récompenses élevées pour les qualifiés, l'expansion rapide de l'enseignement supérieur et la négligence relative des parcours non universitaires, la plus grande transparence et fluidité de l'économie et lasociété multiculturelle symbolisée par l'immigration, les politiques de la famille centrées sur la question du genre qui découragent la vie familiale traditionnelle.
Vous qualifiez leur idéologie de «populisme de la décence». De quoi s'agit-il?
Il est important de souligner que les visions du monde des Anywheres, tout comme celles des Somewheres, sont tout à fait légitimes. La grande «libéralisation» a probablement été trop rapide. Il faut se souvenir qu'au début des années 1980, la majorité des gens était opposée aux mariages mixtes et pensait que l'homosexualité devrait être illégale. Cela a complètement changé, nous avons parcouru un long chemin en peu de temps. Mais les Somewheres ont changé plus lentement et, dans certains cas, à contrecœur. Parfois, ils n'ont pas changé de position, en particulier sur l'immigration. Il faut en tenir compte.
Marine Le Pen ou Donald Trump peuvent-ils être considérés comme des «populistes de la décence» ou s'agit-il au contraire de «populistes de l'indécence»? Quel est leur avenir politique?

The Road to Somewhere - The Populist Revolt and the Future of Politics, de David Goodhart (C. Hurst & Co. Publishers), 240 pages, 20 GBP (23,68 €). - Crédits photo : ,
Il y a deux grandes questions qui devraient dominer la scène politique de la prochaine génération. Premièrement, comment déterminons-nous la frontière entre le populisme légitime et illégitime? Le racisme est une ligne évidente, bien qu'il y en ait de nombreuses définitions différentes. Ces derniers jours, j'ai entendu deux intellectuels français - Bernard Henri-Lévy et Dominique Moïsi - qualifiant le Front national de «fasciste». Mais sommes-nous vraiment en train de dire que 35 à 40 % des Français vont voter pour un parti fasciste? C'est un raccourci facile. Bien sûr, le FN a grandi avec certaines traditions politiques troubles: antisémitisme catholique, pétainisme, Algérie française… Mais les gens changent, n'est-ce pas? Nous permettons bien ce type d'évolution à gauche. Plusieurs personnes du cabinet de Tony Blair ont été trotskistes dans leur jeunesse, avant de rejoindre la gauche réformiste. Pourquoi ne pas permettre cela à droite également?
Le plus grand défi pour la prochaine génération est la création d'une nouvelle règle du jeu politique entre Anywheres et Somewheres qui prendrait en compte de manière plus équitable les intérêts et les valeurs des Somewheres sans écraser le libéralisme des Anywheres.
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Par Alexandre Devecchio
Mis à jour le 19/07/2018 à 19h30 | Publié le 19/07/2018 à 18h48
GRAND ENTRETIEN - Alors qu'un Brexit sans accord semble se dessiner, le journaliste et écrivain britannique David Goodhart revient sur les causes profondes du «Leave», qui, selon lui, sont d'abord culturelles.
David Goodhart est l'auteur d'un essai saisissant The Road to Somewhere, où il décrypte les nouveaux clivages qui fracturent l'Occident et les ressorts de la montée des populismes. La tension entre solidarité et diversité, l'État-providence et l'immigration massive s'est aggravée, laissant place à une fracture grandissante entre les «Anywhere» et les «Somewhere», c'est-à-dire les «gens de n'importe où» et le «peuple de quelque part». L'essayiste appelle à ne pas systématiquement délégitimer les réactions populistes, sous peine de jeter les peuples dans les bras d'authentiques extrémistes.
LE FIGARO. - Deux ans après le vote sur le Brexit, celui-ci n'est toujours pas été mis en œuvre et le Parti conservateur apparaît toujours divisé sur la question. Assiste-t-on à l'échec du Brexit ou à une recomposition politique profonde qui se poursuit?
David GOODHART. - Ce n'est pas juste le Parti conservateur qui est divisé sur comment et quand quitter l'UE, c'est le pays dans son ensemble. N'oublions pas que le vote initial était très serré (52 % contre 48 %), et qu'il ne prévoyait aucune modalité d'exécution du Brexit. Je dirais que le Brexit est une politique choisie par ceux que j'appelle les «Somewhere», c'est-à-dire les enracinés, ceux qui viennent de quelque part, appliquée avec réticence par les «Anywhere», c'est-à-dire «les gens de n'importe où».
La plupart des ministres, des hauts fonctionnaires, des universitaires et des dirigeants étaient tous contre le Brexit. Theresa May, malgré tous ses défauts en tant que leader politique, a patiemment essayé de rassembler des personnes de son propre parti et du Parlement dans une sorte de compromis qui tout à la fois mette en place un Brexit et prenne aussi acte de la peur des pro-UE d'un éloignement trop rapide et trop brutal de l'Union européenne. Je pense que le récent accord voulu par Theresa May n'était pas un si mauvais accord.
L'erreur de Theresa May est peut-être d'être allée trop vite après le vote de 2016 pour défendre aussitôt un Brexit dur. Ce qui a créé un désir et des attentes chez les pro-Brexit et a limité sa marge de manœuvre. Un Brexit propre, net et sans appel serait bien sûr souhaitable, mais la combinaison des divisions internes au Royaume-Uni associée au désir compréhensible de l'UE de mettre en place un processus de sortie très difficile pour dissuader d'autres États d'être tentés par une sortie, signifie que, dans tous les cas, ce sera le bazar et assez long à mettre en œuvre. Mais au moins, ce sera un bazar démocratique et j'ai de très gros doutes sur le fait que la situation puisse être renversée, un retour en arrière aurait des conséquences inimaginables pour le Parti conservateur.
Dans votre livre, The British Dream, paru en 2006, vous tiriez la sonnette d'alarme à propos de l'immigration en Grande-Bretagne, estimant qu'il s'agissait du principal problème du pays. Le Brexit mais aussi plus largement les victoires ou les percées des partis dits «populistes» en Europe sont-ils la conséquence de l'aveuglement
des élites sur cette question?
Le livre est né d'un petit essai que j'avais publié en 2004 appelé Trop différent? Cet essai était une sorte d'avertissement à la gauche, la mettant en garde sur le fait que deux des principes auxquels elle accorde le plus d'importance, la diversité et la solidarité, se retrouveraient nécessairement en tension l'un avec l'autre. Tout du moins si vous acceptez l'idée généralement acceptée de tous que l'on est plus enclin à partager avec des gens de qui l'on se sent proche et avec lesquels nous partageons les mêmes normes sociales et culturelles. Autrement dit, vous êtes d'autant mieux disposé à laisser l'État recueillir une part importante de vos revenus sous forme de cotisations et d'impôts que vous avez la certitude que cet argent sera redistribué à des gens qui vous ressemblent. Partant de ce principe, j'y expliquais que l'idéologie multiculturaliste était une menace à moyen terme pour les État-providence.
L'essai a causé une belle controverse au moment de sa deuxième publication dans le journal The Guardian, le principal quotidien de centre gauche. Mon article avait été écrit avant les attaques djihadistes de Londres en 2005 et avant même la venue massive de travailleurs originaires d'Europe centrale et de l'Est après l'entrée dans l'Union européenne des ex-satellites communistes en 2004. Autant d'éléments qui ont donné une tournure encore plus mordante à ce «dilemme progressiste».
Mais cette tension ne s'est pas traduite comme je l'avais prédit par un déclin du soutien à l'État-providence. Dans l'ensemble, il faut reconnaître que les peuples européens continuent, au contraire, à soutenir les modèles sociaux issus de l'après-guerre. Ce qui a émergé bien plus fortement que je ne l'avais prévu, c'est une réaction politique au multiculturalisme et à l'immigration de masse. Elle a clairement été l'un des principaux facteurs menant au Brexit, à Trump et plus largement au renouveau du «populisme» en Europe. Cela ne va pas disparaître de sitôt. Les élites politiques n'ont pas cherché à répondre aux cris de douleur de ceux qui sont profondément mal à l'aise dans ce monde d'ouverture et de bouleversement si rapide des normes sociales et culturelles. Et aujourd'hui, les élites paient le prix de leur aveuglement en se prenant dans la figure l'impact très fort des nouveaux partis populistes.
C'est la fracture que vous explorez dans votre dernier essai, The Road to Somewhere
La tension entre diversité et solidarité que j'avais pointée du doigt a, en effet, laissé place à une fracture plus large: celle qui oppose les «gens de n'importe où» et le «peuple de quelque part». Cette fracture, qui traverse l'ensemble du monde occidental, se décline dans bien des domaines: les droits contre les devoirs, les libertés contre la sécurité, le monde globalisé contre le monde nationalisé, la mobilité contre le sentiment d'appartenance à un territoire. Les premiers éléments des dualités que je viens de vous exposer - les droits, les libertés, le monde globalisé, la mobilité - ont connu un succès exceptionnel lors des deux ou trois dernières décennies de libéralisme, et ce depuis la fin de la guerre froide. Et nous sommes désormais en train de chercher à calmer leur ardeur, à les repousser en faveur de la seconde partie des dualités, celle des devoirs, de la sécurité et de l'appartenance. On pourrait aussi parler de rééquilibrage.
Vous parlez de «tragédie européenne» pour évoquer l'Union européenne. Qu'entendez-vous par-là? Sommes-nous aujourd'hui au cœur de la tragédie?
L'UE souffre de la tragédie de la personne trop bien attentionnée. Les trente-cinq premières années ont été un succès civilisationnel sans précédent, une success story sans égale ou l'Union européenne aurait contribué à la fois à la paix et à la réconciliation, mais aurait aussi permis de faciliter le boom économique de l'après-guerre. En vérité l'Union européenne n'était ni la cause principale ayant amené la paix ni celle ayant amené le boom économique. Et depuis 1992 et le traité de Maastricht, le fait est que tous les grands projets de l'Union européenne ont échoué ou tout du moins rencontré un succès mitigé. L'euro était un choix politique plus qu'un choix économique rationnel et la monnaie unique à contribuer à un ralentissement de la croissance puis à la crise de la dette à partir de 2008.
L'avertissement qui était de dire que l'on ne pourrait avoir de monnaie unique sans un ministre de l'Économie unique s'est révélé exact. L'élargissement, lui, est arrivé bien trop vite, particulièrement sur la partie de la liberté de circulation, qui est l'une des principales raisons ayant conduit au Brexit. Ce n'est pas que les Britanniques soient xénophobes, c'est juste que nous avons un marché du travail très ouvert et très flexible qui ne protège pas les habitants historiques autant que les autres pays européens. Donc la concurrence des travailleurs d'Europe centrale et de l'Est était beaucoup plus aiguë pour les travailleurs britanniques. Et puis il y a eu la décision chaotique de l'Allemagne, guidée par son complexe historique d'ancien pays oppresseur, d'accueillir les réfugiés. Et ce en brisant toutes les règles. Cela a au moins permis de dévoiler au grand jour qu'avec cette emphase mise sur la suppression des frontières internes plus personne n'avait pensé à protéger les frontières externes. C'est plutôt une faute lourde, c'est le moins qu'on puisse dire.
Vous estimez que le rejet de l'immigration de masse dépasse la question économique. En quoi est-ce également une question culturelle?
Oui, c'est un problème culturel, car la plupart des êtres humains sont attirés par ce qui leur est sûr et familier. La plupart des gens veulent de la sécurité et de la stabilité. Les gens ont des langages, des histoires, une façon de vivre, des habitudes, des rituels et des comportements qu'ils trouvent importants et qu'ils veulent généralement préserver. On comprend cela pour les minorités, c'est ce qu'on appelle le multiculturalisme, mais trop souvent on l'oublie pour la majorité. La stabilité d'une ville ou d'un quartier ne veut pas dire: pas de nouveaux arrivants. Mais si le nombre est trop important et que les nouveaux arrivants parlent une langue différente et ont un autre mode de vie et ont d'autres valeurs et priorités, alors de nombreuses personnes se sentiront mal à l'aise. Cet inconfort n'est pas à confondre avec la xénophobie, qui est un phénomène d'hostilité active envers une personne différente de vous. Il y a des xénophobes, mais pas tant que cela. Seulement 1 % des Britanniques admettent avoir des idées toutes faites sur les gens dont l'origine est différente de la leur. Si nous échouons à faire cette distinction et prenons le désir de stabilité pour une hostilité envers les étrangers, on ne fait que lancer ces personnes en plein dans les bras des populistes et des extrémistes.
Vous posiez également la question du «seuil». A-t-on, dans certains pays européens, atteint ce seuil où l'intégration devient impossible?
Eh oui, il est de toute évidence plus difficile d'intégrer des personnes à des normes communes et à un mode de vie commun si plusieurs milliers d'entre eux vivent ensemble avec très peu de contacts avec la société. Et particulièrement s'ils viennent de sociétés plus traditionnelles et ont un mode de vie diffèrent. Pensez à une équipe de football, si un joueur ou deux prend sa retraite à la fin de la saison et est remplacé par un petit nouveau, c'est facile à absorber pour l'équipe. Si quatre ou cinq joueurs partent, alors cela devient une équipe totalement différente.
Dans The Road to Somewhere, vous défendez l'idée d'un «populisme décent». De quoi s'agit-il? Le «populisme» de Salvini, Di Maio, Kurz ou Orban vous semble-t-il décent ou indécent?
Je pense qu'une bonne proportion des votants populistes sont des populistes décents. Cela signifie qu'ils acceptent la grande libéralisation de l'après-guerre. Ils croient en l'égalité entre tous les hommes et aux droits des minorités et ne veulent pas détruire les sociétés ouvertes ou le libéralisme constitutionnel. Il y a bien plus de preuves aujourd'hui en Europe d'une poussée du libéralisme non démocratique que des populismes illibéraux. De nombreux populistes ont été au pouvoir et le monde n'en est pas venu à sa fin. En réalité, leur arrivée au pouvoir aide souvent à domestiquer les gouvernants populistes qui comprennent que la vie est bien plus complexe qu'ils ne l'avaient pensé.
Cela ne veut pas dire que tout ce que disent les dirigeants populistes est acceptable. Il y a des phénomènes inquiétants en Pologne ou en Hongrie, et les commentaires récents de Salvinisur Rome le sont aussi, de même que l'intégrationnisme à tous crins des Danois semble effrayant. Mais nous ne sommes pas dans un moment comparable aux années 1930. La plupart des partis populistes, le Front national, le Parti de la liberté, le Parti du peuple, sont complètement légitimes et sont seulement nécessaires parce que les partis traditionnels ont échoué à représenter les opinions d'une partie significative de la population sur l'immigration ou d'autres sujets.
Il y a des partis qui, de toute évidence, ne sont pas décents ni même légitimes, comme Aube dorée en Grèce, des partis qui ont recours à la violence et au racisme. On devrait passer plus de temps à distinguer les populistes légitimes des populistes illégitimes. Ma peur est que trop de libéraux passent trop de temps à essayer de délégitimer même le plus banal des partis populistes et cela porte en soi le danger de conduire les gens vers les vrais extrémistes. Regardez la Suède, la politique d'exclure les Démocrates de Suède (parti politique suédois nationaliste et anti-immigration, NDLR) de la politique nationale et des médias n'a fait que les renforcer. Ils sont peut-être le parti le plus en position de force avant les prochaines élections.

