mercredi 28 novembre 2018

Le féminisme délirant d'aujourd'hui : quelques articles

























































































































































































































































































Géraldine Smith : « Aux États-Unis, chacun vit dans sa cave identitaire »
Mis à jour le 12/11/2018 à 16h05 | Publié le 09/11/2018 à 19h11

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - De la politique identitaire au féminisme radical, en passant par la crise des opiacées, la journaliste Géraldine Smith explore diverses facettes de l'Amérique contemporaine dans un essai passionnant Vu en Amérique, bientôt en France.

Géraldine Smith vit depuis onze ans en Caroline du Nord. L'ancienne journaliste raconte l'Amérique contemporaine dans son livre Vu en Amérique, Bientôt en France, publié chez Stock.

FIGAROVOX.- Au lendemain des Midterms, on a beaucoup mis en avant dans la presse américaine et française le nouveau visage des élus démocrates: un gay, une musulmane, une latino, etc. Deux ans après l'élection de Donald Trump, la politique identitaire est-elle toujours au cœur de l'agenda politique aux États-Unis? Les démocrates ont-ils pris la mesure de leur échec en 2016?
Géraldine SMITH.- Les Démocrates comme les Républicains ont à nouveau tenté d'instrumentaliser à leur profit les revendications identitaires qui dominent et divisent la société américaine depuis des années. Les premiers sont convaincus qu'il y a un stock de votes en leur faveur à récupérer chez les “minorités” (Noirs, Latinos, femmes, musulmans, homosexuels) et au lieu de concentrer leurs efforts et leurs discours sur le contenu de leur programme économique et politique, ils se dispersent dans le clientélisme. Les seconds se posent en défenseurs d'une identité américaine blanche et chrétienne menacée. Des deux côtés, on part du principe que l'électeur voudra