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« Les votes populistes ne sont pas des coups de force mais des colères froides »

Dominique Reynié. - Crédits photo : François BOUCHON/Le Figaro
Vox Monde | Par Eugénie Bastié
Mis à jour le 22/05/2018 à 18h15
FIGAROVOX/ENTRETIEN - Dominique Reynié, le directeur de la Fondapol, s'étonne que certains commentateurs nient encore les angoisses qui génèrent le vote « antisystème ». Les gouvernements européens n'ont qu'une alternative: prendre au sérieux la question des frontières ou être balayés par des coalitions populistes.
LE FIGARO.- Pour la première fois, un gouvernement «antisystème» a pris la tête d'un pays fondateur de l'Union européenne. Cet évènement inédit signifie-t-il que la montée des populismes est loin d'être terminée?
Dominique REYNIÉ. - Certains ont pu croire que la progression électorale des populismes en Europe était en train de s'essouffler, mais sans avoir pourtant les raisons de le penser. C'est un vœu pieux de la part de gouvernants et d'analystes que ne venait étayer aucun indicateur. Tout indique au contraire que la poussée des populismes va se poursuivre. On franchit un nouveau cap: d'abord les populistes ont fortement modifié l'agenda politique, contraignant le monde médiatique à les prendre en compte ; puis, ils ont pris part à certaines coalitions éphémères ; aujourd'hui s'ouvre la phase de leur accès au pouvoir. En Italie, l'événement est très important mais vient de loin: le Mouvement 5 étoiles a été fondé en 2009 et Matteo Salvini relance la Ligue depuis 2013, la faisant passer d'un parti régionaliste europhile à un parti nationaliste eurosceptique. L'Italie était l'un des pays les plus favorables à l'UE. Comme nous l'avons mesuré dans notre enquête Où va la démocratie? (Fondation pour l'innovation politique/Plon, 2017), il est lentement devenu l'un des plus critiques vis-à-vis de l'Union européenne et même de l'euro.
Certains commentateurs prédisent déjà l'échec de cette coalition hétéroclite aux propositions démagogiques…
Évidemment, le programme politique de cette coalition va être difficile à mettre en œuvre ; il n'est pas compatible avec les règles de l'Union européenne. Mais je suis estomaqué par la cécité dont témoignent toujours les commentateurs. À chaque élection européenne, on assiste au même phénomène de déploration du manque de jugement des électeurs. Cela donne le sentiment, désastreux, que les élites médiatiques et politiques n'arrivent plus à accepter le résultat d'une expression de plus en plus forte, élection après élection. Les votes populistes ne sont pas des coups de force mais des colères froides. Ils sont l'expression claire, manifeste et répétée, d'inquiétudes qui ne s'expriment ni par la violence ni par la haine, mais par le vote, par des procédures démocratiques et au profit d'organisations politiques qui ne sont pas interdites. C'est précisément le refus obstiné d'entendre cette colère qui fait le carburant des populismes!
La victoire d'Emmanuel Macron il y a un an, qui a pu faire croire à un reflux des populismes, était donc une exception?
En avril 2017 s'est jouée en France une finale entre une candidate «antisystème» et un candidat «hors système». Marine Le Pen s'est heurtée au plafond monétaire: sa défense de la sortie de l'euro a rendu son succès impossible. Partout en Europe, le rejet des institutions européennes est plus fort que celui de l'euro. D'après notre étude, il y a 51 % d'attachement à l'UE en moyenne (33 % pour l'Italie) pour 60 % d'attachement à l'euro (45 % en Italie).
Le «style de vie», ce que j'appelle «patrimoine immatériel», a pris le dessus sur les considérations économiques.
Dominique Reynié
Pourtant en Italie, le succès des populistes repose à la fois sur une critique de l'immigration incontrôlée et de la rigueur budgétaire. Est-ce l'économie ou l'identité qui prime dans le vote populiste?
Je suis pour ma part convaincu que le «style de vie» ce que j'appelle «patrimoine immatériel» a pris le dessus sur les considérations économiques. On commémore cette année la naissance de Marx mais c'est désormais l'immatériel qui gouverne la politique. Comme on peut le constater en Europe centrale et orientale, il n'y a pas de détermination entre crise économique et vote populiste. En Italie le vote est avant tout «antisystème» contre «la casta» comme dit Beppe Grillo.
Voyez aussi ce qui se passe en Allemagne, qui est très important. Le système politique allemand peut-il encore fonctionner? La coalition au pouvoir est celle qui a été désavouée dans les urnes et les partis qui la composent ne veulent pas prendre le risque de nouvelles élections qui pourraient amplifier le résultat de septembre. C'est là le résultat logique de la décision d'Angela Merkel d'accueillir un million de migrants. La désinvolture envers la frontière est en train de cristalliser l'orientation populiste des électorats. Le parti de la déploration espère secrètement un retour à la normale, vers une Europe qui serait redevenue indifférente aux enjeux du populisme patrimonial. Mais ça n'arrivera pas si rien n'est fait pour conjurer l'angoisse des peuples. Il est indispensable que l'Europe s'oriente vers la défense d'une frontière commune, ou bien l'Union européenne disparaîtra.
N'y a-t-il pas un début de prise de conscience?
Il y a quelques jours en Suède, on a vu un durcissement très significatif de la politique d'immigration à l'initiative du gouvernement social-démocrate. En février 2018, au Danemark, c'était le centre droit, appuyé par les populistes et les sociaux-démocrates, qui prenait des mesures drastiques pour répondre aux échecs de l'intégration. Après vingt-cinq ans de surdité, on observe depuis début 2018, une évolution sensible dans une partie croissante des pays européens en faveur d'une régulation plus stricte de l'immigration et d'une gestion plus rigoureuse de l'intégration. Il n'est peut-être pas encore trop tard. Le choix qui s'offre à nous est limpide: ou bien les gouvernants européens se montrent capables de répondre rapidement aux attentes exprimées électoralement, ou bien les coalitions populistes de gouvernement se multiplieront, jusqu'à faire tomber l'euro et donc l'Europe.

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Journaliste Débats et opinions Twitter : @EugenieBastie
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Christophe Guilluy : «L'insécurité culturelle des classes moyennes traverse tout l'Occident»
Par Guillaume Perrault
Mis à jour le 08/10/2018 à 18h28 | Publié le 28/09/2018 à 19h54
GRAND ENTRETIEN - Après Fractures françaises (2010), La France périphérique (2014) et Le Crépuscule de la France d'en haut (2016), le géographe élargit sa réflexion à l'ensemble des sociétés d'Europe et d'Amérique du Nord avec No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion), en librairie mercredi.
LE FIGARO. - Vos travaux sur la France périphérique, ces dernières années, ont suscité un vif intérêt. Pourriez-vous résumer votre thèse de départ?
Christophe GUILLUY. - J'étudie depuis vingt ans les classes populaires, les catégories modestes, qui, je le crois, nous indiquent le mouvement réel des sociétés. C'est en examinant ces catégories que je suis arrivé à la France périphérique, pas l'inverse. On peut définir les catégories populaires par les catégories sociales mais aussi par le revenu médian. En 2015, 50 % des salariés gagnaient moins de 1650 euros net par mois. Il s'agit, en grande majorité, d'ouvriers et d'employés. La baisse de la proportion d'ouvriers a coïncidé avec une augmentation de la proportion d'employés. Les catégories populaires - qui comprennent aussi les petits agriculteurs, ainsi que les jeunes et les retraités issus de ces catégories - n'ont donc nullement disparu. Leur part dans la population française est restée à peu près stable depuis un demi-siècle. La nouveauté, c'est uniquement que «le peuple» est désormais moins visible, car il vit loin des grands centres urbains. Le marché foncier crée les conditions d'accueil des populations dont les métropoles ont besoin. En se désindustrialisant, les grandes villes nécessitent beaucoup moins d'employés et d'ouvriers. Face à la flambée des prix dans le parc privé, les catégories populaires cherchent des logements en dehors des grandes agglomérations. Le problème crucial politique et social de la France, c'est donc que la majeure partie des catégories populaires ne vit plus là où se crée la richesse. Nulle volonté de «chasser les pauvres», pas de complot, simplement la loi du marché. Le projet économique de la France, tourné vers la mondialisation, n'a plus besoin des catégories populaires, en quelque sorte. C'est une situation sans précédent depuis la révolution industrielle.
Dans ce nouvel ouvrage, vous appliquez la même grille d'analyse aux États-Unis, à la Grande-Bretagne, voire à la Suède, l'Allemagne ou l'Italie. Pourquoi ces comparaisons?
«De la Rust Belt américaine au Yorkshire britannique, des bassins industriels de l'est de l'Allemagne au Mezzogiorno italien, villes petites et moyennes, régions désindustrialisées et espaces ruraux décrochent»
Dans tous les pays développés, on vérifie le phénomène déjà constaté en France: la majorité des catégories populaires vit désormais à l'écart des territoires les plus dynamiques, ceux qui créent de l'emploi. Ces évolutions dessinent les contours d'une Amérique périphérique et d'une Angleterre périphérique tout autant que d'une France périphérique. De la Rust Belt américaine au Yorkshire britannique, des bassins industriels de l'est de l'Allemagne au Mezzogiorno italien, villes petites et moyennes, régions désindustrialisées et espaces ruraux décrochent. Ce constat n'efface pas les contextes nationaux (l'économie allemande n'est en rien comparable avec l'économie française) mais permet de conclure à l'émergence d'un monde des périphéries, celle des catégories modestes. Si le modèle mondialisé n'annule pas les spécificités nationales - les niveaux de vie et de protection sociale, les contextes économiques ne sont jamais identiques - il porte aussi des dynamiques communes: polarisation de l'emploi, renforcement des inégalités sociales et territoriales, fragilisation des plus modestes, fatigue de l'État-providence et crise identitaire. Dans tous ces pays, ce sont en priorité ces catégories populaires, qui formaient hier le socle de la classe moyenne occidentale, qui sont les premières concernées par la crise qui traverse le monde occidental.
Précisément, vous soutenez que nous assistons à «la disparition de la classe moyenne occidentale». N'est-ce pas exagérément apocalyptique?
«L'idée d'une classe moyenne majoritaire et intégrée, qui vérifierait la pertinence de notre modèle économique mondialisé, ne correspond plus à la réalité»
Même si les contextes nationaux diffèrent, les évolutions sociales et culturelles communes aux classes populaires des pays occidentaux remettent en question l'idée d'une classe moyenne majoritaire et intégrée. Pendant les Trente Glorieuses, la classe moyenne a représenté le groupe social majoritaire - les fameux «deux Français sur trois» qu'évoquait Giscard pendant son septennat. Ouvriers, employés, paysans ou cadres faisaient partie de cette classe moyenne. Intégrées économiquement, pour beaucoup dans une phase d'ascension sociale, et aussi référentes culturellement, la majorité de ces catégories sociales se reconnaissaient, alors, dans ce concept de classe moyenne et dans les partis de droite et de gauche qui la représentaient. Puis le modèle économique mondialisé a changé la donne. Une fraction de plus en plus importante des catégories modestes, qui constituaient le socle de la classe moyenne majoritaire, sont aujourd'hui fragilisées. Le processus a commencé par les ouvriers, puis a affecté employés et agriculteurs. La fragilisation se diffuse en touchant de nouvelles catégories, les jeunes diplômés, demain les retraités. Nous sommes entrés progressivement dans le temps de la sortie de la classe moyenne. L'idée d'une classe moyenne majoritaire et intégrée, qui vérifierait la pertinence de notre modèle économique mondialisé, ne correspond plus à la réalité. C'est si vrai qu'aujourd'hui ceux qu'on désigne sous le terme de classe moyenne appartiennent souvent aux catégories supérieures.
L'essor du vote populiste observé dans la plupart des pays occidentaux s'explique aussi, estimez-vous, par des facteurs identitaires. Lesquels?
«En France, l'immobilier social, dernier parc accessible aux catégories populaires des métropoles, s'est spécialisé dans l'accueil des populations immigrées»
La dimension sociale et économique du vote populiste se complète par une dynamique culturelle. Les catégories les plus fragiles socialement (celles qui ne peuvent mettre en œuvre des stratégies d'évitements résidentiels et scolaires) sont aujourd'hui les plus sensibles à la question migratoire. Les mêmes demandent à être protégés d'un modèle économique et sociétal qui les fragilise. Dans des sociétés multiculturelles, l'assimilation ne fonctionne plus. L'autre ne devient plus soi, ce qui suscite de l'inquiétude. Le nombre de l'autre importe. Personne n'a envie de devenir minoritaire dans les catégories populaires. En France, l'immobilier social, dernier parc accessible aux catégories populaires des métropoles, s'est spécialisé dans l'accueil des populations immigrées. Les catégories populaires d'origine européenne et qui sont éligibles au parc social s'efforcent d'éviter les quartiers où les HLM sont nombreux. Elles préfèrent consentir des sacrifices pour déménager en grande banlieue, dans les petites villes ou les zones rurales afin d'accéder à la propriété et d'acquérir un pavillon. Dans chacun des grands pays industrialisés, les catégories populaires «autochtones» éprouvent une insécurité culturelle. En Grande-Bretagne, en 2013, le secrétaire d'État chargé des Universités et de la Science de l'époque, David Willetts (conservateur), se déclara favorable à une politique de discrimination positive en faveur des jeunes hommes blancs de la «working class» car leur taux d'accès à l'université s'était effondré et était désormais inférieur à celui des enfants d'immigrés.
Peut-on vraiment démontrer sans tordre les faits que votre modèle s'applique à toutes les nations occidentales? N'y a-t-il pas des nuances entre le vote Trump dans l'État de New York, le vote en faveur du Brexit dans le nord de l'Angleterre, la force du FPÖ dans la région de Vienne ou l'implantation du parti de Geert Wilders autour de Rotterdam?
Ces nuances existent, nous avons même eu en France un vote macroniste dans les zones rurales! Mais en moyenne, ce sont bien les territoires populaires les plus éloignés des grandes métropoles qui portent la dynamique populiste. La Rust Belt et les régions désindustrialisées de Grande-Bretagne pèsent respectivement plus dans le vote Trump ou dans le Brexit que New York ou le Grand Londres. Dans les zones périurbaines de Rotterdam, ce sont bien aussi les catégories modestes (qui ne se confondent pas avec les pauvres) qui voient leur statut de référent culturel remis en question par la dynamique migratoire et qui votent pour Geert Wilders. Ainsi, si la situation de l'ouvrier allemand n'est pas celle du paysan français, de l'employé néerlandais ou d'un petit travailleur indépendant italien, il existe un point commun: tous, quel que soit leur niveau de vie, font le constat d'être fragilisés par un modèle économique qui les a relégués socialement et culturellement.
L'ouvrier français a longtemps été un modèle à imiter pour les immigrés désireux de s'assimiler dans notre pays, avant d'être déprécié dans les années 1970, observez-vous. Ce changement catastrophique se constate-t-il dans d'autres pays occidentaux?
«Quel nouveau venu dans un pays peut avoir envie de ressembler à des “autochtones” qui ne sont pas en phase d'ascension sociale et que, de surcroît, leurs propres élites méprisent en raison de l'attachement des intéressés à certaines valeurs traditionnelles?»
On ne s'intègre pas à un modèle ou à un système de valeur mais à une population à qui on désire ressembler. On se marie, on tisse des liens d'amitié, de voisinage avec des gens qui sont proches. Or cette intégration ne se réalise pas dans n'importe quelle catégorie sociale, mais d'abord dans des milieux populaires. Et ce qui a changé depuis les années 1970 et surtout 1980, c'est précisément le changement de statut de ces catégories populaires. Les ouvriers, les employés, les «petites gens» sont désormais perçus en grande partie comme les perdants de la mondialisation. Quel nouveau venu dans un pays peut avoir envie de ressembler à des «autochtones» qui ne sont pas en phase d'ascension sociale et que, de surcroît, leurs propres élites méprisent en raison de l'attachement des intéressés à certaines valeurs traditionnelles? Souvenons-nous de la phrase de Hillary Clinton présentant les électeurs de Donald Trump comme des «déplorables»pendant la campagne présidentielle de 2016 aux États-Unis. C'est pourquoi, alors que la France, les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la Scandinavie se sont construits sur des modèles culturels très différents, tous ces pays connaissent la même dynamique populiste, la même crise sociale et identitaire et le même questionnement sur la pertinence de leurs modèles d'intégration.
Pas de mouvement de masse sans alliance de classes, écrivez-vous. En quoi cette alliance de classes est-elle devenue très difficile dans les démocraties occidentales? Trump et Macron représentent-ils deux expériences opposées pour renouveler cette alliance du haut et du bas?