- Crédits photo : stock
voter pour une personne qui lui ressemble, et non pas pour une personne dont les idées le convainquent. Et gare aux traîtres! En 2017, un sénateur noir républicain s'est ainsi fait insulter comme “house negro” - nègre de case - parce qu'il soutenait la candidature d'un membre blanc de son parti au poste de ministre de la Justice. À l'inverse, certains de mes amis ne sont plus les bienvenus chez leurs parents pour avoir soutenu Hillary Clinton à la présidentielle de 2016.
Comment jugez-vous globalement l'ambiance du pays aux lendemains de ces élections? Avez-vous le sentiment que le pays est plus divisé que jamais?
Je crois que le pays est divisé depuis longtemps et que l'avènement de Trump n'a fait que mettre en lumière le malaise profond de la société américaine. Les inégalités économiques phénoménales ont longtemps été acceptées par ceux qui croyaient dur comme fer que chacun avait sa chance. Il faut être profondément endormi pour le penser dans un pays où 1% de la population possède 40% des richesses! Mais en Amérique on trouve encore partout des drapeaux étoilés, même devant des bicoques à demi effondrées. Or, sauf dans le domaine militaire (40% des dépenses militaires dans le monde), l'Amérique est en train de perdre son statut d'“hyperpuissance”. Pour la première fois, elle est battue à son propre jeu, à savoir le “libre marché” et l'internationalisation de la compétition. Une assez grande partie de la société qu'on croit si “vitale” et “dynamique” résiste mal à cette épreuve. Plus encore qu'ailleurs, la fracture est béante entre de grands gagnants de la mondialisation et des gens “largués”. En somme, le rêve américain est en panne. Le doute s'est instillé partout, jusque dans les foyers. Que faire pour s'en sortir? Les Américains ne sont plus sûrs de la réponse. Alors parfois, des parents sont même prêts à donner des amphétamines à leurs enfants, dès le CP, pour qu'ils obtiennent de bonnes notes. Dans la communauté noire, les aînés convaincus qu'il suffisait d'être honnête et laborieux, de «filer doux» pour réussir, sont moqués par une jeunesse qui se radicalise. Je vous donne un autre exemple de la panique ambiante: à la fin des années soixante, une large majorité d'Américains se déclarait très optimiste sur l'avenir multiracial du pays. En 2001, 70% des Noirs et 62% des Blancs pensaient encore que les relations avec l'autre communauté étaient bonnes. En 2016, avant l'élection de Donald Trump, ils n'étaient plus que 49% des Noirs et 55% des Blancs.
L'Amérique est en train de perdre son statut d'“hyperpuissance”. Pour la première fois, elle est battue à son propre jeu, à savoir le “libre marché” et l'internationalisation de la compétition.
Comment l'expliquez-vous?
La classe politique mais aussi les réseaux sociaux alimentent une vision catastrophiste et spectrale de la réalité. Chacun vit dans sa cave identitaire, sans vue sur l'extérieur et des faits relativement rares prennent une importance disproportionnée dès qu'ils sont massivement diffusés: quand la vidéo d'un homme noir abattu par la police pour avoir traversé en dehors des clous devient virale, le sentiment d'injustice est décuplé. Quand la nouvelle d'un enfant retrouvé assassiné dans les toilettes d'une station-service est commentée ad nauseam à la sortie de chaque école du pays, la peur du prédateur pédophile gagne les foyers. 60% des Américains sont convaincus que la criminalité augmente alors que, selon le FBI, le taux de crimes violents a chuté de 43% depuis 1993. Le danger réel diminue mais le sentiment être en danger augmente, ce qui incite au repli sur soi et sa communauté.
Dans votre livre «Vu en Amérique, bientôt en France», vous insistez sur «l'anxiété» qui ravage l'Amérique. Pourquoi cette anxiété est-elle si forte dans un pays qui est pourtant la première puissance économique de la planète? Comment se manifeste cette anxiété?
L'un de mes voisins consulte chaque matin sur Internet une carte des crimes commis la veille près de chez nous. Résultat, il est convaincu que nous sommes cernés par des voyous et ne laisse plus son fils sortir. L'abondance de l'information disponible donne l'illusion du contrôle, alors qu'elle est en réalité le combustible d'une anxiété souvent paranoïaque. On croit pouvoir tout savoir, tout comprendre tout seul, on se méfie des experts et des intermédiaires - médecins, journalistes - dont la compétence nous rassurait auparavant. D'autres causes de l'anxiété sont la nécessité de s'adapter à des changements de plus en plus rapides, la désagrégation de la cellule familiale, la baisse de la religiosité, la précarisation de l'emploi ou encore l'obsession du risque zéro. Dans un pays riche, on finit par être beaucoup plus angoissé à l'idée que “quelque chose pourrait nous arriver” que dans un pays pauvre ou, objectivement, les risques encourus - de maladie, d'accident - sont infiniment plus élevés. 18% des Américains souffrent officiellement de troubles anxieux contre seulement 10% en France, où le chiffre est cependant en hausse. Vous verrez que la France va être gagnée par cette maladie: ce n'est pas un hasard si Christophe André, le pape de la lutte antistress, a publié 25 ouvrages qui ont été autant de best-sellers.
Cette anxiété se manifeste notamment par la prise massive de drogues, amphétamines et opiacées. Quelle est l'ampleur de ce phénomène? Est-il traité par les pouvoir publics?
L'espérance de vie a diminué pour la seconde année consécutive aux États-Unis à cause d'une épidémie qui touche toutes les classes sociales: depuis 1999, 350 000 Américains sont morts d'une overdose d'opioïdes. Ces
L'espérance de vie a diminué pour la seconde année consécutive aux États-Unis à cause d'une épidémie qui touche toutes les classes sociales : depuis 1999, 350 000 Américains sont morts d'une overdose d'opioïdes.
médicaments contre la douleur, efficaces et bon marché dans un pays où se soigner coûte très cher, ont été massivement prescrits pendant des années en dépit de leur fort potentiel addictif. En cause, une collusion avérée entre des laboratoires pharmaceutiques et des médecins rémunérés pour promouvoir leurs opioïdes, mais aussi la demande croissante des patients de ne pas avoir mal. Malgré les efforts des pouvoirs publics, l'épidémie n'a pas diminué en 2017: pour les trois millions d'accro aux opioïdes que comptent les États-Unis, il est facile de se procurer les pilules, importées de Chine, sur le Dark Web, l'internet caché.
Vous évoquez aussi le système ultralibéral qui régit le droit du travail. Les bons chiffres économiques des États-Unis (notamment ceux du chômage) masquent-ils une réalité sociale plus précaire?
Je raconte le sort d'un employé qui enchaîne chaque jour deux pleins-temps, chez MacDo puis chez Burger King, mais est toujours si pauvre qu'il dépend des bons de nourriture de l'Etat. Autrement dit, le contribuable subventionne indirectement l'industrie du fast-food! La classe ouvrière et la classe moyenne américaine souffrent des répercussions d'un ultralibéralisme que, Bernie Sanders mis à part, les Démocrates n'ont jamais vraiment dénoncé, quand ils ne l'ont pas eux aussi encouragé. Leur langage de solidarité est sélectif — il cible certaines «communautés» au détriment d'autres - et hypocrite puisque ces élites tirent leur rente de situation d'une mondialisation débridée qui est à l'origine du malheur de leurs concitoyens. Or, quand on vient dire à un type qui se tue à la tâche sur un chantier mais n'a pas de quoi se payer le dentiste qu'il est un “blanc privilégié”, il ne faut pas s'étonner qu'il le prenne mal. Cela explique aussi, bien sûr, le succès de Donald Trump.
Un an après l'affaire Weinstein, comment analysez-vous l'impact de Me Too sur la société américaine?
Sincèrement, je trouve que les relations entre hommes et femmes sont plus agréables en France qu'aux États-Unis. Metoo va sans doute aggraver la défiance qui existe déjà ici entre les deux sexes. D'ailleurs, MeToo n'a pas été initié par les féministes radicales. C'est le prolongement d'un mouvement amorcé depuis longtemps sur les campus américains et connu sous le nom de Title IX, nom d'une mesure adoptée en 1972 pour obliger les universités à financer à parts égales les équipes de sport féminines et masculines. Au fil des ans, son application s'est étendue à la lutte contre le harcèlement sexuel et les discriminations. Title IX a fait beaucoup pour
Sincèrement, je trouve que les relations entre hommes et femmes sont plus agréables en France qu'aux États-Unis. Metoo va sans doute aggraver la défiance qui existe déjà ici entre les deux sexes.
l'égalité entre les sexes mais les meilleures intentions sont souvent perverties. La question du consentement, largement reprise par MeToo, l'illustre: est-il raisonnable, par exemple, qu'une femme puisse retirer son consentement après l'acte sexuel parce que, le lendemain, elle apprend que son partenaire lui a menti sur sa situation matrimoniale?
Vous décrivez dans votre livre la puissance du féminisme radical américain. Le féminisme est-il devenu l'alternative au «trumpisme»?
Dans un pays qui pointe à la 49e place mondiale en termes d'égalité professionnelle et où un cinquième des hommes pensent encore que les femmes feraient mieux de rester à la maison, je comprends l'activisme des féministes américaines. Et c'est vrai que depuis la Marche des Femmes à Washington en 2016, elles sont très en pointe dans la lutte anti-Trump. On l'a encore vu lors des élections il y a quelques jours. Vous n'imaginez pas cependant à quel point les féministes sont divisées. Les plus radicales ne cherchent pas à en finir avec le patriarcat mais à prendre leur revanche en instaurant le matriarcat. L'homme blanc de plus de 50 ans est la cible préférée de ces féministes, mais elles s'en prennent aussi aux femmes blanches, accusées de ne pas être suffisamment conscientes des privilèges «associés» à leur couleur de peau. Alors pour répondre à votre question: non, ce genre de féminisme, si l'on peut dire, n'est pas une alternative au trumpisme puisqu'il est lui aussi, une manifestation de la «fracturation identitaire» qui mine les États-Unis.
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«#MeToo a permis à un féminisme identitaire et séparatiste de s'imposer en France»
Publié le 04/10/2018 à 19h44