«No Society. La fin de la classe moyenne occidentale», Flammarion, 242 p., 18 €, en librairie le 3 octobre. - Crédits photo : Flammarion
C'est effectivement le sujet central du livre: la rupture entre le haut et le bas qui nous conduit à un modèle qui ne fait plus société. La disparition de la classe moyenne n'en est qu'une conséquence. Le monde d'en haut refuse d'écouter celui d'en bas qui le lui rend bien notamment en grossissant les camps de l'abstention ou du vote populiste. Cette rupture du lien, y compris conflictuel, entre le haut et le bas, porte en germe l'abandon du bien commun et nous fait basculer dans l'a-société. Trump vient de l'élite américaine, c'est un des points communs qu'il partage avec Macron. Tous les deux se sont affranchis de leur propre camp pour se faire élire: Macron de la gauche, Trump du camp républicain. Ils ont enterré le vieux clivage gauche-droite. Les deux ont compris que nous étions entrés dans le temps de la disparition de la classe moyenne occidentale. L'un et l'autre ont saisi que, pour la première fois dans l'histoire, les classes populaires, celles qui constituaient hier le socle de la classe moyenne, vivent désormais sur les territoires qui créent le moins d'emplois: dans l'Amérique périphérique et dans la France périphérique. Mais la comparaison s'arrête là. Si Trump a été élu par l'Amérique périphérique, Macron a au contraire construit sa dynamique électorale à partir des métropoles mondialisées. Si le président français est conscient de la fragilisation sociale de la France périphérique, il pense que la solution passe par une accélération de l'adaptation de l'économie française aux normes de l'économie mondialisée. À l'opposé, le président américain fait le constat des limites d'un modèle qu'il convient de réguler (protectionnisme, remise en cause des traités de libre-échange, volonté de réguler l'immigration, politique de grands travaux) afin de créer de l'emploi sur ces territoires de la désindustrialisation américaine. Il existe un autre point de divergence fondamental, c'est le refus chez Trump d'un argumentaire moral qui sert depuis des décennies à disqualifier les classes populaires.
Votre livre n'est-il pas exagérément sombre?
C'est la réalité qui est sombre, pas ce livre. Pour éviter la catastrophe, et si elles ne veulent pas être balayées dans les urnes, les classes dirigeantes n'ont pas d'autre choix que celui de rejoindre le mouvement réel de la société, celui de la majorité, des plus modestes.
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Christophe Guilluy et David Goodhart : «Peut-on réconcilier monde d'en haut et monde d'en bas?»
Vox Societe | Publié le 08/11/2018 à 21h46
DÉBAT - L'un a conceptualisé l'opposition entre «France périphérique» et «France des métropoles». L'autre, l'affrontement entre «peuple de quelque part» et «gens de n'importe où». Pour la première fois, le géographe français et l'intellectuel britannique échangent leurs points de vue. Tous deux voient dans la vague populiste actuelle le résultat des fractures sociales, territoriales et culturelles qui traversent tous les pays occidentaux.
LE FIGARO MAGAZINE. - France d'en haut versus France périphérique. «Peuple de quelque part» versus «gens de n'importe où»… Il y a de frappantes similarités entre vos deux présentations de la situation actuelle!
David GOODHART - Nous sommes tous les deux responsables d'avoir forgé la maxime qui rend compte des nouvelles fractures ayant mené à la séquence Le Pen-Brexit-Trump. Je suis bien conscient que nous sommes accusés d'être trop «binaires». Parce que, bien sûr, nos catégories sont très larges et amples. Il y a des tas de gens qui ne rentrent pas nettement dans l'une de mes catégories, et des tas d'endroits qui ne correspondent pas à ceux de Christophe Guilluy. Néanmoins, les gens ont l'air de les trouver utiles. Un autre trait que nous avons en commun, me semble-t-il, c'est que nous considérons les réactions des «gens de quelque part» et de la France périphérique comme plus raisonnables et légitimes que celles de nos collègues et amis plus libéraux!
Christophe GUILLUY - J'ai travaillé sur le processus de sédentarisation contrainte dans les territoires de la France périphérique, ceux des petites villes, des villes moyennes et des espaces ruraux. Cette dynamique est similaire à ce que l'on observe dans l'Amérique et l'Angleterre périphériques. La mobilité des grandes métropoles, par le haut (classes supérieures) et par le bas (immigrés), est parfaitement illustrée par cette idée de «gens de nulle part». Ce qui m'a frappé dans ce que j'ai pu lire à propos de Goodhart, c'est la réaction similaire du «parti des médias» et de la sociologie d'Etat, plus mobilisés à allumer des contre-feux qu'à s'interroger sur les causes de l'émergence de fractures sociales, culturelles et géographiques qui est en train de faire exploser nos démocraties.
Christophe Guilluy, dans votre nouveau livre, No Society(Flammarion), vous parlez d'un phénomène occidental...
Christophe GUILLUY - Ce n'est pas un hasard si Le Crépuscule de la France d'en haut va être traduit aux Etats-Unis en janvier. L'intérêt des Américains pour ce livre montre que la logique que je décris ne leur est pas étrangère. En réalité, on observe le même phénomène partout dans les pays occidentaux. L'Italie, par exemple, a aussi sa périphérie, le Mezzogiorno, ou encore certaines franges du nord de l'Italie, autour de la région de Milan. Les fondamentaux sont partout les mêmes et génèrent la même vague «populiste».
Les médias montrent du doigt les xénophobes, les ruraux, évoquent la paupérisation des centres-villes. Ce qu'ils ne voient pas, c'est un phénomène autrement plus gigantesque: la fin de la classe moyenne occidentale. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c'est cette classe majoritaire (l'ouvrier, le paysan, l'employé comme le cadre supérieur y étaient intégrés) qui structurait toutes les démocraties occidentales avec le même cercle vertueux: intégration économique, politique et culturelle sur fond d'ascension sociale. Tout cela est en train de s'effondrer.
Mark Lilla estime que la gauche a perdu le contact avec les classes populaires depuis qu'elle s'adresse en priorité aux minorités. Etes-vous de cet avis?
David GOODHART - La vieille alliance entre la classe moyenne progressiste et la classe ouvrière n'existe plus. Les deux groupes ont toujours eu des intérêts divergents dans le passé, mais ils pouvaient heureusement coexister, ce qui n'est plus le cas. Au Royaume-Uni, on parlait dans les années 1980, de «l'alliance Hampstead-Hartlepool». Hampstead (là où je vis) a longtemps été la partie de Londres où vivent des progressistes à leur aise, et Hartlepool est une ancienne ville industrielle du Nord abandonnée. Ce qui intéressait le progressiste de Hampstead, à l'époque, c'étaient les droits des homosexuels et la fin de l'apartheid en Afrique du Sud. Ce qui intéressait le syndicaliste? Améliorer les salaires et les droits syndicaux. Les deux approches pouvaient aisément coexister et se soutenir mutuellement.
«La gauche, ou tout mouvement désireux de l'emporter, a besoin d'être centripète, afin de rassembler des forces et de devenir hégémonique. Or la politique des minorités est par définition centrifuge : elle divise les individus»
David Goodhart
A présent, le progressiste de Hampstead a pour intérêt l'ouverture - haut niveau d'immigration, plus d'intégration en Europe, maintien de la liberté de mouvement - et la progression des revendications des minorités: de race, de genre et de sexe. Quant au populiste décent de Hartlepool, il veut réduire l'immigration, mettre fin à la liberté de mouvement (l'usine de poissons dans laquelle il travaille a recruté la moitié de ses employés parmi des gens d'Europe centrale). Et il considère que la classe politique londonienne donne la priorité à des sujets comme l'égalité de salaires entre hommes et femmes à la BBC, ce qui est très éloigné de ses préoccupations. Leurs intérêts ne sont pas seulement différents, ils sont en contradiction.
La gauche, ou tout mouvement désireux de l'emporter, a besoin d'être centripète, afin de rassembler des forces et de devenir hégémonique. Or la politique des minorités est par définition centrifuge: elle divise les individus, chacun dans sa niche de doléances. En cela, elle reflète la fragmentation de la société.
Christophe GUILLUY - Le divorce est ancien (Eric Conan a publié La Gauche sans le peuple il y a presque quinze ans!). Si la lecture de ce divorce par l'économie (le virage libéral de 1983) ne suffit pas, l'explication culturelle ou identitaire est elle aussi réductrice. Mon explication est plus proche de celle de Jean-Claude Michéa, qui convoque le libéralisme économique et culturel.
Dans son livre, The Road to Somewhere, David Goodhart explique la victoire du Brexit par le fait qu'une majorité de Britanniques a préféré sacrifier ses intérêts matériels à ses valeurs culturelles…
«Les classes populaires, contrairement aux classes supérieures, n'ont pas les moyens de la frontière invisible avec l'Autre»
Christophe Guilluy
Christophe GUILLUY - «Sacrifier» n'est pas le terme que j'emploierais. Il s'agit au contraire d'une attitude rationnelle. Deux raisons expliquent la priorité donnée aux valeurs culturelles dans les milieux populaires. La première tient au fait que les classes populaires, contrairement aux classes supérieures, n'ont pas les moyens de la frontière invisible avec l'Autre. Ainsi, contrairement aux partisans de l'ouverture, qui excellent dans les stratégies résidentielles et scolaires, les plus modestes n'ont d'autre choix que de demander aux pouvoirs publics d'ériger ces frontières protectrices.
Dans les milieux modestes, c'est la fragilité sociale qui explique la priorité donnée à la question culturelle. Rappelons que la condition du vote populiste est d'ailleurs la jonction de l'insécurité sociale et de ce que j'appelle l'insécurité culturelle provoquée par l'instabilité démographique des sociétés multiculturelles. Ce qui est en question avec le Brexit ou la vague «populiste», c'est d'abord l'angoisse de devenir minoritaire. Si les classes supérieures ne sont pas indifférentes aux questions migratoires ou culturelles, elles ont les moyens d'ériger des frontières invisibles, donc de protéger leur capital. L'insécurité culturelle sans insécurité sociale, cela donne éventuellement le vote Fillon, pas Le Pen.
David GOODHART- Bien peu de gens auraient voté pour le Brexit sur la base «ce sera bénéfique pour l'économie britannique». En réalité, la plupart des gens qui ont voté pour le Brexit l'ont fait en sachant qu'il y aurait un prix à payer. Mais, comme la suite l'a démontré, ces gens ont eu raison de demeurer sceptiques sur les prédictions de l'establishment selon lesquelles le seul fait de voter pour le Brexit allait casser l'économie. Cela n'a pas été le cas. Cela a amené une croissance à peine plus faible, quoique, c'est vrai, lorsque le Brexit se produira, cela pourrait avoir des incidences dans certains secteurs et provoquer davantage de dégâts que ce que nous avons observé jusqu'ici.
«Pour avoir une économie de format plus européen, c'est-à-dire bâtie sur un haut niveau d'investissement en capital humain, nous devons quitter l'UE !»
David Goodhart
Cependant, il a été possible de démontrer que, paradoxalement, le seul moyen pour le Royaume-Uni d'échapper à son modèle actuel, fondé sur une main-d'œuvre flexible et une forte immigration, c'est l'abandon de la liberté de mouvement - et donc de quitter l'Union européenne (UE). C'est la liberté de mouvement qui a permis à de nombreuses sociétés britanniques de réduire considérablement leurs budgets de formation et de perpétuer un modèle économique à faible niveau d'investissement. Ni le gouvernement ni les entreprises ne seront incités à régler le problème posé par le manque d'éducation de base et de formation des 20 à 30 % les moins bien formés tant que les portes resteront largement ouvertes à la main-d'œuvre européenne. C'est ainsi que, pour avoir une économie de format plus européen, c'est-à-dire bâtie sur un haut niveau d'investissement en capital humain, nous devons quitter l'UE!
Quoi qu'il en soit, les gens ne sont pas motivés seulement par l'argent. C'est quelque chose que la campagne en faveur du «remain» ne pouvait pas concevoir. L'un des slogans qui résume le mieux le Brexit fut «Meaning not Money» (du sens, pas de l'argent).
A vous lire, ceux d'en haut et ceux d'en bas n'habitent plus dans le même monde. Une réconciliation est-elle possible ou la vague populiste va-t-elle tout emporter?
David GOODHART - Je pense que la question intéressante - et celle que l'on ne se pose pas assez à gauche - est celle de la ligne de partage entre populisme légitime et illégitime. Nous pouvons nous mettre d'accord sur le fait que des partis ouvertement racistes et antidémocratiques, hostiles au règne de la loi comme Aube dorée, en Grèce, sont illégitimes. Mais les partis populistes mainstream sont libéraux - au moins au sens minimal qu'ils soutiennent le règne de la loi, les droits individuels (y compris les droits des minorités), la division et la dispersion du pouvoir. Dans les termes qui sont ceux du Royaume-Uni, tant Nigel Farage, de l'Ukip, que Nick Clegg, des libéraux-démocrates, sont des libéraux. Je pense très peu probable que l'on assiste à une montée en puissance du populisme illégitime au cours des prochaines décennies. Il n'y aura pas de retour aux années 1930.
«Si les populistes gagnent, c'est d'abord pour leur capacité à s'adapter à la demande du peuple. Pas pour leur talent à imposer leur idéologie»
Christophe Guilluy
Christophe GUILLUY - Nous n'avons jamais été aussi loin qu'aujourd'hui dans la sécession géographique, culturelle et économique du monde d'en haut. C'est unique dans l'histoire occidentale. Le monde d'en haut est condamné s'il n'opère pas un atterrissage en douceur. Le mouvement réel de la société continue à avancer. Les classes populaires ont fait leur diagnostic et n'en changeront pas. Elles veulent préserver leurs acquis, leur capital social, leur capital culturel. Et vont s'organiser pour. Le monde d'en haut ne pourra pas dire éternellement que le diagnostic des gens d'en bas, pourtant majoritaires, est faux et qu'ils doivent être rééduqués pour revenir à quelque chose de plus raisonnable. Il va finir par être obligé de prendre en compte les aspirations du peuple, de s'adapter, car le modèle économique actuel n'a pas de limites et va aussi le fragiliser, les catégories intellectuelles notamment.
Par ailleurs, en France, il ne faut pas oublier que Macron n'a pas été élu par les seuls gagnants mais grâce aux «protégés de la mondialisation», retraités et fonctionnaires. Cet alliage est d'autant plus fragile que les retraités sont les premières victimes des réformes fiscales. Quant aux fonctionnaires, leur statut est dans la ligne de mire…
Le problème n'est pas seulement la machine économique, mais aussi comment faire société. Il faut être capable de lâcher les indicateurs économiques type PIB et se dire qu'il est plus important de lancer une activité économique qui créera du lien et des emplois dans telle ou telle petite ville. Cela me paraît plus utile que de booster les grandes métropoles ou les premiers de cordée de Macron. Il faut combiner différents modèles économiques avec pour priorité d'intégrer le plus grand nombre économiquement, socialement et culturellement. Une dose de protectionnisme sur certains secteurs paraît pertinente, surtout si l'on prétend mener une politique écologique. Mais cela suppose une révolution intellectuelle.
Si les populistes gagnent, c'est d'abord pour leur capacité à s'adapter à la demande du peuple. Pas pour leur talent à imposer leur idéologie. Salvini a été ultralibéral et favorable à l'abandon de l'Italie du Sud. Mais, face à un constat d'échec, notamment l'expérience Bossi, il a su opérer un virage à 180 degrés et devenir étatiste, favorable à l'unification italienne, très frontal avec l'Europe sur la question budgétaire. Le souverainisme du peuple impose finalement la politique sociale, économique, culturelle. C'est ce que j'appelle le soft power des classes populaires.
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Jérusalem, une cité binationale?
Deux listes arabes ont concouru aux municipales
 - 10 novembre 2018
Bureau de vote à Jérusalem, octobre 2018. AHMAD GHARABLI / AFP

Pour la première fois, après plus de cinquante ans de boycott, deux listes arabes ont concouru aux municipales de Jérusalem. Un pas de plus vers un Etat binational ?

Le 30 octobre, les Israéliens ont été appelés aux urnes pour élire maire et conseils municipaux. Contrairement à la France, dans l’Etat hébreu, ce rendez-vous électoral n’est que très rarement vu comme un test pour le pouvoir en place.  En revanche, les dynamiques qui s’expriment lors de ces scrutins locaux mettent en avant, plus encore que les échéances nationales, les tendances de fond qui travaillent la société israélienne.
La consigne de l’OLP (timidement) bravée
C’est justement le cas des élections municipales à Jérusalem, une ville mosaïque où les principaux communautés et groupes socioculturels israéliens (Arabes palestiniens, Juifs religieux et Juifs non religieux) élaborent laborieusement une version locale du vivre-ensemble à l’ombre écrasant des symboles.
Or, si ces derniers décennies, les scrutins dans la ville sainte avaient comme principal enjeu la montée démographique et politique des communautés juives orthodoxe et le déclin de la population laïque-séculière, la campagne de 2018 a, pour la première fois, vu les Arabes palestiniens prendre timidement le chemin des urnes. Car depuis juin 1967, date à laquelle la vieille ville annexée en 1949 par la Jordanie a été conquise par Israël, ses habitants ont suivi la consigne de l’OLP : refuser la citoyenneté israélienne et boycotter les élections ainsi que toute collaboration avec la mairie israélienne.
Les Arabes de Jérusalem boudent les urnes mais…
Cinquante ans plus tard, seuls 10% des 300 000 résidents arabes de Jérusalem (presque 40% de la population totale) ont opté pour la citoyenneté israélienne et la possibilité de participer aux élections nationales. Mais,  au niveau municipal, les choses commencent à bouger. Pour la première fois, deux candidats arabes ont essayé de défier l’interdiction devenue quasi tabou. Et selon les résultats, c’est toujours le cas : une abstention quasi-totale (d’autant plus remarquable que la participation chez les Arabes israéliens est traditionnellement largement plus élevée que la moyenne nationale) a logiquement produit une maigre récolte de bulletins. Cependant, il n’est pas sûr que la situation ait retrouvé son statu quo ex ante.  Et si le mur du boycott n’est pas brisé, il est – pour filer la métaphore – couvert de graffitis car le débat a bel et bien eu lieu, les positions des uns et des autres ont été exposés.
Ainsi, chacune de ces candidatures a défendu l’une des deux grandes options des ceux qui souhaitent  changer de stratégie et casser l’interdiction : lutter contre l’occupation israélienne ou bien œuvrer pragmatiquement pour l’amélioration de la qualité de vie des résidents arabes de la ville. C’est donc drapeau ou ramassage des ordures, souveraineté ou propreté.  Ramadan Dabash, ingénieur civil et promoteur père de douze enfants, citoyen israélien marié à quatre femmes, représente l’option pragmatique. Il entérine la présence israélienne comme un fait qu’il faut accepter d’autant que la plupart des résidents arabes de Jérusalem ne souhaitent pas être gouvernés par l’Autorité palestinienne, préférant les services et les normes de l’Etat israélien. Détail révélateur, Dabash se présentait seul, tous les autres membres de sa liste (Jérusalem pour les jérusalémites ») ont dû renoncer face aux pressions et menaces.
Le mufti implacable
L’autre option était incarnée par Aziz Abou Sarah, 38 ans, tête de la liste « Notre Jérusalem ». Pour l’homme qui a perdu un frère mort dans une prison israélienne pendant la première intifada, sa candidature fait partie de la lutte palestinienne contre l’occupation. Tout au long de la campagne il a  soigneusement évité d’appeler la ville Jérusalem n’utilisant que le terme Al-Qods (« le sanctuaire », un toponyme à connotation islamo-nationaliste).
Les Palestiniens jérusalémites n’ont donc pas bougé cette fois ci et, comme le démontre la fatwa du mufti de Jérusalem interdisant aux musulmans de participer aux élections, la position officielle n’a pas changé. Cependant, alors que le Premier ministre israélien est reçu officiellement au sultanat d’Oman et jouit de la confiance de l’Arabie saoudite et de l’Egypte, alors que la Cisjordanie et Gaza sont toujours à couteaux tirés et que la solution à deux Etats semble plus que jamais compromise, le pragmatisme pourrait avoir de beaux jours devant lui.



La Cour européenne des droits de l’homme doit-elle servir la « paix religieuse »?
Elle a validé la condamnation d’une Autrichienne pour "dénigrement de doctrines religieuses"
 - 10 novembre 2018
23PARTAGES
Manifestation contre les caricatures de Mahomet, Autriche, 2006. Sipa. Numéro de reportage : AP20399651_000001

Le 25 octobre, la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a validé la condamnation d’une Autrichienne pour « dénigrement de doctrines religieuses ».En l’espèce, cette dame aurait déclaré lors d’une réunion publique, au sujet du mariage du prophète Mohammed et de la jeune Aïcha : « Un homme de cinquante-six ans avec une fille de six ans (…), de quoi s’agit-il si ce n’est de pédophilie ? » Très bien relatée par Marianne, cette dangereuse décision appelle plusieurs commentaires.

Premier point. La CEDH reproche entre autres à l’accusée de n’avoir pas « donné à son auditoire des informations neutres sur le contexte historique. » Faut-il maintenant un diplôme d’histoire des religions pour s’interroger sur le « consentement » d’une fillette de 6 ans ? Mais répondons à cet argument de la Cour.
Il est anachronique de dire que Mahomet aurait été pédophile
Oui, il faut tenir compte du contexte pour juger une personne. Il faut une force morale certaine pour s’extraire des coutumes et des mœurs de sa culture et de son époque, et bien des gens ont fait des choses condamnables non parce qu’eux-mêmes étaient mauvais, mais parce qu’ils ne se sont pas interrogés sur ce que tout le monde autour d’eux trouvait normal. Mais ceci n’est vrai que des personnes. Lorsqu’il s’agit de juger un comportement, le contexte permet de savoir s’il est adapté ou non, pas s’il est ou non intrinsèquement condamnable. Ce n’est pas parce qu’en d’autres temps l’esclavage était socialement acceptable qu’il n’était pas mauvais en lui-même !
Oui, il est anachronique de dire que Mahomet aurait été pédophile, au sens moderne du terme, simplement en raison de son mariage avec Aïcha. Mais un anachronisme ne justifie pas une condamnation au tribunal !
Surtout, cette idée de contextualisation est à manier avec une grande prudence dans le cas du prophète de l’islam, appelé le « bel exemple », le « meilleur des hommes ». Son comportement est encore aujourd’hui considéré comme la référence indépassable, avec le Coran, de toute la jurisprudence musulmane. Et à ce titre, en tant que référence normative, il doit être jugé à l’aune de critères aussi élevés que l’universalité intemporelle que l’islam veut lui donner.
« C’est religieux donc je peux ! »
Ajoutons que les actes du prophète sont censés avoir été sinon inspirés du moins validés par Allah, y compris son union avec Aïcha. Et contrairement à un humain, un dieu éternel n’est a priori pas influencé par je ne sais quel contexte historico-socio-culturel : seule peut l’être la compréhension que ses fidèles ont de lui. Si donc la volonté d’Allah a été interprétée selon les normes imparfaites d’un lieu et d’une époque, on peut admettre la contextualisation. Mais si cette volonté a été comprise et transmise avec exactitude, et c’est ce qu’enseignent presque tous les courants actuels de l’islam sunnite, alors sa prétention à être une vérité absolue impose qu’elle soit jugée avec une exigence morale absolue, et rien de moins.
Deuxième point. Décidant de faire primer « le droit des autres personnes à voir protégées leurs convictions religieuses », la CEDH valide de fait l’absurde joker « c’est religieux donc je peux ! »
Vous voulez condamner l’emprisonnement de Galilée, ou la mise à mort de Giordano Bruno ? Hors de question, ce serait « critiquer la conviction religieuse » de ceux qui estiment l’Église infaillible. Mais que pense la CEDH du fait que Jean-Paul II ait demandé pardon pour les crimes passés de l’Église ? Faudrait-il condamner le Pape pour n’avoir pas assez « protégé les convictions religieuses » des catholiques ?
Vous voulez suggérer que, peut-être, tuer des enfants en leur arrachant le cœur en l’honneur de Tezcatlipoca manquerait d’humanité ? Hors de question, ce serait « critiquer la conviction religieuse » des adeptes du Miroir Fumant.
Critiquer une religion, le b.a.-ba des libertés
Je ne doute pas que les intentions de la CEDH aient été les meilleures du monde, et découlent d’une volonté bien compréhensible de trouver un équilibre entre la liberté d’expression et la courtoisie nécessaire au sein d’une société civilisée. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et avec cet argument elle risque de donner des armes à toutes les dérives sectaires du continent. Vous trouvez anormal que notre gourou veuille prendre tout notre argent, ou organise un suicide collectif ? C’est scandaleux ! Vous critiquez nos convictions religieuses !
Les religions et les figures religieuses sont et doivent être critiquables. Leur caractère sacré ne doit pas les mettre hors de portée de la critique éthique et rationnelle, bien au contraire : leur puissance symbolique, psychologique, sociale et politique les oblige, et oblige chacun à les y soumettre avec la plus haute exigence.
Troisième point. La CEDH s’est de toute évidence habituée à ce qu’en Occident les religions fassent preuve de tolérance les unes envers les autres. Mais nous savons bien que c’est loin d’être une évidence, et que certaines sont aussi promptes à se dire tolérantes qu’à ne pas l’être – regardons ce qu’elles font là où elles ont le pouvoir de faire ce qu’elles veulent. Que pense la CEDH des versets du Coran qui appellent à massacrer les « associateurs » et qualifient d’impurs les juifs et les chrétiens ? N’y a-t-il pas là une menace pour le droit des polythéistes, des juifs et des chrétiens « à voir protégées leurs convictions religieuses » ? La Cour, qui en 2003 a considéré que la charia est incompatible avec les principes fondamentaux de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, songerait-elle par souci de cohérence à interdire la diffusion du Coran ?
Ne pas « stigmatiser »!
Quatrième point. La CEDH a aussi, et peut-être surtout, choisi de « préserver la paix religieuse en Autriche. » C’est une préoccupation légitime, et je la crois sincère et sincèrement soucieuse du bien commun. Pourtant, c’est une catastrophe.
Il y a, bien sûr, le vieil argument usé jusqu’à la corde du risque d’encourager la « stigmatisation » en osant dire des vérités qui dérangent. C’est avec de tels raisonnements que les autorités de Grande-Bretagne ont abandonné des centaines de victimes à leur sort à Telford et ailleurs. Pour ne pas « stigmatiser » !
Mais je connais des musulmans encore plus choqués que moi par la décision de la CEDH. Car oui, il y a encore des musulmans qui croient que leur religion peut être autre chose qu’un totalitarisme arrogant, et qui œuvrent pour qu’elle le soit ! Il y a des musulmans pour qui le droit de se marier avec une fillette de 6 ans n’est justement pas une « doctrine religieuse » qu’il faudrait protéger de tout « dénigrement ». Et le drame, c’est que ce n’est pas leur vision de l’islam que l’Autriche puis la Cour ont pris en compte, mais celle des plus susceptibles, des plus obscurantistes, des plus virulents, des plus menaçants pour la « paix religieuse » et la « paix publique ».
Car les tribunaux autrichiens et la CEDH ne trouveraient sans doute rien à redire à ce que l’on s’interroge publiquement sur la santé mentale de Tlacaelel, à l’origine de la réforme théologique qui a poussé à leur paroxysme les pratiques sanglantes du culte aztèque. C’est que de nos jours ses adeptes sont heureusement très peu nombreux, et leur éventuel mécontentement ne menacerait guerre la « paix religieuse ».
Les droits de l’homme sont inaliénables
Ce qu’a donc réellement fait la Cour, c’est tout simplement se plier aux désirs de gens qu’elle estime capables de représenter une menace pour l’ordre public. Et c’est incroyablement dangereux. C’est, dans une cour de justice, cautionner l’exact contraire de la justice : la loi de la force et des hurlements de la foule. Les droits de l’Homme sont justement des droits inaliénables qui ne doivent en aucun cas être soumis à l’arbitraire de la tyrannie ou de l’air du temps, et voilà qu’une cour qui porte leur nom en oublie le principe premier !
Les tribunaux autrichiens et la CEDH ont voulu préserver la « paix religieuse ». Mais leur jugement n’œuvre pas à la paix. Car sans une garantie absolue de la liberté d’expression, il ne peut y avoir aucune paix, ni religieuse ni civile, mais seulement la défaite de tous devant les plus susceptibles et les plus intolérants. Et ça, c’est l’opposé des droits de l’homme.




Le général de Castelnau, l’anti-Pétain que Macron aurait dû honorer
La mémoire sélective de Macron en dit long sur ses intentions
 - 10 novembre 2018
Philippe Pétain, Emmanuel Macron et le général de Castelnau (de gauche à droite). SIPA. 51040060_000001 00883551_000011 / 00524729_000113

Plutôt que de rendre hommage à un traître, Emmanuel Macron aurait mieux fait d’honorer le général de Castelnau. Sa mémoire sélective en dit long sur ses intentions…

« Parlons de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse », disait Pierre Desproges. Cette citation me revient à l’esprit à ce moment où s’achève la commémoration du centenaire de la Très Grande guerre. Je mesure dans l’agitation qui accompagne cette marche vers le 11 novembre à quel point ce que nous vivons depuis maintenant un peu plus de quatre ans, me touche bien au-delà de ce que j’aurais imaginé. Cela entre en résonance de façon parfois douloureuse, toujours émouvante avec ce qui relève de l’intime, de l’enfance, de l’éducation et du rapport à la France.