TRIBUNE - Pour la philosophe et essayiste Bérénice Levet, la «libération de la parole» n'a rien d'inédit. Elle appelle à refuser un féminisme qui enferme les femmes dans un statut de victimes et qui appréhende les rapports hommes-femmes en termes de «domination».
Le mouvement #MeToo et l'écho inédit que les médias lui ont donné ont conféré au discours féministe et à ses «combats», une audience et une légitimité sans précédent. Il est de bon aloi de se féliciter de cette prétendue libération de la parole. En réalité, la thématique des violences faites aux femmes, des agressions sexuelles dont elles seraient victimes, occupent le devant de la scène depuis des années: les premières lois contre le harcèlement sexuel datent de 1992. C'est d'ailleurs dans ce contexte que Philippe Muray forgea l'expression d'«envie du pénal». Et c'est en 2003 qu'Élisabeth Badinter publia Fausse route, excédée qu'elle était par l'omniprésence de cette rhétorique sur les violences masculines et la diffusion dans l'opinion de chiffres affolants censés l'appuyer. Je ne communie donc pas dans la quasi universelle approbation du mouvement #MeToo.
Cette campagne a permis à un féminisme identitaire et séparatiste, d'inspiration anglo-saxonne, et spécialement américaine, qui conçoit les femmes comme une communauté séparée, cimentée par cette appartenance à un sexe, de s'imposer en France. Depuis, il n'est pas une journée sans que la question des femmes ne soit évoquée. Cette présence obsessionnelle, cette exaltation des femmes en tant que femmes devraient nous être odieuses, rien n'est plus étranger à l'esprit français. La passion du monde commun, l'art de la mixité font le génie de notre nation. Il nous faut résister. «Nation française vous n'êtes pas faite pour recevoir l'exemple, mais pour le donner», disait Rabaut Saint-Étienne.
Cette présence obsessionnelle, cette exaltation des femmes en tant que femmes devraient nous être odieuses, rien n'est plus étranger à l'esprit français
Plutôt donc que de me féliciter de cette parole dite libérée, je voudrais dire mon impatience, mais aussi ma colère et mon inquiétude et inviter à nous libérer de cette idéologie qui nous condamne à vivre dans un monde fictif, abstrait, analysant les relations entre hommes et femmes comme des relations de pouvoir et frappant d'obsolescence notre modèle de civilisation. Il nous faut retrouver la saveur de la partition que la France a composée sur ce donné universel de la différence des sexes.
Se libérer du féminisme, c'est d'abord se libérer d'un récit indigent et d'une accablante monotonie afin de rendre ses droits au réel, à la variété, à la richesse des relations entre les hommes et les femmes. Quand un homme désire une femme et tente de la séduire, ce qui le meut, cherche-t-on à nous convaincre, ce ne serait pas la recherche du plaisir, le goût et le sens du jeu, de la volupté, de la beauté, la promesse de bonheur que la femme incarne à ses yeux, mais la possession, la domination, l'humiliation, tout ce qui tend à l'anéantissement de l'autre sexe. Chez ces gens-là, on ne badine pas, on ne folâtre pas, on n'aime pas: on domine, on écrase, on piétine.
Or, ce n'est pas une concession que les femmes font aux hommes que de vivre, de travailler, de converser, de faire l'amour avec eux. Les femmes, françaises en tout cas, ne souhaitent nullement et n'ont jamais souhaité vivre entre elles, loin des hommes, séparées d'eux.
Qu'adviendra-t-il de notre héritage civilisationnel, de notre patrimoine littéraire, pictural, cinématographique dont procède notre intelligence de ce qui se joue entre ces deux êtres, quand le dogme féminisme aura eu raison de toutes les nuances, les ambiguïtés des relations entre les hommes et les femmes? Les œuvres du passé et du présent sont toutes relues, revues à l'aune d'un seul critère: le traitement réservé aux femmes. Les élèves des collèges et des lycées sont transformés en tribunal des flagrants délits, traquant le sexisme, la misogynie de Ronsard, Racine, Balzac, Jules Verne. Les musées revoient l'accrochage de leurs salles d'exposition, explorant fiévreusement leurs réserves en quête de tableaux peints par des femmes. Quant aux œuvres à venir, elles doivent être composées selon les articles de foi du féminisme, sinon les budgets seront coupés, les «sensitivity readers», les «détecteurs de faux pas littéraires», comme on traduit parfois, vous renverront votre copie.
Si les relations entre les deux sexes s'ensauvagent, la faute n'en incombe pas à une éducation machiste - voilà plus de quarante ans que les garçons ne sont plus élevés selon les codes de la virilité - mais au contraire au défaut d'éducation
Si les relations entre les deux sexes s'ensauvagent, la faute n'en incombe pas à une éducation machiste - voilà plus de quarante ans que les garçons ne sont plus élevés selon les codes de la virilité - mais au contraire au défaut d'éducation, qui les livre pieds et poings au seul modèle disponible sur le marché, celui des «caïds» de banlieues et des rappeurs, lesquels incarnent une sauvagerie fière d'elle-même, réellement prédatrice à l'égard des femmes. Je milite pour une éducation sentimentale. Nos enfants doivent posséder les mots pour mettre en forme et dire leur désir. L'esprit viendra davantage aux jeunes filles et aux jeunes gens en lisant Molière, Marivaux, Stendhal, Balzac, Philip Roth qu'en écoutant la liturgie féministe.
S'il nous faut nous libérer du féminisme, c'est aussi qu'être féministe aujourd'hui, c'est fermer les yeux sur les agressions sexuelles et les viols lorsqu'ils ne sont pas commis par des mâles blancs occidentaux. Les féministes accusent la France de demeurer une société patriarcale, mais si patriarcat il y a encore dans notre pays, c'est seulement là où elles refusent de le voir, dans les territoires dont les clés ont été remises aux islamistes et placés sous leur juridiction. Il s'agit d'un patriarcat d'importation. Épisode tout à fait significatif: cinq mois avant le déclenchement de l'affaire Weinstein, des femmes du quartier La Chapelle-Pajol à Paris publiaient une lettre ouverte au président Macron et à son gouvernement: «Les femmes, une espèce en voie de disparition au cœur de Paris.»
Lorsqu'il sort sur les écrans, en 1973, L'homme qui aimait les femmes, François Truffaut parlait d'«une atmosphère servilement féministe», cela semble plus vrai encore aujourd'hui. Car alors, dans ces mêmes années, Jean Anouilh crée La Culotte, pièce jubilatoire sur les outrances du féminisme qu'il faut absolument relire! Le rire était alors encore possible et c'est peut-être ce qui nous avait, jusqu'ici, toujours sauvés des excès du féminisme. Hélas, nul Molière, nul Anouilh, plus de Philippe Muray. Et pourtant, ne faudrait-il pas un grand écrivain pour dépeindre #MeToo? Souvenons-nous des paroles de Tom Wolfe au sujet précisément de l'affaire Weinstein dans l'ultime entretien accordé au Figaro en décembre 2017: «Je suis partagé entre l'effroi, en tant que citoyen, et l'amusement en tant que romancier, pour cette merveilleuse comédie humaine. Si cela continue, concluait-il, cela peut devenir la plus grande farce du XXIe siècle.»
Docteur en philosophie et enseignante, Bérénice Levet vient de publier «Libérons-nous du féminisme! Nation française, galante et libertine, ne te renie pas!»(Éd. de L'Observatoire, 224 p., 18 €).