Itinérance d’un enfant gâteux
Je m’en suis expliqué. Et à l’approche de ce 11 novembre 2018 qui allait clôturer ces quatre années de commémoration, je n’éprouvais pas l’envie ni le besoin d’intervenir à nouveau. Considérant que la façon dont ces commémorations étaient conduites était peut-être discutable – comment pouvait-elle ne pas l’être – mais que cela ne justifiait pas de participer à des débats ou des polémiques aussi justifiées soient-elles pour certaines. Pour ma part, la conviction de l’importance de la place de la tragédie dans la mémoire de notre peuple, me rassure sur les ressources de celui-ci. Et c’est là l’essentiel.
Mais il se trouve que l’actualité immédiate produit divers télescopages par lesquels la dimension et le vécu familial reviennent au premier plan. Emmanuel Macron, avec cette capacité presque grandiose à être systématiquement à côté de la plaque, a déclenché une réaction contre lui en forme de tsunami et transformé son « itinérance mémorielle » en chemin de croix. Faisant référence au « grand soldat », il a rendu au militaire Philippe Pétain un hommage du type de ceux de ses prédécesseurs. Il a reçu la foudre, et pour plusieurs raisons. Tout d’abord, sa parole de chef de l’État est complètement disqualifiée. Et sa faiblesse politique et son narcissisme l’empêchent de sortir de la nasse. Il pourrait dire : « Il fait jour à midi » que ce serait aussitôt une tempête qui lui répondrait : « non il fait nuit, à cause des heures sombres ». Ensuite, le problème Pétain est insoluble, car le séparer en deux parties, comme l’avait fait Charles de Gaulle, est aujourd’hui impossible. Sa place dans la mémoire collective est d’abord et avant tout celle de ce qu’il est, un traître antisémite.
D’un « grand soldat » l’autre
Pour ma part, Philippe Pétain est « la triste enveloppe d’une gloire passée portée sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait », statuait Charles De Gaulle, le 18 juin 1941. Il est ensuite et aussi le traître qui fera délibérément le choix de l’ennemi y compris dans ses aspects les plus ignobles. Il n’y a qu’un tarif pour cette trahison, un poteau dans les fossés de Vincennes et 12 balles, fussent-elles symboliques comme ce sera le cas pour lui. Mais la question de ses mérites militaires dans la Première Guerre mondiale relève aujourd’hui du débat et de la recherche historique. Emmanuel Macron aurait dû éviter de se prendre pour De Gaulle et ne pas s’en mêler, mais nous savons désormais d’expérience qu’il ne comprend pas grand-chose.
Lorsque je parle du retour de la dimension familiale, je pense au surgissement dans l’opinion publique à ce moment de la figure de mon arrière-grand-père, Édouard de Castelnau, qui méritait plus que tout autre d’être élevé à la dignité de maréchal de France. Et ce surgissement se fait comme le symbole contraire de celui de Pétain. Claude Askolovitch (!) le résume très bien dans un tweet en forme de commentaire sur la polémique Pétain : « Pensée au général de Castelnau, qui sauva en 14 l’armée de Lorraine, qui perdit trois fils dans la Grande guerre, dont la République ne fît pas un maréchal car il était trop catholique, et qui condamna Pétain en 1940 et encouragea la Résistance. A propos de ‘grands soldats’… »
Pensée au général de Castelnau, qui sauva en 14 l’armée de Lorraine, qui perdit trois fils dans la Grande guerre, dont la République ne fît pas un maréchal car il était trop catholique, et qui condamna Pétain en 1940 et encouragea la Résistance. A propos de « grands soldats »...
Et l’aspect étonnant de cette forme d’intronisation comme contre-modèle de celui qui l’avait nommé à Verdun le 23 février 1916, c’est qu’elle est absolument justifiée.
L’armistice du 11 novembre, une erreur nécessaire
Les historiens s’accordent à considérer à la fois sa stature, l’importance de son rôle, l’ampleur de ses sacrifices, et le caractère injuste de la mesquinerie politicienne dont il eut à souffrir. Mais il y a plus. On sait peu aujourd’hui, compte tenu de l’importance de cette fin des hostilités sonnée sur la terre de France en cette 11e heure du 11e jour du 11e mois de cette année 1918, que le 13 novembre la IIe armée française commandée par Édouard de Castelnau devait lancer en Lorraine l’offensive pour permettre de rentrer sur la terre de l’ennemi. Et le mettre complètement à genoux. Je suis de ceux qui pensent que l’armistice du 11 novembre était inévitable pour mettre fin au cauchemar, qu’il est difficile d’en faire le reproche à ceux qui l’ont voulu. Mais l’Histoire a montré ensuite, comme l’avait analysé Castelnau dès ce moment-là que c’était une erreur stratégique majeure. Son territoire inviolé, son armée rentrant à peu près en bon ordre, la légende du coup de poignard dans le dos pouvait naître en Allemagne et amener aux conséquences funestes que l’on sait. Vingt ans plus tard, cette erreur allait, en un sens, coûter les 60 millions de morts de la Deuxième Guerre mondiale. Entre les deux guerres, chaque fois qu’il appelait à la méfiance et à la vigilance vis-à-vis de l’Allemagne on le traita de Cassandre et de belliciste. Un parlementaire lui lancera même à la face : « Mon général, trois fils, ce n’est pas assez ? »
Lorsque surviendra l’effondrement de 1940, âgé de 90 ans, il désavouera l’armistice et l’instauration de l’État français, auquel il refusera son soutien. Deux de ses petits-fils et deux de ses petits-neveux en âge de porter les armes rejoindront, avec son approbation, les armées de la France combattante et participeront aux combats pour la Libération. Noël de Mauroy sera tué dans les Vosges en novembre 1944 ; Jean de Castelnau dans son char, en décembre, en rentrant dans Strasbourg ; Urbain de La Croix, le petit-fils orphelin qu’Édouard avait élevé, sera tué en janvier 1945 au passage du Rhin. Gérald de Castelnau, mon père, le dernier des quatre sera grièvement blessé. Eh oui, il faut croire que le destin avait décidé que pour le service de ce pays, trois fils ce n’était pas assez. Pendant ce temps, Philippe Pétain poursuivait jusqu’au bout, jusque tout en bas, le chemin de ses trahisons.
Macron l’amnésique
Alors, Édouard de Castelnau, l’anti-Pétain, le contre-exemple ? C’est l’évidence, et Claude Askolovitch l’avait bien vu, peut-être en partie involontairement. Voyez-vous, Monsieur le président de la République, une fois de plus vous avez voulu faire le malin, en étalant maladroitement votre absence de sens politique et votre ignorance historique. Mais la référence à ce « grand soldat » là, dont vous n’aviez probablement pas la moindre connaissance, n’apparaît pas seulement à cause de vos errances mémorielles, mais aussi à cause de ce que vous voulez faire à la France. Ce rappel intervient alors même que vous annoncez votre projet d’armée européenne avec l’Allemagne avec cette justification sidérante « pour faire face à la Russie qui est à nos frontières ». Pardon ? On rappellera pour mesurer l’inanité de cette formule que Paris et Moscou sont séparés par 2800 km et pas moins de quatre grands pays. Et pendant que vous vous moquez ainsi du monde, on apprend l’existence de discussions pour une mise en commun de la dissuasion nucléaire française et du partage du siège de la France au conseil de sécurité de l’ONU. Êtes-vous inconscient au point de faire ainsi de la France une cible privilégiée de la Russie, qui n’a rien demandé et qui ne nous menace en rien ? Pour faire plaisir à l’Allemagne avec laquelle nous avons des intérêts à ce point divergents. Vous entendez donc pousser encore un peu plus loin la soumission à l’Union européenne sous direction allemande ? Mettre en cause dans ces proportions l’indépendance de la France ?
Philippe Pétain trahissait sa patrie en promulguant ses ordonnances antijuives avant même que les Allemands l’aient demandé. Et il faisait tout pour mettre les ressources de son pays au service de l’Allemagne nazie dans la guerre immonde qu’elle menait. Il ne faut pas l’oublier, il avait un projet politique, celui d’une France abaissée dans une Europe dominée par l’Allemagne. Ce projet-là, et toute proportion gardée, ce serait donc aussi le vôtre ?
Mais ce sera non, Monsieur Macron ! Comment voulez-vous que nous l’acceptions ? Nous le refuserons d’abord parce que c’est l’intérêt de notre pays, et que vous êtes en train de l’abîmer et de lui faire prendre des risques inconsidérés. Mais nous le refuserons aussi parce que nous avons de la mémoire, et en particulier celle des sacrifices de ceux de 14-18 et de 39-45.
Et cela aussi nous oblige.

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L'affaire Sarah Halimi et le tabou du «nouvel» antisémitisme
Par Caroline Valentin
Mis à jour le 14/07/2017 à 16h56 | Publié le 14/07/2017 à 14h03
FIGAROVOX/DECRYPTAGE - Kobili Traoré, l'homme qui a battu et défenestré Sarah Halimi le 4 avril à Paris, a été mis en examen pour homicide volontaire. A ce stade, le caractère antisémite du meurtre n'est pas retenu. Pour Caroline Valentin, cette affaire est symptomatique du déni français autour de l'antisémitisme arabo-musulman.

Caroline Valentin est coauteur d' Une France soumise, Les voix du refus (éd. Albin Michel, 2017).

Dans la nuit du 4 avril 2017, à Paris, Sarah Halimi, une femme de confession juive de 65 ans, est sauvagement assassinée. Son meurtrier, Kobili Traoré, un musulman radicalisé d'origine malienne au casier judiciaire long comme le bras, s'acharne sur elle pendant 40 longues minutes, d'abord dans le salon de de Sarah Halimi, puis sur son balcon. Il hurle «Allah Akbar», insulte sa victime, la traite de «grosse pute», de «sheitane» (démon en arabe). Plusieurs voisins entendent puis assistent, de leurs fenêtres ou de la cour, épouvantés, au massacre. Dans l'excellent article que Noémie Halioua a consacré à cette affaire dans le dernier numéro de Causeur, elle rapporte le témoignage de l'un d'entre eux: «la première chose qui m'a réveillé, c'est des gémissements d'un être vivant en souffrance. C'était de la torture. Au début, je pense que c'est un animal ou un bébé. Mais après, en ouvrant le rideau et en ouvrant la fenêtre, je comprends que c'est une femme qui gémit sous les coups qu'elle reçoit. A chaque coup, j'entends un gémissement, elle n'a même plus de force pour pousser un cri». Kobili Traoré tape tellement fort que son poing droit est tuméfié. Puis, apercevant dans la cour la lumière des lampes torche de la police, il hurle «attention, il y a une vieille dame qui va se suicider», saisit sa victime - encore vivante - par les poignets et la fait basculer par-dessus la balustrade de son balcon. Sarah Halimi gît dans la cour, morte, ensanglantée.
Sarah Halimi connaissait Kobili Traoré, il était son voisin, il la menaçait constamment, elle avait peur de lui. Cinq ans auparavant, la sœur de ce dernier avait bousculé l'une des filles de Sarah Halimi en la traitant de «sale juive». Quelques jours après la mort de Sarah Halimi, les quelque cinq-cent personnes qui participent à la marche blanche organisée à Belleville en sa mémoire défileront sous les - «désormais traditionnels» relève Noémie Halouia - «morts aux juifs» et «nous on a les kalash» qui fusent des cités voisines.
«Désormais traditionnels» … Oui, car les précédents sont désormais nombreux. Les «morts aux juifs» avaient déjà rythmé les défilés des manifestations «pro-palestiniennes» organisées, malgré leur interdiction, en juillet 2014 notamment à Paris et en Ile-de-France. Dans le même registre, les réactions qui ont suivi les meurtres de six personnes dont trois enfants juifs en 2012 par Mohammed Merah: l'imam bordelais Tareq Oubrou a expliqué avoir dû passer des semaines de prêche sur ce cas en raison de l'empathie pour Mohammed Merah que manifestaient les fidèles de sa mosquée ; le frère de Mohammed Merah, Abdelghani, a, quant à lui, témoigné des you-yous qui ont accompagné la mort de son frère et des félicitations que certains voisins sont venus présenter à leur mère, regrettant que Mohammed n'ait pas tué davantage de juifs. Mais cela remonte encore plus loin: Entre 1999 et 2000, année de la Seconde Intifada, le nombre d'actes antisémites a été multiplié par neuf, passant de 82 à 744. Depuis, il reste à un niveau extraordinairement élevé compte tenu du faible nombre de juifs en France, oscillant selon les années entre 400 et 900 environ, en fonction, surtout, des soubresauts du conflit israélo-palestinien. En 2002, la publication de «Les territoires perdus de la République», montre avec force témoignage la prééminence, l'ampleur et la violence de la haine à l'encontre des juifs dans certains quartiers sensibles. Ce ne sont ici que quelques exemples, parmi tant d'autres preuves qui s'accumulent depuis près de vingt ans maintenant. Pourtant, aucune de ces alertes n'a réussi à briser l'omerta politique et médiatique.
le rapport de l'Institut Montaigne sur « l'islam de France » publié en septembre 2016 indique que « l'antisémitisme était un marqueur d'appartenance » pour un quart des musulmans