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Laetitia Strauch-Bonart : «Le conservatisme, c'est le progrès»

Mis à jour le 03/04/2016 à 01h28 | Publié le 01/04/2016 à 18h34

FIAGROVOX/GRAND ENTRETIEN - A l'occasion de la sortie de son premier livre, Vous avez dit Conservateur?, Laetitia Strauch-Bonart a accordé un entretien fleuve à FigaroVox. Elle y analyse la notion parfois mal comprise de conservatisme.

Laetitia Strauch-Bonart a été chercheuse dans un think tank français. Elle vit à Londres où elle prépare un PhD en histoire sur les penseurs conservateurs et les questions morales après 1945. Vous avez dit conservateur? est son premier essai.

«Je ne laisserais jamais dire que la droite est conservatrice». C'est par ces mots que Jean-François Copé tentait de définir la droite lorsqu'il en était président de l'UMP. Plus récemment Nicolas Sarkozy et François Fillon ont dénoncé le conservatisme de la jeunesse à propos des manifestations contre la loi travail. Comment expliquez-vous un tel rejet du conservatisme en France y compris dans le camp des supposés conservateurs?
Laetitia Strauch-Bonart: Ces remarques ont deux degrés de signification. Au premier abord, je ne pense pas que Sarkozy et Fillon, lorsque qu'ils parlent de la jeunesse opposée au projet de loi travail, fassent allusion au conservatisme comme courant politique et intellectuel - un courant né dans la sphère anglophone, et qui existe sous sa forme moderne, au Royaume-Uni, depuis les années 1800. La remarque de Copé est plus ambiguë: je l'utilise d'ailleurs comme un cas d'école, dans l'ouvrage, pour montrer le rejet par la droite du conservatisme politique. Mais je pense que Copé, lui non plus, ne pense pas ici au conservatisme politique, le vrai. Non, en réalité, quand les politiques de droite dénoncent le conservatisme des uns et des autres, c'est au sens littéral, celui de vouloir conserver pour conserver - comme le fait une boîte de conserve par exemple. D'un point de vue littéral, en effet, quelqu'un qui s'oppose à un changement est de fait un conservateur.
Mais là ou leur remarque est intéressante en effet, et personnellement me fascine, c'est qu'elle est révélatrice tout d'abord de la méconnaissance totale, chez ces politiques, de ce qu'est le conservatisme. Je pense qu'ils ne connaissant pas Edmund Burke - le père du conservatisme britannique, lu et connu dans le monde entier. Que le parti de David Cameron s'appelle «Conservateur» ne les émeut pas non plus. En définitive, ce genre de remarque dénote l'inculture et la fermeture d'esprit d'une certaine droite.
Ceci étant dit, un troisième niveau de lecture est possible: la droite française a peur du conservatisme. Pour le comprendre, il faut remonter, comme souvent, à la Révolution française, où les premiers opposants à la Révolution, les «conservateurs» donc, étaient des réactionnaires qui voulaient rétablir la monarchie. Alors que dans d'autres pays, comme en Grande-Bretagne, les opposants à la libéralisation politique se sont progressivement accommodés du nouvel ordre, les conservateurs français - ou ce qui en tenait lieu - sont restés réactionnaires, et ce jusqu'à Maurras! On comprend dès lors que la droite républicaine ait toujours cherché à se distinguer de cette droite, extrême, qui devenait de plus en plus marginale.
La droite modérée s'obstine à nier son conservatisme - pire, elle fait dans la surenchère (verbale), louant sans nuance le Progrès, la Réforme, le Changement… On pouvait le comprendre il y a quelques décennies, mais aujourd'hui ?
Ce qui est étonnant, cependant, c'est qu'en faisant cela, la droite modérée s'est condamnée à nier une partie fondamentale d'elle-même: le conservatisme, soit, entre autres, l'attachement au passé et aux traditions et la prudence eu égard au changement. Or j'estime pour ma part qu'un certain conservatisme politique et intellectuel s'est développé dès le XIXe siècle, avec des hommes comme Guizot puis Ferry. La Troisième République était conservatrice, le gaullisme aussi - mais sans jamais en porter le nom. Et aujourd'hui, il existe des conservateurs, intellectuels et politiques, tout à fait démocrates. Mais la droite modérée s'obstine à nier son conservatisme - pire, elle fait dans la surenchère (verbale), louant sans nuance le Progrès, la Réforme, le Changement… On pouvait le comprendre il y a quelques décennies, mais aujourd'hui?
La France s'est construite dans la rupture. Cela explique-t-il le rejet du conservatisme?
Je ne sais pas si la France s'est toujours construite dans la rupture, ou plus que les autres pays. Si vous suivez Tocqueville, par ailleurs, vous êtes amené à nuancer la réalité de la rupture entre l'Ancien Régime et la Révolution. Par ailleurs, comme le dit très bien Philippe D'Iribarne, que j'ai interrogé pour mon ouvrage, il y a deux France. L'une est universelle, absolue, égalitaire ; l'autre est faite de hiérarchies, de groupes sociaux, de terroirs. Même si cette dernière ne s'appelle pas conservatrice, elle l'est profondément. Et cette France-là a connu des ruptures, mais plus lentes, plus ambiguës.
Ce qui est sûr, cependant, c'est que la Révolution française a été un épisode terrible - comme l'a écrit Edmund Burke dans ses Réflexions sur la Révolution de France en 1790, ce fut d'abord un épisode symboliquement violent. Même avant 1793, l'esprit de la table rase avait quelque chose de dévastateur. En même temps, c'était sûrement le seul moyen pour la France de réussir sa transition libérale (au sens politique): passer de la monarchie absolue à un état de droit où le religieux est séparé du politique.
Je me suis souvent demandée si ces deux facettes de la France étaient liées: plus vous vous projetez dans l'universel, qui passe par des projets plus ou moins abstraits et plus ou moins brutaux, plus vous en contrebalancez la violence par un profond conservatisme social.
Avoir été jeune dans les années 1960, avoir peut-être soutenu certaines des révolutions sociétales de l'époque, puis se reconnaître conservateur, n'est pas un acte facile. Quand à ceux qui ont toujours été conservateurs, ils ont vécu une époque de quasi stalinisme intellectuel, où il valait mieux être discret.
Pour votre livre, vous avez interviewé 11 intellectuels français. Ont-ils été faciles à convaincre? Acceptent-ils d'être qualifiés de «conservateurs»?
Les réactions de ces personnes ont été très distinctes. D'abord, pour 11 entretiens finaux, j'ai contacté au moins 30 personnes. Certaines n'ont jamais répondu, d'autres ont refusé, d'autres ont accepté puis cessé de donner des nouvelles, d'autres tant délayé l'entretien que rien ne s'est passé. Parmi les 11, certains ont été immédiatement d'accord, et ce indépendamment de leur proximité avec le sujet ; d'autres ont été beaucoup plus difficile à convaincre. J'ai commencé mon enquête en septembre 2013, et ai mis au moins un an à tous les rencontrer. J'ajoute à cela que je me suis lancée dans ce projet tête baissée, sans éditeur, sans recommandations auprès de ces intellectuels. En y réfléchissant, c'était assez fou, et j'ai dû perdre beaucoup de temps. En même temps, le chemin compte autant que le résultat!
Je comprends bien la réticence de certains - le conservatisme sent encore un peu le souffre, et, pour les personnes que je contactais, j'étais une inconnue. Quelqu'un de malintentionné aurait pu se servir de ces entretiens et produire un brûlot. C'est pourquoi je suis extrêmement reconnaissante envers ceux qui ont accepté de me rencontrer.
S'ils acceptent d'être qualifiés de «conservateurs»? Vous posez la question qui fâche! Sur les onze, aucun ne se dit directement et pleinement conservateur. Certains ne le sont pas, la question n'est donc pas gênante pour eux. Quand aux autres, la plupart y ajoutent un qualificatif - libéral-conservateur, conservateur et démocrate, «conservateur, libéral et socialiste», pour reprendre la formule du philosophe Kolakowski - que je que je trouve personnellement assez imprécise.
Là encore, je comprends leur réticence. Il est beaucoup plus facile pour moi de me dire conservatrice tout court que pour ces intellectuels, car ma génération ne porte pas le poids des années 1960. Avoir été jeune dans les années 1960, avoir peut-être soutenu certaines des révolutions sociétales de l'époque, puis se reconnaître conservateur, n'est pas un acte facile. Quand à ceux qui ont toujours été conservateurs, ils ont vécu une époque de quasi stalinisme intellectuel, où il valait mieux être discret. Dans l'ensemble, c'est à toutes ces personnes - ces «conservateurs plus quelque chose» - que je dois de pouvoir m'exprimer aujourd'hui. Ce sont eux qui ont pris les coups, les vrais, qui ont déblayé le terrain, qui ont permis à ma génération de pouvoir s'exprimer beaucoup plus librement. Ils ont ouvert un grand combat, que j'aimerais, très immodestement, poursuivre, la revendication d'une équivalence de légitimité intellectuelle entre conservateurs et progressistes. Ce combat n'est pas encore gagné, mais il est en passe de l'être.
Un réactionnaire avance dans la vie en regardant dans le rétroviseur. Je ne lui jette pas la pierre, et c'est pour moi quelqu'un de bien moins dangereux qu'un révolutionnaire.
Existe-il une confusion entre immobilisme et conservatisme? De même quelle différence entre un réactionnaire et un conservateur?
Bien sûr, cette confusion est omniprésente! Mais comme je vous le disais tout à l'heure, parler d'immobilisme, c'est prendre le conservatisme dans son sens littéral.
Concernant le réactionnaire, outre la distinction historique que j'ai précisée tout à l'heure, il y a une distinction philosophique entre le réactionnaire et le conservateur. Un réactionnaire avance dans la vie en regardant dans le rétroviseur. Je ne lui jette pas la pierre, et c'est pour moi quelqu'un de bien moins dangereux qu'un révolutionnaire. Mais c'est aussi quelqu'un, à mon sens, d'un peu passif, qui finit par perdre beaucoup en voulant tout garder. A mon sens, le conservateur accepte - la mort dans l'âme, certes! - que le changement est inhérent aux sociétés humaines. Son obsession est donc de distinguer le changement légitime du changement illégitime, et d'adoucir les effets du changement. En ce sens, il accepte le changement si les trois conditions suivantes sont remplies: si la situation présente est objectivement négative ; si l'innovateur supporte la charge de la preuve - c'est à celui qui veut changer d'apporter la preuve de sa légitimité, pas à celui qui veut maintenir une situation présente convenable - ; si enfin le changement ne crée pas de rupture insupportable avec la norme ou la culture majoritaire.
Les ultra-libéraux pensent que les conservateurs ne croient pas à la liberté. Mais c'est tout le contraire : le conservateur dit simplement que dans le monde dans lequel nous vivons, la seule et véritable liberté que nous ayons est de vivre notre vie, avec ses contraintes.
Quelle est votre définition du conservatisme?