Le meurtre atroce de Sarah Halimi n'a pas davantage rompu ce silence. La France est alors en pleine campagne présidentielle, les quatre candidats en tête des sondages sont dans un mouchoir de poche. Il faut soigner ses électeurs et, disons-le tout net, les juifs sont bien moins nombreux que les musulmans - moins de 500 000 contre près de 6 millions. De surcroît, le rapport de l'Institut Montaigne sur «l'islam de France» publié en septembre 2016 indique que «l'antisémitisme était un marqueur d'appartenance» pour un quart des musulmans et le sondage Fondapol de novembre 2014, que «Les musulmans répondants sont deux à trois fois plus nombreux que la moyenne à partager des préjugés contre les juifs. La proportion est d'autant plus grande que la personne interrogée déclare un engagement plus grand dans la religion.»
En ce début avril 2017, Emmanuel Macron est mis en difficulté par l'affaire Mohammed Saou. On vient tout juste de découvrir que ce référent «En Marche» du Val d'Oise a notamment partagé des posts Facebook de Marwan Muhammad, fondateur de «l'effrayant» - comme le dit Alain Finkielkraut - CCIF (Comité contre l'islamophobie en France, organe proche des Frères musulmans qui sont l'une des têtes de pont de l'islam fondamentaliste politique en France) ; qu'il soutient le régime d'Erdogan en Turquie ; qu'il a déclaré qu'il «n'a jamais été et ne serait jamais Charlie». Emmanuel Macron louvoie, écarte provisoirement Saou de ses fonctions tout en louant son travail remarquable et reporte la décision le concernant à celle de la commission éthique de son mouvement … Décision dont on n'entendra évidemment jamais parler. (Le même Saou vient d'ailleurs d'être réintégré dans ses fonctions départementales.) François Fillon, empêtré dans ses affaires de famille et de costumes, n'ose plus bouger une oreille de peur de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui pourraient faire la différence pour une qualification au second tour. Jean-Luc Mélenchon fait de grandes déclarations sur la laïcité mais brigue sans aucune vergogne le vote communautariste musulman et s'entoure de qui il faut pour cela. (Pour preuve, quelques semaines plus tard, on apprendra que Danièle Obono, fraîchement élue députée de la France Insoumise, est proche du Parti des Indigènes de la République, groupuscule identitaire dont la porte-parole, Houria Bouteldja, s'est notamment illustrée en déclarant «Mohamed Merah, c'est moi, et moi, je suis lui». Ces révélations n'entameront en rien l'enthousiasme du soutien dont Madame Obono bénéficie de la part de Jean-Luc Mélenchon.) Dans cette collection de tartuffes, il n'y a que Marine Le Pen, pourtant l'héritière d'un parti fondé notamment par des antisémites à peine repentis, pour condamner - à une petite reprise, et sans non plus en faire son cheval de bataille - ce crime et demander que l'on aborde enfin le sujet de «l'antisémitisme islamiste».
Qu'on aborde enfin ce sujet? Effectivement, il serait temps. Mais qui osera encore le faire? Georges Bensoussan, historien de la Shoah, spécialiste du monde arabe, a payé très cher de l'avoir évoqué lors de l'émission «Répliques» d'Alain Finkielkraut au début du mois d'octobre 2015: tribunes extraordinairement violentes se multipliant pour condamner le soi-disant «racisme» des propos de Georges Bensoussan, émanant non seulement de l'habituelle police de la pensée politique innervée par la gauche universitaire mais également de cette frange d'intellectuels juifs (tels Bernard Schalscha dans la Règle du Jeu) qui estime sans doute qu'à force de faire comme si cet antisémitisme n'existait pas, il finirait bien par disparaître ; mise en garde du CSA adressée à France Culture ; et, finalement, procès à l'initiative du Parquet qui verra les principales associations antiracistes, y comris la Licra , communier avec l'islam politique représenté par le CCIF dans la dénonciation des propos de l'historien.
La relaxe de ce dernier est exemplaire, en particulier eu égard à sa motivation limpide. En soulignant qu'il s'agissait pour l'historien non pas d'exprimer une haine mais au contraire une inquiétude, d'appeler «non pas à une séparation de la fraction supposée avoir fait sécession, à son rejet, son bannissement ou son éradication, mais au contraire à sa réintégration dans la nation française», le tribunal a remis en quelque sorte les pendules de l'antiracisme à l'heure et entendu Alain Finkielkraut qui, s'exprimant à la barre, avait déploré «un antiracisme dévoyé qui demande de criminaliser une inquiétude au lieu de combattre la réalité sur laquelle elle se fonde»: lutter contre le racisme, permettre l'intégration au sein de la nation de populations de cultures étrangères, cela commence par combattre ce qui constitue un obstacle à cette intégration et, en la matière, la fatalité n'existe pas.
Cet antisémitisme n'est pas né du conflit israélo-palestinien, il s'en nourrit. Ce conflit ne crée pas cette haine, il n'augmente pas son intensité
Il semble qu'il soit en vérité aujourd'hui politiquement très difficile de faire coexister, dans un même discours, lutte contre le racisme et contre l'antisémitisme. Les principaux coupables du second se recrutent parmi les principales victimes du premier. L'apparition de cet antisémitisme, nouveau sous nos cieux, s'inscrit dans une recrudescence puissante du fondamentalisme musulman qui n'épargne pas la France. Cette recrudescence ne se traduit pas que par des attentats effroyables mais, comme le dit Elisabeth Badinter, par l'apparition d' «une seconde société» qui «tente de s'imposer insidieusement à notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme voire la sécession.»
L'hostilité de cette contre-société ne concerne pas uniquement la laïcité, elle vise beaucoup plus largement nos principes de liberté, d'égalité et de fraternité. Car point d'égalité dans une contre-société fondamentaliste qui se définit sur un principe identitaire, pour laquelle l'individu musulman, la oumma, le dar al islam sont supérieurs à tout autre individu, communauté ou nation non musulmane. Point de fraternité universelle mais une fraternité réduite à une communauté des croyants qui se définit en conflit avec l'Occident en général et la France en particulier. Point de liberté dans un groupe qui fonctionne sur un mode clanique, imposant à chacun de ses membres la soumission à Dieu, à l'islam, à ses dogmes et à ses combats, en ce compris le positionnement conflictuel vis-à-vis de la civilisation occidentale. Cet islam politique ne reconnaît pas une seule et même humanité mais des humanités différentes. Certains hommes valent plus que d'autres à ses yeux. Et dans les formes paroxystiques de ce fondamentalisme religieux, certains hommes ne valent rien.
On comprend dès lors très bien pourquoi l'antisémitisme prospère au sein de cet islam fondamentaliste. Il n'est qu'une des formes d'un rejet de l'autre qui est consubstantiel à cet islamisme et qui se décline aussi sous la forme de racisme, de xénophobie, d'homophobie, de sexisme.
La haine du juif reste cependant la plus intense. D'aucuns attribuent celle-ci au conflit israélo-palestinien, à la politique israélienne et notamment à la poursuite des installations israéliennes en territoire palestinien. Mais ils ne savent pas ou prétendent ne pas savoir qu'il plonge ses racines dans une histoire beaucoup plus ancienne. Dans son livre de référence «Juifs en pays arabes - Le grand déracinement: 1850-1975», Georges Bensoussan rapporte la violence de cet antisémitisme dans les pays arabes et ce, de temps immémoriaux ; il explique comment, du Maghreb à l'Irak et de l'Egypte au Yémen, la vie de dhimmitude des juifs dans le monde arabe n'avait rien à envier, en termes d'oppression subie, de misère imposée, de sous-citoyenneté, d'humiliations et occasionnellement de pogroms, à celle des juifs dans l'empire des tsars. Cet antisémitisme n'est pas né du conflit israélo-palestinien, il s'en nourrit. Ce conflit ne crée pas cette haine, il n'augmente pas son intensité ; en revanche, en lui procurant le soutien de toute une gauche qui, comme le démontre Jean Birnbaum, ne comprend décidément rien au fait religieux, il légitime son expression. En mettant ses réseaux, sa culture, sa verve, son accès aux médias, sa place privilégiée à l'université et dans le monde de la recherche au service des combats arabo-musulmans, tant en France qu'à l'étranger, la gauche - extrême, morale, «antiraciste» par psittacisme plutôt que par conviction - n'est pas seulement bête, elle est extraordinairement néfaste. Elle fournit à nos adversaires (dont elle se refuse à voir qu'ils sont aussi, et d'une certaine manière surtout, les siens) une façade humaniste que leurs motifs et leurs buts n'ont pas. Nos alliances avec l'Arabie Saoudite ou le Qatar, nos interventions militaires ratées au Moyen-Orient, la colonisation des XIXème et XXème siècles sont elles aussi instrumentalisées pour justifier ce qui est présenté comme une résistance légitime à l'oppression. Mais encore une fois, ce sont nos cerveaux occidentaux qui sont sensibles à ces disputatio brillantes, argumentées, rationnelles ; dans l'esprit conquérant de l'islam politique, le combat contre l'Occident n'a pas besoin de ces justifications.
Le soutien de ces «idiots utiles» est en grande partie la cause du silence de l'Etat sur l'antisémitisme des «quartiers». Car malgré sa faible représentativité électorale, cette gauche est extrêmement influente dans les corps intermédiaires, elle a ses entrées dans un grand nombre de médias, est passée maître dans l'art de manipuler des éléments de langage droits-de-l'hommistes dégoulinants de pathos. Aujourd'hui, il est permis de dire certaines choses qui, il y a vingt ans, dix ans, voire même cinq ans eurent valu à leurs auteurs le pilori de la part de la gauche morale: on peut dire qu'il est possible d'être d'extrême-droite sans être antisémite ; on peut même dire qu'il existe un antisémitisme d'extrême-gauche ; mais on ne peut pas encore dire qu'il existe un antisémitisme arabo-musulman. Pour en parler, il est plus prudent de faire référence au «nouvel» antisémitisme et rester dans les allusions, les périphrases et les sous-entendus. A la moindre erreur, à la moindre référence trop directe, la cabale obscurantiste de ces inquisiteurs modernes se déchaîne et le contrevenant est immédiatement envoyé rôtir dans l'enfer du racisme, sans qu'aucun gage de sa moralité et des motivations réelles, aussi irrécusable soit-il, ne puisse l'en sortir. Car répondre à des accusations aussi graves et se justifier demande des explications longues, à étapes, incompatibles avec l'immédiateté des médias et leur incapacité à traduire la subtilité et la complexité. Et on le sait bien, le démenti a beaucoup moins d'impact que l'accusation: une fois que le doute plane, c'est mort, et nos responsables politiques l'ont compris depuis longtemps.
Le meurtre de Sarah Halimi doit être compris comme une alarme qui nous rappelle à nous-mêmes, à ce qui nous définit. Cette inertie est indigne de nous.
«Plus une société s'éloigne de la vérité, plus elle hait ceux qui la disent» nous prévenait George Orwell. L'incapacité politique de désigner cet antisémitisme pour ce qu'il est interdit d'en faire l'analyse historique, anthropologique et religieuse et par voie de conséquence, d'entreprendre les actions spécifiques et ciblées qui seraient nécessaires pour le vaincre. La France s'enfonce chaque jour un peu plus dans une politique multiculturaliste à relents - involontairement, mais inévitablement - racialistes. Racialistes pour ne pas dire racistes car cette attitude culturaliste qui prétend être inspirée par le respect de cultures différentes n'est rien d'autre que l'abandon à bas bruit de notre modèle d'intégration, jugé inaccessible pour ces populations, présumées, par nos responsables politiques chaperonnés par une partie de nos associations antiracistes, comme incapables de sortir de leurs modes de pensée et de fonctionnements archaïques. On a renoncé à aider ces populations, à leur tendre la main. En abandonnant les juifs, on a aussi abandonné ces dernières et, ce faisant, nous nous sommes perdus nous-mêmes.
Le meurtre de Sarah Halimi doit être compris comme une alarme qui nous rappelle à nous-mêmes, à ce qui nous définit. Cette inertie est indigne de nous. La France, pays des Lumières, berceau des valeurs universelles des droits de l'homme, ne peut pas être un pays où les juifs se font agresser et tuer, parce que juifs, dans l'indifférence générale. Nous sommes tous héritiers d'une histoire, nous sommes tous comptables d'un héritage qui va de Salomon de Troyes à la France de Vichy en passant par l'émancipation des juifs en 1791 (que la France a été la première en Europe à consentir) et par l'affaire Dreyfus. Par respect pour ce que nous sommes, pour ce que nous nous targuons de représenter, nous n'avons pas le droit d'assister sans réagir à la montée de la haine contre nos concitoyens juifs. Il en va de notre admiration pour la France et, en définitive, de notre fierté d'être français.
Caroline Valentin