Le conservatisme est d'abord une disposition, un tempérament. Personne ne l'a mieux écrit que le philosophe Michael Oakeshott, pour qui êtes conservateur «est une disposition qui sied à l'homme particulièrement conscient d'avoir quelque chose à perdre et qui lui tient à coeur. […] Être conservateur, alors, c'est préférer le familier à l'inconnu, l'éprouvé à l'inédit, le fait au mystère, le réel au possible, le limité à l'illimité, le proche au distant, le suffisant au surabondant, le convenable au parfait, et la joie présente à un utopique bonheur. Les relations et les loyautés familières seront préférées à l'attrait d'attachements plus utiles ; acquérir et agrandir importera moins que garder, cultiver et aimer ; la douleur de la perte sera plus aiguë que l'excitation de la nouveauté ou de la promesse.»
Cette disposition peut s'étendre à toutes les activités humaines. Quand elle s'étend à la politique, elle consiste à préserver un arrangement social et politique qu'on estime le meilleur possible, parce qu'il a passé l'épreuve du temps - une sorte de processus d' «essai-erreur» répété. La version originelle de ce conservatisme politique se trouve en Grande-Bretagne, Edmund Burke en ayant posé les fondations dans son texte sur la Révolution française. Il s'est aussi développé aux Etats-Unis. Ce que les conservateurs britanniques veulent préserver, ce sont la société civile et son autonomie, sous la protection de l'état de droit. C'est pour eux le meilleur moyen de garantir l'autorité nécessaire à la préservation d'une société, mais aussi la liberté des individus. Pour un conservateur britannique - et je souscris à cette interprétation -, le point de départ de la communauté politique n'est pas l'Etat mais la société civile: tous les groupes humains, de la famille à l'association caritative en passant par le club de bridge, qui organisent la vie commune, offrent un attachement aux hommes et les éduquent. L'Etat, lui, n'est qu'un moyen au service de cette société, et un moyen à utiliser avec précaution, car il est trop vertical et trop uniforme. Bien sûr, les conservateurs britanniques défendent l'intervention de l'Etat quand ils l'estiment nécessaire. Mais jamais avec dogmatisme: point de recette toute faite à appliquer aux problèmes humains, seulement l'habitude, offerte par l'expérience, de voir la société civile assez à l'aise dans l'invention de solutions à ses propres problèmes. C'est quand la société civile échoue que l'Etat est légitime à intervenir.
Je vous propose là une définition du conservatisme britannique. Dans sa version française potentielle - car elle est embryonnaire, pour les raisons que je vous ai données - le rôle de la société civile est bien moindre, même s'il n'est pas négligeable. Parmi les intellectuels que j'ai interrogés, très peu m'ont parlé de l'aspect politique du conservatisme. C'est parce que l'Etat, en France, bien avant la Révolution, possède un pouvoir symbolique bien plus fort qu'au Royaume-Uni. Cela n'empêche pas, cependant, de réfléchir à un conservatisme français politique, où l'Etat garderait sa légitimité sans pour autant écraser la société civile.
Il est un autre conservatisme, cependant, moins relié à l'histoire politique, plus philosophique: une philosophie morale. Je vous ai parlé du tempérament conservateur. Dans son prolongement moral, le conservatisme développe une vision de l'être humain, de son rapport aux autres et de son rapport au monde. Trois thèmes m'intéressent particulièrement: une réflexion sur la responsabilité, une distinction entre les fins et les moyens dans l'action humaine, et une définition particulière de la liberté. Pour illustrer le troisième thème, je dirais que le conservatisme décrit souvent les limites de la condition humaine, et l'inévitabilité voire la nécessité de certaines contraintes. Les ultra-libéraux pensent que les conservateurs ne croient pas à la liberté. Mais c'est tout le contraire: le conservateur dit simplement que dans le monde dans lequel nous vivons, la seule et véritable liberté que nous ayons est de vivre notre vie, avec ses contraintes.
Cette pensée se reflète notamment dans une certaine conception des mœurs - le mariage traditionnel par exemple, ou l'hostilité à l'égard de la manipulation anthropologique. Les adversaires des conservateurs prennent cela pour de l'archaïsme. Pour un conservateur, c'est seulement le meilleur moyen de préserver la société, mais aussi de vivre sa liberté tout en respectant celle des autres.
Le conservatisme va encore plus loin : il estime que le libéralisme originel, celui des Lumières et de ses successeurs, est une forme de conservatisme, car ce libéralisme était situé dans un temps et un lieu, fait de coutumes et de traditions.
Vous vous revendiquez du conservatisme britannique. Celui-ci est également libéral. Peut-on vraiment être libéral et conservateur?
Certes, mais pour vous rassurer, je n'aurais pas la bêtise de prêcher le «téléchargement», si vous me passez l'expression, du conservatisme britannique sur la France. Car un vrai conservateur respecte les traditions de son pays.
Ceci étant dit, selon moi, non seulement on peut être libéral et conservateur, mais, au risque de vous choquer, on le doit! Le problème est que le terme «libéral» pose une grande difficulté, parce qu'il est très ambigu. Son premier sens est celui du libéralisme politique - la séparation du religieux et du politique, l'état de droit, la présence d'institution démocratiques et de contre-pouvoirs, et la responsabilité du gouvernement devant ses citoyens. Or dans ce sens, le conservatisme est forcément libéral. C'est parce qu'il est apparu, dans sa forme moderne, au moment des réformes libérales du XVIIIe siècle - le conservatisme est un mouvement moderne, issu des Lumières, même s'il leur porte les critiques les plus vives. Le conservatisme défend l'autorité mais aussi la liberté des citoyens: or, sans responsabilité du pouvoir envers ses mandants, point de véritable autorité ni de véritable liberté.