Terrorisme : on sacrifie les victimes pour ne pas avoir à livrer bataille contre les bourreaux
Par Shmuel Trigano
Publié le 28/07/2016 à 12h09
FIGAROVOX/ANALYSE - Quand des Français tuent des Français, cela s'appelle une guerre civile, explique Shmuel Trigano dans un grand décryptage. Pour le philosophe, l' «antisémitisme musulman» du début des années 2000 était un signe annonciateur de celle-ci.

Professeur émérite des Universités, Shmuel Trigano est un philosophe et sociologue, spécialiste de la tradition hébraïque et du judaïsme contemporain.

Après l'attentat de Nice et le meurtre du prêtre de Saint Etienne du Rouvray, la France s'est retrouvée à nouveau plongée dans une atmosphère qui rappelle celle que décrit admirablement Albert Camus dans La Peste, quand un mal profond mais inommé ronge l'ambiance de la ville d'Oran. Le dispositif mis en place depuis Charlie Hebdo et dont la commémoration de la tuerie de Toulouse avait constitué un prototype ne «prend» plus.
La stratégie du déni
Je fais référence au cérémonial qui s'est mis en place pour «gérer» chaque attentat. L'effusion de compassion, qui en est la marque, est ambivalente: si elle accuse le coup de la réalité (reconnaissant qu'il y a des victimes), elle l'engloutit dans l'émotion, pour en annuler de facto le sens (en censurant la motivation que les agresseurs donnent à leur acte, à travers le rite du «pas-d'amalgame»). Or la réalité est brutale et ne fait pas dans la dentelle. Les actes terroristes sont commis explicitement au nom de l'islam et leurs perpétrateurs ne se recrutent pas au Moyen-Orient mais parmi les musulmans, en France même, dont ils sont natifs. C'est aussi dans ce milieu qu'ils trouvent abri et refuge. Avec le djihadisme mondial «franchisé», qui se développe aujourd'hui, le voisin qui vous dit «bonjour», le fonctionnaire qui vous reçoit, pourrait sans prévenir se transformer en djihadiste armé d'un couteau, d'une hache ou d'une voiture. La réalité, c'est ce que nomme en l'occultant (là aussi) le «nous sommes en guerre»: une guerre qui ne se mène pas à partir du porte-avion Charles de Gaulle mais sur le sol national et dont témoigne la militarisation de la sécurité publique. C'est très exactement ce que l'on nommait, avant l'ère du post-modernisme , une guerre civile. Le gouvernement ne fait que le confirmer lorsqu'il annonce que, même après la défaite du Califat, cette «guerre» ne sera pas finie.
Cette guerre civile est, pour être plus précis, l'effet d'une guerre de religion planétaire. Le meurtre des non-musulmans est perpétré par les islamistes comme un sacrifice religieux offert à la divinité, un meurtre «moral», «sacré», de même que la mort recherchée du pseudo «martyr» lui ouvre la porte du paradis: un véritable culte de la mort. Il faut comprendre cette logique d'un autre âge, profondément régressive sur le plan de l'histoire humaine (la régression de la religion au sacrifice humain!), pour comprendre le motif de tous ces massacres. Cette explication n'est pas un commentaire de ma part. Elle découle de sources coraniques et elle est confirmée par l'imam Qaradawi, qui siège au Qatar, pays ami de la France, et qui est le chef du Conseil de la Fatwa pour l'Europe, le mentor sur la plan de la Charia des Frères Musulmans (et donc de leurs émules français). Dans ses décisions juridiques , il justifie le meurtre des non musulmans, et avant tout des Juifs, comme un moyen licite de défendre et illustrer l'islam. Il va même jusqu'à estimer que, si le «martyr» le juge nécessaire, le meurtre des non-musulmans pourrait s'accompagner, pour le succès de l'opération, de la mort de musulmans (ainsi expédiés illico presto au paradis). Sur ce dernier point, celà montre parfaitement que le fait que les attentats frappent aussi des musulmans ne diminue en rien le caractère et la justification exclusivement islamiques de ces actes. À ce propos, il est pitoyable de voir journalistes et experts se perdre en conjectures sur les motifs des massacres et entraîner avec eux un public sidéré et égaré, parce qu'ils se refusent à voir la réalité en face...
Les huées de Nice contre le gouvernement traduisent l'échec de la doctrine sécuritaire de l'Etat.
Cette réalité - vécue objectivement dans l'inconnaissance -, le Pouvoir, par sa faiblesse et ses idées fausses, ne veut ni ne peut la nommer. C'est la fonction que remplit le deuxième rouage du dispositif dont la finalité est de «naturaliser» la menace. Le slogan «il faut vivre avec le terrorisme - il y aura d'autres attentats» en est l'expression. Le Pouvoir traduit sa défaite en rase campagne sous la forme d'une injonction qui conjure l'état de guerre civile potentielle par l'affirmation d'une solidarité espérée («tous ensemble/restons unis/le terrorisme veut nous diviser») mais que les attentats érodent l'un après l'autre.
Ce cérémonial est devenu inefficace. Les huées de Nice contre le gouvernement traduisent quelque chose de profond: l'échec de la doctrine sécuritaire de l'Etat. La situation que j'ai tenté de décrire démontre sa défaillance à l'épreuve de la réalité. Toutes les actions qu'elle promeut dans le domaine sécuritaire ne peuvent être que cautère sur une jambe de bois. Elle présente un vice de forme stratégique qui retentit sur la tactique.
Les valeurs légitimantes: la «morale»
Cette politique se veut «morale» et «démocratique», étayée sur des valeurs (un mot qu'invoque souvent le ministre de l'intérieur) comme: le «pas d'amalgame», l'État de droit, la démocratie. À l'examen, cependant, ces valeurs ne sont ni réalistes, ni honorées. Où est l' «état de droit» quand les «droits du citoyen» - le droit
Que sont ces « droits de l'homme » s'ils assurent avant tout les avantages des terroristes et de leurs apprentis ?
minimal à la sécurité - ne sont pas assurés? Que sont ces «droits de l'homme» s'ils assurent avant tout les avantages des terroristes et de leurs apprentis? L'Etat met en place une armada institutionnelle (jusqu'à un cadre de convalescence mentale pour les djihadistes retour de Syrie!) pour surveiller les futurs djihadistes (fichés «S» et autres) afin de ne pas attenter à leurs «droits de l'homme», quand il faudrait donner un coup de pied définitif dans la fourmilière. On attend que le meurtrier passe à l'acte pour l'arrêter au lieu de l'empêcher de commettre son acte. C'est là une moralité sans réciprocité qui prône le sacrifice des victimes. Quant à l'état de droit, il est par définition suspendu en «état de guerre» (une proclamation claironnée de toutes part). Ce que traduit bien la notion juridique d' «état d'urgence». La guerre sur le sol français n'est-elle pas évidente avec ces tueries de masse et l'insécurité de toutes parts? Quant au «pas d'amalgame», il ne devrait pas empécher de reconnaitre la
On attend que le meurtrier passe à l'acte pour l'arrêter au lieu de l'empêcher de commettre son acte. C'est là une moralité sans réciprocité qui prône le sacrifice des victimes.
motivation religieuse islamique des terroristes, expressément proférée dans leurs actes. L'islam est aujourd'hui entré dans une guerre de religion féroce: interne (chiites-sunnites) et externe, contre l'Occident (sans négliger, sous d'autres cieux, l'indouisme et le judaïsme). Le sunnite sait parfaitement que la guerre que lui fait le chiite est motivée par une interprétation religieuse de l'islam. Pourquoi les non-musulmans s'interdiraient-ils de reconnaître que l'islam inspire aussi aux djihadistes la haine à leur égard? S'interdire de le faire, évoquer le posssible amalgame, c'est au contraire le suggérer en sourdine, de façon massive. C'est une façon de dire que, oui, l'islam est concerné. «N'en parlons pas!»... parce que tout le monde le sait.
On glisse ici d'une situation singulière, particulière (une agression) issue du monde musulman - qui, elle, est condamnable - à la généralité (l'Islam en général) dont elle relève, pour exonérer la première au nom de la préservation de la dernière. C'est ce que vient vérouiller dans la machinerie rhétorique, dont le pouvoir médiatico-politique est l'ingénieur, le concept récent, forgé de toutes pièces à cet effet, d' «islamophobie».
Islamophobie ? Comme si la critique des idées islamiques relevait d'une « phobie », d'une maladie psychique obsessionnelle . Dirait-on la même chose des critiques athées ou laïques du christianisme ou du judaïsme ? Bien évidement, non.
Comme si la critique des idées islamiques relevait d'une «phobie», d'une maladie psychique obsessionnelle . Dirait-on la même chose des critiques athées ou laïques du christianisme ou du judaïsme? Bien évidement, non. La lutte contre l' «islamophobie» identifiée à la lutte conre le racisme a pour finalité d'interdire tout débat idéologique comme politique sur l'islam, ses actions, quelles qu'elles soient, et ses présupposés. Le terme indique bien que l'islamophobie ne relève pas de la lutte contre le racisme et la discrimination mais de la défense et illustration d'une religion et de ses représentants et donc de la censure de toute critique à son égard . Le «pas d'amalgame» s'y inscrit. Il instaure un privilège en sanctuarisant une seule religion dans l'Etat.
Avec une telle morale, la réalité, et la menace, ne peuvent que se dissiper dans le brouillard: on évoque ainsi «Le terrorisme», «La radicalisation», «La barbarie»... là où il s'agit, dans la bouche même des assassins, d'une guerre de religion. Mais «la vie doit continuer» comme si de rien n'était, ce qui donne un drôle de cocktail psychique dont on se demande ce qu'il produira en bout de parcours! Aujourd'hui, c'est manifestement l'égarement, l'abandonisme, l'angoisse. Le Français moyen ne comprend rien à ce qui se passe. On a le sentiment de s'enfoncer dans une lente agonie. Le titre d'un livre écrit par l'époux d'une victime du Bataclan, Vous n'aurez pas ma haine (Antoine Leiris, Fayard 2016), exprime bien l'égarement du public. Qu'auront-ils donc? Mon amour? Mon respect? Mon dédain? Tel n'est pas le problème! Le désir de vengeance devant l'injustice et l'ignominie est au contraire un sentiment très sain. C'est la base de la justice quand elle est maitrisée par la Loi. L'étouffer, c'est nécessairement retourner contre soi la violence qu'on a reçue de l'agresseur, accepter une condition de victime née et passive face à l'ignominie: un boulevard pour le crime. Plus la défaillance de l'Etat à assurer la sécurité se répète, plus la compassion devient un sentiment et un comportement débilitants.
Le précédent de la lutte contre l'antisémitisme: 13 caractéristiques
Pour l'observateur attentif de la situation française , les éléments de ce tableau, ce «boulevard pour le crime», étaient déjà tous réunis depuis le début des années 2000, lorsque les agressions antisémites ont commencé à se multiplier pour conduire là où nous sommes présentement.
1) Entre la fin de 2000 et 2002 (quand Sarkozy devint ministre de l'intérieur, prenant la suite du socialiste Daniel Vaillant, en mai 2002) se produisirent plus de 500 agressions antisémites, sur lesquelles régna un black out total dans les médias, les pouvoirs publics et les institutions juives. La liste était pourtant très bien tenue . C'est ce black out, inexplicable alors, qui m'avait conduit à créer en 2001 l'Observatoire du monde juif dont la finalité visait à informer l'opinion publique et la classe politique, les médias, de ce qui se passait. C'est aussi ce qui avait conduit le commissaire Sammy Ghozlan à créer à la même époque le Bureau National de Vigilance Contre l'Antisémitisme. Celà génait le judaïsme officiel que l'on parle d' «antisémitisme»... Nous en eûmes l'explication (à la fois de cette gène et surtout de ce black out) quelques années plus tard, de la bouche de Daniel Vaillant, ministre de l'intérieur alors, quand nous apprîmes que l'ordre (?) en était venu du gouvernement Jospin afin de «ne pas jeter de l'huile sur le feu». L'étonnement de constater que toute une société, réputée pluraliste et libre, y compris la communauté juive, acceptèrent alors de se soumettre à cet ordre est toujours entier. On ne croyait avoir vu celà qu'en Union Soviétique .
C'était une erreur politique gravissime, aux graves implications pour la France (et la «démocratie»):
1) Il sacrifiait la sécurité des citoyens d'origine juive pour sauvegarder la «paix publique», mais laquelle? Les agressions antisémites dénotaient de facto une situation de guerre civile quand des citoyens d'origine musulmane s'attaquait à d'autres concitoyens parce qu'ils étaient d'origine juive... La paix civile, qui n'était pas encore l'inénarable «vivre ensemble» impliquait ainsi le sacrifice de la société, du moins d'une de ses parties. Le «tous ensemble» suppose toujours un «bouc émissaire»!
2) Il impliquait le refus programmatique de nommer et d'identifier les faits, ce qui n'empêcha pas l'invention d'un nouveau narratif de la réalité. Comme le révélait la liste des agressions, les agresseurs provenaient de contrevenants d'origine maghrébine ou sud-saharienne. Pour ne pas le reconnaître, les faits furent escamotés et dénaturés.
3) On cacha l'antisémitisme derrière des mots valises: «conflit inter-communautaire», «conflit importé», des formules assassines qui contribuaient à culpabiliser aussi les victimes pour ce qu'elles subissaient.
4) Comme les faits n'étaient pas reconnus comme «antisémites» on leur trouva des justifications «sociologiques» (le chômage, la pauvreté, l'»apartheid social» selon Valls) ou psychologiques (l' «humiliation» arabe , supposée héritée du colonialisme, les problèmes psychologiques) qui exonéraient systématiquement les agresseurs et culpabilisaient les victimes.
5) La faute fut plus précisément reportée sur une extrême droite pourtant presque totalement absente de cette scène. Pendant des années, on la fustigea au lieu de combattre l'antisémitisme islamique. Rappelons nous la stupéfaction engendrée par le massacre commis par Mohamed Merah. Une manifestation «spontanée» se déroula à Paris, conspuant le Front National, supposé être la seule cause de l'antisémitisme!
6) La faute fut aussi reportée sur les Juifs et Israël. Le mythe d'une «communauté juive agressive» hanta le discours médiatique. Israël fut accusé d'être à l'origine des troubles de la société française. L'antisionisme devint le contre-récit des vérités cachées. Moins on reconnut le caractère franco-français (et islamique) des agressions, plus on accabla Israël. Le sionisme devint ainsi le nom d'une mystification obscure, le bouc émissaire logique du mensonge originel sur les faits. Les médias, avec en tête l'AFP, présentèrent systématiquement une version biaisée du djihad palestinien. Toute la société française, en tout cas ses médias, partagèrent le haro sur Israël.
7) Les islamistes et autres activistes y trouvèrent un créneau légitimant leur montée sur la scène politique. C'est la cause palestinenne qui a été la clef de l'entrée de l'islam dans la politique française, avec l'accord tacite de celle ci. Le ministre des affaires étrangères d'alors, Hubert Védrine alla même jusqu'à déclarer «comprendre» pourquoi des «jeunes de banlieue» s'attaquaient à des Juifs (leurs concitoyens!) à la lumière de «ce qui se passait» en Israël. L'antisionisme a ainsi rempli trois fonctions. Outre qu'il sert de vecteur de rapprochement aux sympathisants des islamistes, qui s'identifient ainsi à leur haine la plus forte, il procure à ces derniers une voie d'accès «consensuelle» à la scène politique française (puisqu'il est censé être politiquement moral), en même temps qu'il fournit aux deux mouvances une couverture supposée légitime à ce qui est fondamentalement de l'antisémitisme . L'antisémitisme du djihadiste est la cause de son «antisionisme», le sionisme incarnant la liberté du Juif se rebellant contre la prison sociale, politique et existentielle que lui réserve la Charia.
8) Comme le coupable de cet état de faits était Israël et ceux qui le «soutenaient», la crise fut tenue pour ne pas concerner la société française. On renvoya dos à dos «les deux communautés» (selon l'expression violente de Mitterand après la guerre du Golfe, désignant «deux communautés» dans la société française) mais ce sont les Juifs qui furent sur la sellette. Quand ils nommaient leurs victimes, ils furent qualifiés de «racistes», de «communautaristes», voire (Alain Minc) d'être les introducteurs du communautarisme en France, ce qui revenait à dénationaliser en masse des Français qui l'étaient pour la majorité (les originaires d'Algérie) depuis 1870 (bien avant Alain Minc!). Quand ils désespérèrent d'être entendus et finissaient par quitter la France, ils se virent qualifiés (Christophe Barbier dans un scandaleux éditorial de L'Express) de «Baal Zevouv» (Belzebuth!), ou comparés (par Pierre Conesa, haut fonctionnaire, auteur de Guide du petit djihadiste, (Fayard, 2016)) aux djihadistes partant en Syrie, le même spécialiste conseillant à la France d'adhérer à l'Organisation de la Conférence Islamique (dont la capitale déclarée - mais quel «expert» le sait? - est «Al Kuds», soit Jérusalem quand elle sera «libérée»).
9) En somme les victimes furent niées, désidentifiées, exclues symboliquement, vilipendées, et dans le meilleur des cas enfermées derrière des barrières de protection policière, les isolant ainsi du reste de la société française pour mieux sauvegarder «la paix publique». On sacrifia la victime pour ne pas avoir à livrer bataille contre le bourreau. Il fallut attendre «le Français Merah» (expression journalistique typique) pour que l'on accepte enfin, avec un «étonnement» illégitime, que la crise concernait la société française. Et que, peut-être, il fallait faire quelque chose!
10) Comme l'Etat et la Justice se sont avérés incapables d'identifier qui était la victime, qui était l'agresseur, comme ils ont supposé que la victime était complice de l'agresseur, ils optèrent pour une politique de «conciliation» et de «pacification» - pour de bon communautaro-religieuse cette fois-ci, là où il fallait qu'il exerce sa souveraineté. L'Etat se fit le grand ordonnateur d'un «dialogue des religions», comme s'il confiait aux religions la capacité et la responsabilité de faire la paix et comme si toutes les religions étaient en guerre. Sur le plan politique, cela revenait à reconnaître la défaillance de l'Etat et du ministère de l'intérieur.
11) Cette politique erronée ramenait, par la bande, le christianisme et le judaisme à une condition qu'ils avaient dépassée depuis Napoléon 1er et à laquelle l'islam n'a pas encore accédé pour des raisons historiques très simples . Dans le discours médiatique, l'accusation fut lancée contre toutes les religions, pour ne pas la porter contre l'islam qui, seul, pose problème aujourd'hui au regard de la démocratie sur le plan de son retard de modernisation et du fait d'une situation nouvelle où il se retrouve minoritaire, ainsi au sein de nations (si elles existent encore en Union Européenne) et non d'un empire.
11) Au lieu que l'Etat impose un ordre sécuritaire de lui même, on chargea les religions de trouver un modèle de «pacification». Plutôt que le modèle de la République, on chanta les louanges du mythe historico-politique de «l'Espagne des trois religions» (sous l'ordre de la Charia!), un mythe hissé gravement au hit parade de l'Education nationale ... Le «vivre ensemble» - traduction «républicaine» de ce mythe - devînt la scène de la défaite de l'Etat et tout spécialement de la République. Ce slogan désigne effectivement le contraire de l'»être ensemble», soit un ordre social marqué par l'existence de collectivités séparées et discriminées juridiquement sur le plan du pouvoir politique mais sous la houlette coercitive de l'ordre juridique d'une seule «communauté». On se demande comment ce modèle détestable aux yeux des valeurs modernes, sorti tout droit du haut Moyen âge, a pu inspirer tant d'activisme politico-culturel.
12) Les autorités républicaines purent même affirmer des convictions théologiques en faveur de l'islam, «soluble dans la République» (Hollande à Tunis), se faire les promoteurs de son innocence de principe, là où les autres religions étaient mises en cause de façon sourde mais omniprésente. On accrédita une mouvance politique dangereuse, les Frères musulmans, à la tête de l'UOIF, ses partisans furent chéris par les plateaux de télévision et les politiciens (tragiquement incompétents en la matière). Tout un pan de l'opinion française fut, par contre, écarté de la scène et stigmatisé.
13) Les éléments de langage journalistique achevèrent de rendre la situation incompréhensible. La première page de Libération du 16 juillet 2016, intitulée «Pourquoi?» vaut son pesant d'or, ce journal posant, après Nice, la question du pourquoi d'une situation qu'il a très fortement contribué à créer. J'ai en mémoire notamment trois pages de célébration d' un livre réputé sociologique, La tentation antisémite de Michel Wievorka (Robert Laffont, 2005), qui soutenait avec force «enquêtes» qu'il n'y avait pas d'antisémitisme en France mais qu'il y avait par contre un «communautarisme» juif qui provoquait les «banlieues populaires»... Pas besoin de dire que les faits, sur le moment même - et oh combien après! - ont démontré l'inanité de cet argument.
Le début de la fin de la stratégie du déni
Deux faits ont ébranlé la stratégie du déni: l'affaire Mérah, par laquelle les médias découvrent qu'un «Français» (l'expression «le Français Mérah» fut répétée à l'envi dans les médias), né en France, pouvait devenir meurtrier de Juifs, sans rapport direct avec Moyen Orient, ni avec la condition d'immigré et sous le prétexte fallacieux de «venger les enfants de Gaza» (justement, qu'est-ce que le discours médiatique français a pu écrire sur Gaza?) Mais la controverse autour de l'immigration en Israël, lancée à cette occasion par l'invitation de Natanyahou aux Juifs de France, montre qu'on ne comprenait toujours pas les raisons pour lesquelles des Juifs s'en allaient.
C'est alors que la stratégie de la compassion fut mise en œuvre, quoique de façon limitée. Le massacre de Charlie Hebdo fut le déclencheur de l'universalisation du danger qui ne planait jusqu'alors, croyait-on, que sur les Juifs (déjà mis à l'écart de facto de la société entière pour raison sécuritaire), et ne dépasserait pas les barrières entourant leurs lieux privilégiés. Sans Charlie Hebdo, le massacre de l''Hyper-casher serait resté dans sa petite case et derrière son cordon de sécurité qui l'isolait de la société. Charlie Hebdo vit aussi le triomphe de la compassion massive, le sentiment dominant du «vivre ensemble» ...
Alors, et de plus en plus par la suite, il est devenu clair que c'est toute la société qui est menacée et pas uniquement les Juifs - quoique toujours eux, aussi, électivement. L'enclos sécuritaire dans lequel ils avaient été enfermés (et exclus) englobe maintenant toute la société. L'idée qu'Israël est toujours coupable subsiste cependant. Il n'est que de voir le traitement discriminant que l'AFP fait, ces jours ci même, du djihadisme palestinien et du djihadisme français. L'agresseur (des Israéliens, ou plus précisément des «Juifs») , est toujours exonéré, là où, en France, il est (quoiqu'à peine) condamné mais toujours pas nommé ni ramené à son motif religieux - jusqu'au comique.
Ceci explique pourquoi le «nouvel» antisémitisme fut au cœur de la situation française, comme le laboratoire, durant 15 ans, de ce qui s'y tramait. Il en est la clef. Michel Houellebecq traduit cet état de faits, à sa manière, dans Soumission , en mettant dans la bouche de son héros que sa petite amie juive quitte pour Israël devant l'avancée islamique: «il n'y a pas d'Israël pour moi, une pensée bien pauvre; mais une pensée exacte».
Shmuel Trigano


Alain Finkielkraut : «Au nom de la lutte contre l'islamophobie, on sous-estime la haine des Juifs et de la France»
Par Eugénie BastiéAlexandre Devecchio et Guillaume PerraultPublié le 26/07/2014 à 05h00
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Le philosophe Alain Finkielkraut a accordé un long entretien à FigaroVox dans lequel il donne en exclusivité son point de vue sur le conflit israélo-palestinien ainsi que sur ses répercussions en France.

Alain Finkielkraut est philosophe, écrivain et essayiste. Il construit une oeuvre autour de la transmission, la défense des humanités et la critique de la modernité. Son dernier livre, L'identité malheureuse, a suscité de très vifs débats et a connu un important succès de librairie.