Mais le conservatisme est un libéralisme modéré: il ne considère pas la liberté comme le principe unique de la vie commune. Pour lui, la société civile, les traditions et les liens entre les hommes ont presque plus d'importance que l'individualisme - même si libéralisme et individualisme diffèrent. Le conservatisme refuse la fausse alternative entre l'Etat et l'individu: ainsi, le conservateur ne dira pas que les individus «peuvent faire ce qu'ils veulent pace qu'ils sont libres», ni que «l'Etat est la seule autorité à pouvoir permettre et interdire, et doit en user sans limite». Il proposera une solution beaucoup plus réelle et humaine, en montrant que la vie commune est faite d'un très grand nombre de pratiques que nous respectons sans les avoir choisies expressément, mais qui ne sont pas non plus imposées par l'Etat. C'est là toute la distinction entre le droit et la morale. L'erreur des ultra-libéraux est de vouloir expliquer la société uniquement en termes de droits, en niant le fait que nos rapports aux autres sont bien plus complexes.
Le conservatisme va encore plus loin: il estime que le libéralisme originel, celui des Lumières et de ses successeurs, est une forme de conservatisme, car ce libéralisme était situé dans un temps et un lieu, fait de coutumes et de traditions. Ceux qui convoquent les libéraux historiques pour justifier, par exemple, la GPA, commettent un affreux contre-sens: jamais il ne serait venu à l'idée de Montesquieu, par exemple, de défendre une telle aberration! Par ailleurs, on peut émettre l'hypothèse que le désir d'émancipation n'est supportable que dans des sociétés dont les fondements moraux et les coutumes sont suffisamment solides pour amortir ces bouleversements.
Là où je vois une rupture, c'est, depuis les années 1960, un rapport à l'échange devenu un peu pathologique, et une obsession pour la consommation et le jetable par opposition à la possession et au durable même si c'est en train de changer.
Je devine que votre question concerne aussi le libéralisme au sens du libre échange et du capitalisme. A nouveau, un vrai conservateur doit prendre acte de tout ce que le libre échange apporte à une société: la richesse, l'innovation, la créativité. Par ailleurs, les premiers capitalistes, les protestants puritains, n'avaient pas grand-chose de libertaire. Leur ardeur au travail venait de leur vertu et de leur foi. On peut dire sans mal que le capitalisme originel était fondé sur une morale très stricte.
Là où je vois une rupture, c'est, depuis les années 1960, un rapport à l'échange devenu un peu pathologique, et une obsession pour la consommation et le jetable par opposition à la possession et au durable - même si c'est en train de changer. Cet emballement a inévitablement des conséquences, négatives, sur les interactions humaines. Mais mon hypothèse est que ce n'est pas le libre-échange seul qui s'est emballé, mais plutôt que certains soubassements moraux, à commencer par celui offert par les églises, se sont effondrés. Le capitalisme, pour moi, n'est pas en cause ; ce sont les sociétés et les hommes qui ne savent plus le modérer. Je pense donc qu'un vrai conservateur doit être libéral, mais avec toutes les nuances que j'ai apportées.
Dans l'introduction de votre livre, vous expliquez que votre conservatisme est lié à votre histoire personnelle… Pouvez-vous expliquer en quoi?
Je me rappelle un de mes enseignants de français, en classe préparatoire, qui se moquait des critiques littéraires qui analysaient l'œuvre d'un auteur en fonction de sa vie, et vice-versa. Il appelait cela la «vioeuvre». Là où il avait raison, c'est que la relation entre la vie et l'œuvre n'est jamais directe ; pourtant elle existe. Mon histoire personnelle, ni pire ni meilleure que d'autres - un père absent d'une part, un amour de la culture transmis par ma mère d'autre part - a forgé très tôt ma sensibilité, selon deux traits fondamentaux: un très fort attachement à la famille, parce que je voyais tout ce qu'elle offrait et que je n'avais pas entièrement, et un respect absolu de la culture classique et de la transmission. Cette situation, qui aurait pu me donner envie de «changer la société», ma donné envie du contraire. Elle m'a surtout appris que nous n'avons pas d'autre choix que d'accepter la vie qui nous est donnée, même imparfaite. Je ne dis pas que les grandes maladies ou les grandes difficultés doivent être acceptées avec fatalisme, mais qu'au-delà des remèdes humainement nécessaires et possibles, nous devons nous contenter de ce qui est. Ce qui importe, à partir de là, c'est de transformer le mal en bien, de partir du négatif qui est en vous et autour du vous pour produire du positif. C'est ce en quoi consiste l'art, l'écriture, toute production humaine en réalité…
Mais tout cela n'était que sentiments diffus. Pour produire une véritable pensée - ou une tentative de pensée, car ce n'est pas à moi de juger si ce que j'écris mérite cette dénomination -, il faut aller plus loin. C'est un mouvement dialectique: vous avez le terrain affectif adéquat, qui vous mène à la rencontre des auteurs, puis vous retravaillez ces auteurs, le plus honnêtement possible, dans votre propre perspective. Là encore, c'est une forme de transformation. En définitive, qu'elle soit personnelle ou intellectuelle, la transformation est la grande aventure humaine - et c'est peut-être cela, pour moi, être conservateur.
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Charles Consigny: «la diversité, le féminisme et le véganisme sont les religions athées de notre époque»
Mis à jour le 05/10/2018 à 20h26 | Publié le 05/10/2018 à 18h08