FigaroVox: S'agissant du conflit israélo-palestinien, certains intellectuels vous reprochent de ne pas dénoncer les bombardements israéliens à l'encontre des civils palestiniens comme vous vous insurgiez naguère contre les sièges de Vukovar et de Sarajevo par les Serbes. Que leur répondez-vous?
ALAIN FINKIELKRAUT: Une précision pour commencer. J'aime Israël et je suis saisi d'effroi devant la haine intercontinentale qui se déchaîne sur ce tout petit pays dont l'existence est encore en question. Mais je n'ai jamais soutenu inconditionnellement la politique israélienne. Le 9 juillet, j'étais à Tel-Aviv à l'invitation du journal Haaretz qui organisait une grande conférence sur la paix. Je représentais Jcall * et j'ai dit qu'en tant qu'intellectuel juif, je devais constamment me battre sur deux fronts: contre un antisémitisme d'autant plus sûr de lui-même et dominateur qu'il dénonce le «monstre sioniste» dans la langue immaculée de l'antiracisme, et pour le compromis, c'est-à-dire la séparation en deux Etats des Israéliens et des Palestiniens. J'ai ajouté qu'en s'installant dans le statu quo, le gouvernement israélien mettait en péril le projet sioniste lui-même. Dès 1991, le grand orientaliste Bernard Lewis s'inquiétait de voir Israël devenir, sur le modèle du Liban, «une association difficile, une de plus, entre ethnies et groupes religieux en conflit». Et il ajoutait : «les juifs se trouveraient dans la position dominante qu'avaient autrefois les Maronites avec la perspective probable d'un destin à la libanaise en fin de parcours.» Pour empêcher cette prédiction de se réaliser, il serait urgent de faire ce qu'Ariel Sharon, à la fin de sa vie, appelait de «douloureuses concessions territoriales». Si ses successeurs y répugnent, c'est parce qu'ils se défient de leur partenaire, mais c'est surtout parce qu'ils ont peur de leurs propres extrémistes. Ils craignent la guerre civile entre Israéliens qui accompagnerait le démantèlement des implantations de Cisjordanie.
Gardons-nous cependant de tout confondre. Les Israéliens n'occupent plus Gaza. Il n'y a plus de présence juive sur ce territoire. Si les leaders du Hamas avaient choisi d'y construire un commencement d'Etat et, pour y assurer une vie décente à leurs administrés, de coopérer avec Israël, il n'y aurait pas de blocus et le camp de la paix israélien serait assez fort aujourd'hui pour imposer le retrait de Cisjordanie. Au lieu de cela, le Hamas a employé tout l'argent de ses généreux donateurs à l'achat de missiles et de roquettes et à l'édification d'une ville souterraine pour enfouir cet arsenal, pour cacher ses dirigeants et pour permettre à ses combattants de mener des incursions meurtrières dans les kibboutz du sud d'Israël.
N'est-il pas légitime de s'interroger sur le nombre important de victimes parmi les civils palestiniens?
Quand j'étais à Tel-Aviv, j'ai vu un petit film de propagande où le Hamas demandait aux «colons» de Beer-Sheva (NDLR: dans le Néguev) de quitter leur ville car ils allaient la pilonner. Pas questions de deux Etats pour cette organisation, pas question non plus d'un Etat palestinien. Ce qu'elle veut, c'est que la Palestine tout entière redevienne propriété de l'islam. On apprend dans sa charte que les juifs, qui grâce à leur argent contrôlent les médias du monde entier, sont à l'origine de toutes les révolutions et de tous les conflits à travers le monde ! Si la civilisation de l'image n'était pas en train de détruire l'intelligence de la guerre, personne ne soutiendrait que les bombardements israéliens visent les civils. Avez-vous oublié Dresde ? Quand une aviation surpuissante vise des civils, les morts se comptent par centaines de milliers. Non : les Israéliens préviennent les habitants de Gaza de toutes les manières possibles des bombardements à venir. Et lorsqu'on me dit que ces habitants n'ont nulle part où aller, je réponds que les souterrains de Gaza auraient dû être faits pour eux. Il y a aujourd'hui des pièces bétonnées dans chaque maison d'Israël. Mais le Hamas et le djihad islamique font un autre calcul et ont d'autres priorités architecturales. Pour gagner médiatiquement la guerre, ils veulent faire apparaître Israël comme un Etat criminel. Chaque victime civile est une bénédiction pour eux. Ces mouvements ne protègent pas la population, ils l'exposent. Ils ne pleurent pas leurs morts, ils comptabilisent avec ravissement leurs «martyrs». Et ils bombardent méthodiquement l'hôpital de campagne pour les blessés palestiniens que l'armée israélienne a installée en bordure de Gaza. Je manifesterais moi-même à Paris en faveur du cessez-le-feu à Gaza si dans ces défilés on exigeait également l'arrêt des tirs de roquettes sur toutes les villes israéliennes. Je demanderais la levée du blocus si elle était assortie de la démilitarisation de Gaza. Au lieu de cela, on confond Gaza et Sarajevo. Là où il y a la guerre, on parle de massacre, voire, tant qu'on y est, de génocide. Toutes les distinctions sont abolies par l'émotion et ce sont les plus cyniques, les plus inhumains, qui profitent de cette grande indifférenciation humanitaire.
D'aucuns comparent même Gaza - long d'un peu plus de quarante kilomètres et large de moins de dix- au ghetto de Varsovie, de sinistre mémoire. Cette comparaison vous paraît-elle déplacée? Scandaleuse?
On se souvient en effet que la Wehrmacht prenait soin, comme Tsahal aujourd'hui, de sécuriser les routes menant au ghetto pour y faire parvenir sans encombre les transports quotidiens de vivres, de médicaments, d'aides humanitaires… Le jour viendra - et il est déjà venu en Turquie -, où on ne se réfèrera plus à l'apocalypse nazie que pour incriminer Israël, le sionisme et les juifs. Je n'arrive pas à croire en Dieu, mais ce retournement du devoir de mémoire me parait être une preuve très convaincante de l'existence du diable.
Il existe des communautés juives et musulmanes dans de nombreux pays européens. Or, le conflit israélo-palestinien prend une acuité particulière en France, où les manifestations pro-palestiniennes se sont soldées par des violences. Ce conflit extérieur ferait-il éclater au grand jour «l'identité malheureuse» de notre pays que vous avez décrit dans votre livre?
Formés par le «victimisme» contemporain à ne rien comprendre et à ne rien savoir de tout ce qu'entreprend le Hamas contre la solution de deux Etats, certains manifestent très sincèrement aujourd'hui leur solidarité avec la population de Gaza sous les bombes. Mais, pour beaucoup, ces manifestations ne sont rien d'autre que l'occasion d'exprimer leur haine des juifs, de la République et des «sionistes qui gouvernent la France.» Quand ils ne s'en prennent pas à des synagogues, ces personnes font, afin d'être bien comprises, des quenelles avec des roquettes qassam en carton. De manière générale, il y a dans le monde arabo-musulman, une tendance très forte aujourd'hui à fuir toute remise en question dans la recherche éperdue d'un coupable. Si les choses vont mal, c'est la faute des juifs. Il faut donc leur faire la guerre. Ce choix de l'esprit du djihad contre l'esprit critique est une calamité pour l'occident et pour l'islam. Il faudrait soutenir ceux qui, de l'intérieur, ont le courage de dénoncer une telle attitude, comme l'écrivain algérien Boualem Sansal, et non ceux qui l'incarnent, comme le leader du Hamas Khaled Mechaal.
On a entendu dans les rues de Paris le cri «mort aux Juifs». Le phénomène est-il comparable à l'antisémitisme des années 30 ou est-il davantage le prétexte d'un communautarisme «anti-français» qu'on a vu à l'oeuvre chez certains supporters franco-algériens après les matchs de leur équipe?
L'antisémitisme des années trente agonise et la grande solidarité antiraciste des années quatre-vingt a volé en éclats. On a affaire aujourd'hui à l'antisémitisme de ceux qui se disent les damnés de la terre, d'où l'embarras des progressistes. Ils n'en reconnaissent l'existence qu'à contrecœur et quand ils ne peuvent plus faire autrement. Ainsi parlent-ils aujourd'hui de «nouvel» antisémitisme pour un phénomène qui existe depuis près de trente ans. Cette haine ne vise d'ailleurs pas que les juifs. On l'a vu lors des manifestations qui ont suivi les victoires de l'Algérie dans la Coupe du monde, des rodéos de voiture au remplacement des drapeaux français par les drapeaux algériens sur les édifices publics, comme à Provins par exemple. Il s'agissait d'exprimer tout ensemble sa fierté nationale et son mépris pour la nation où l'on vit.
En taxant d'antisémitisme toute critique d'Israël, certains membres de la communauté juive n'ont-ils pas, depuis des années, pris le risque d'alimenter la concurrence victimaire?
Je critique la politique israélienne. Je plaide sans relâche depuis le début des années quatre-vingt pour la solution de deux Etats. Je condamne la poursuite des constructions dans les implantations en Cisjordanie. Je dis que l'intransigeance vis-à-vis du Hamas devrait s'accompagner d'un soutien effectif à l'autorité palestinienne. Cela ne m'empêche pas d'être une des cibles favorites du «nouvel» antisémitisme.
Selon Pascal Boniface, de nombreux français non-juifs, en particulier les musulmans, ont le sentiment qu'il y a un «deux poids, deux mesures» dans la lutte contre le racisme et que les actes antisémites font l'objet d'un traitement médiatique plus conséquent que les autres actes racistes. Partagez-vous son point de vue ?
Je crois, au contraire, qu'au nom de la lutte contre l'islamophobie, on sous-estime systématiquement la haine dont les juifs et la France font l'objet dans toujours plus de territoires de la République. Il faut des manifestations comme celles de Barbès et de Sarcelles pour qu'on en mesure, temporairement, la réalité et l'ampleur.
Plus largement, une partie de la gauche «antiraciste» a abandonné le combat pour l'égalité des droits au profit de la défense des particularismes, voire des communautarismes. Ne porte-t-elle pas une lourde responsabilité morale dans la grave crise identitaire que traverse la France ?
C'est une responsabilité très largement partagée. A droite aussi la tentation est grande de préférer les accommodements prétendument raisonnables à la défense de la République et ce sont aujourd'hui des ministres de gauche, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, qui se montrent intransigeants en cette matière au mépris de leurs intérêts électoraux comme le leur rappelle avec inquiétude la fraction Terra nova du parti socialiste.
Derrière le rejet d'Israël par une partie de la gauche française, faut-il voir un refus de l'identité, de l'Etat-nation et des frontières?
Dans un article publié en 2004 dans la revue Le Débat, l'historien anglais Tony Judt écrivait que «dans un monde où les nations et les hommes se mêlent de plus en plus et où les mariages mixtes se multiplient, où les obstacles culturels et nationaux à la communication se sont presque effondrés, où nous sommes toujours plus nombreux à avoir des identités électives multiples, et où nous nous sentirions affreusement gênés s'il nous fallait répondre à une seule d'entre elles ; dans ce monde, Israël est véritablement un anachronisme.» De même que Saint-Paul s'indignait du refus juif de la religion universelle, nos multiculturalistes voient Israël comme un obstacle ethno-national à la reconnaissance définitive de l'Homme par l'Homme. Mais le monde humain n'est ni un supermarché, ni un dépliant touristique. Qu'est-ce que le multiculturalisme derrière le United Colors of Bennetton et la joyeuse disponibilité de toutes les cuisines, de toutes les musiques, de toutes les destinations ? C'est le choc des cultures, et dans ce choc, les juifs où qu'ils soient, quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent, sont en première ligne.
* Jcall rassemble les citoyens juifs européens qui aspirent à une paix au Proche-Orient fondé sur un accord entre Israéliens et Palestiniens, selon le principe «deux peuples, deux Etats»
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Forte hausse du nombre d'actes antisémites en France
Par Alexis Feertchak et AFP agenceMis à jour le 09/11/2018 à 10h50 | Publié le 09/11/2018 à 09h06
VIDÉO - Le nombre d'actes antisémites en France a augmenté de 69% sur les neuf premiers mois de l'année, a révélé le premier ministre Édouard Philippe dans un message posté sur Facebook. Imprécises, ces statistiques ne mesurent toutefois pas exactement l'étendue du phénomène, mais indiquent des tendances.
Après deux années de baisse, les actes antisémites en France sont en très forte hausse (+69%) sur les neuf premiers mois de 2018, s'alarme le premier ministre Édouard Philippe dans une tribune publiée ce vendredi sur Facebook.
«Chaque agression perpétrée contre un de nos concitoyens parce qu'il est juif résonne comme un nouveau bris de cristal», affirme le chef du gouvernement français, faisant référence à la funeste nuit de Cristal et à ses exactions nazies contre les Juifs en Allemagne, le 9 novembre 1938, il y a exactement 80 ans «Pourquoi rappeler, en 2018, un aussi pénible souvenir? Parce que nous sommes très loin d'en avoir fini avec l'antisémitisme», écrit Édouard Philippe, évoquant les chiffres «implacables» des actes antisémites en France sur la partie écoulée de 2018. «Alors qu'il était en baisse depuis deux ans, le nombre de ces actes a augmenté de plus de 69 % au cours des 9 premiers mois de l'année 2018», poursuit-il.
Après des chiffres élevés en 2015, les actes antisémites avaient nettement reculé en 2016 (-58%). La décrue s'était poursuivie en 2017 (-7%), avec 311 actes répertoriés. Après l'attentat antisémite de Pittsburgh, aux États-Unis, fin octobre, Édouard Philippe avait redit sa détermination à «ne rien laisser passer» en matière d'antisémitisme en France. Citant le rescapé des camps nazis Elie Wiesel pour avertir du «danger» de «l'indifférence», le premier ministre assure que «le gouvernement a précisément choisi de ne pas rester indifférent», en rappelant des décisions prises ces derniers mois.
Méthode statistique
Le gouvernement prépare notamment pour 2019 une modification de la loi afin de renforcer la lutte contre la cyberhaine, en mettant la pression sur les opérateurs du Net. «Dès la mi-novembre», une équipe nationale sera mobilisable «en permanence» au ministère de l'Éducation nationale pour intervenir dans les établissements scolaires en appui de tout enseignant confronté à l'antisémitisme, précise-t-il. Le récent plan du premier ministre contre le racisme et l'antisémitisme prévoit l'expérimentation d'«un réseau d'enquêteurs et de magistrats spécifiquement formés à la lutte contre les actes haineux», qui pourrait être étendu au niveau national, ainsi qu'un dispositif de pré-plainte en ligne afin de favoriser les signalements.
En France, les chiffres sur les actes antisémites, anti-chrétiens ou anti-musulmans sont à utiliser avec précaution. Il n'existe pas de statistiques officielles permattant de mesurer leur ampleur réelle. La loi interdit en effet de qualifier une agression selon l'origine religieuse de la victime. Lors du dépôt de plainte, seul le caractère raciste ou discriminatoire de l'infraction est retenu. Les chiffres dont on dispose sont fournis par des associations cultuelles - comme le Service de protection de la communauté juive, dépendant du CRIF - puis recoupés par les services du ministère de l'Intérieur. «C'est très consensuel, cela permet de déceler une tendance (à la hausse ou à la baisse), mais cela n'a aucune valeur statistique, et ne décrit même pas la réalité», déclarait François Pupponi, député et ancien maire de Sarcelles, sur Europe 1 en février dernier.
Origine des actes antisémites
Une autre question essentielle est celle de l'origine des actes antisémites. Depuis une trentaine d'années, à de rares exceptions près, les actes antisémites répertoriés ne sont plus le fait de groupes d'extrême droite, mais appartiennent aux «milieux d'origine arabo-musulmane», relevait la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) dès 2004 dans son rapport annuel. Plusieurs attentats djihadistes récents visant la communauté juive en sont la plus tragique illustration, à l'image de la tuerie commise devant le collège Ozar-Hatorah par Mohamed Merah en 2012 (quatre morts) et la prise d'otage de l'Hyper Cacherà Paris en 2015 (quatre morts également).
On compte également plusieurs meurtres dont le mobile antisémite est retenu par la justice, comme celui de Sarah Alimi en avril 2017 ou de Mireille Knoll en mars 2018. Ça n'a été le cas que dix mois après les faits dans le premier cas, ce qui a déclenché une vive polémique, de nombreux élus, intellectuels et représentants de la communauté juive dénonçant le silence entourant ce meurtre commis au cri d'«Allah Akbar». Dans l'affaire du meurtre de Mireille Knoll, le mobile antisémite a immédiatement été retenu. Si des doutes subsistent encore sur la réalité des déclarations antisémites de l'un des suspects, celui-ci aurait bien crié «Allah Akbar» au moment des faits. Deux meurtres qui rappellent également une autre affaire antisémite, celle du «gang des barbares» de 2006: une vingtaine de personnes, dirigées par Youssouf Fofana, ont enlevé, séquestré et torturé le jeune Ilan Halimi, qui est mort après une longue agonie.
Conflit israélo-arabe
En 2002, la CNCDH imputait les exactions commises contre les juifs à des «acteurs originaires des quartiers dits ‘sensibles'» dans le contexte particulier du conflit israélo-arabe. Ainsi, alors que les actes antisémites avaient nettement diminué à la fin des années 1990, ils ont réaugmenté avec la seconde Intifada (2000-2006). Une même recrudescence a pu être observée en 2009 après l'opération militaire «Plomb durci» de l'Armée israélienne à Gaza. De même en 2014, un nouveau pic à 851 coïncide avec la guerre de Gaza. Le chiffre toujours élévé de 2015 correspond quant à lui à une nouvelle vague de violences entre Israéliens et Palestiniens, parfois connue sous le nom d'Intifada des couteauxLe nombre d'actes antisémites est donc fortement corrélés à l'actualité.
La baisse de leur nombre en 2016 et en 2017, rappelée par Édouard Philippe, ne doit pas donner l'impression d'un mouvement de baisse continue, mais peut traduire une moindre médiatisation du conflit israélo-arabe. À l'inverse, cette année, marquée par une recrudescence des actes antisémites, correspond aussi à un nouveau pic de violences à Gaza, à l'image de la «marche du retour», manifestation palestinienne annuelle commémorant la «Nakba» (exode palestinien de 1948). Cette année, correspondant au 70e anniversaire de cet événement historique en même temps qu'au moment du déménagement de l'ambassade américaine à Jérusalem, la manifestation s'est soldée par 120 morts et plus de 4000 blessés.
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