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Alors qu'il vient de remplacer Yann Moix sur le plateau d'On est pas couché, Charles Consigny se confie sur ses convictions politiques et idéologiques au FigaroVox.

Charles Consigny est journaliste et écrivain. Il a récemment rejoint l'émission On est pas couché en tant que chroniqueur aux côtés de Christine Angot.

FIGAROVOX.- Un mois après vos débuts dans On n'est pas couché, êtes-vous content de vos premières prestations?
Charles CONSIGNY.- J'ai la chance d'être souvent content de moi! Quand je relis un texte que j'ai écrit, je le trouve très bon. Quand je revois une émission que j'ai faite, je me dis c'est formidable! (Rire) J'ai la chance d'avoir cette disposition d'esprit qui, je crois, est un atout. C'est peut-être une espèce d'arme, inconsciente, pour être solide moralement. Une méthode Coué innée chez moi. Plus sérieusement, je déteste me regarder, mais pour l'instant j'ai plutôt l'impression d'avoir fait mon boulot sérieusement.
Que retenez-vous des premières émissions?
L'entretien avec Finkielkraut a été un beau moment. Cela a été l'occasion de lire des textes sur les animaux qu'on n'aurait pas connus sans ce livre qu'il venait nous présenter. Cela m'a sensibilisé à une question qui au départ ne m'intéressait pas vraiment.
Il y a aussi eu cet échange avec le musicien Kiddy Smile qui a créé un bad buzz complètement démesuré et m'a fait prendre conscience de l'incroyable malveillance qui règne dans les médias et sur les réseaux sociaux. Et quand je dis sur les réseaux sociaux c'est de la part de personnalités, dont on attendrait davantage de déontologie. De membres du gouvernement comme Mounir Mahjoubi ou de journalistes comme Apathie, on attend qu'ils vérifient leurs informations, qu'ils n'utilisent pas des citations tronquées pour s'attaquer à des chroniqueurs. Or là, c'est ce qu'ils ont fait. J'ai perçu cela comme une volonté délibérée de nuire. Ce sont les deux moments que je retiendrais: un bon moment avec Finkielkraut et un mauvais moment après l'interview de Kiddy Smile car l'entretien en lui-même s'est bien passé. Notre échange sur le plateau n'était pas conflictuel.
Vous avez déclenché la polémique avec cette phrase: «Dans les domaines de la mode, de la musique, de la télé, des médias, aujourd'hui, en réalité, c'est presque plus facile de réussir quand on est fils d'immigrés, noir et pédé que quand on est fils de Français de souche, blanc et hétérosexuel.». Qu'entendiez-vous par là?
Il faut d'abord recontextualiser la séquence, rappeler que «fils d'immigré, noir et pédé» c'est le slogan que Kiddy Smile arborait sur son tee-shirt lorsqu'il est allé mixer à l'Elysée. Ce n'est évidemment pas moi qui ex nihilo lui ai sorti un truc pareil. Et pourtant, cela a été repris comme si je lui avais parlé vulgairement. Je n'ai fait que citer son slogan. Deuxièmement, je me suis borné à remarquer que son militantisme sur cette question-là était à mon sens très évocateur de l'influence américaine qui nous fait basculer dans des luttes et des revendications communautaires. En outre, nous sommes aussi très américanisés dans le sens ou l' «affirmative action», la discrimination positive s'est institutionnalisée dans un certain nombre de milieux. Tout le monde sait qu'aujourd'hui dans les médias, la télévision, c'est quelque chose qui se fait et qui ne pose plus question. D'ailleurs il est fréquent que cela soit revendiqué par les patrons de chaînes de télévision. A mon sens Kiddy Smile pratique donc un militantisme dépassé car il a en quelque sorte déjà abouti. Cette séquence est cependant intéressante et instructive. Elle montre que la diversité, le féminisme ou le véganisme sont devenus les religions contemporaines athées. Et si on le remarque, on fait immédiatement l'objet d'une espèce de réaction dévote et bigote des nouveaux fanatiques.
Dans son dernier livre l'universitaire américain Mark Lilla explique: «Seuls ceux ayant un statut identitaire approuvé sont autorisés, tels des chamans, à s'exprimer sur certains sujets. On élève certains groupes - aujourd'hui les transgenres - au rang d'icônes temporaires.» Partagez-vous son point de vue?
C'est assez bien vu. C'est la mode actuelle. Un dogme. On se passionne pour les questions de diversité ou de genre de manière totalement disproportionnée. Cela me fait penser à la tribune qui est parue dans Libération pour réclamer des quotas de femmes dans le cinéma en France. Comme s'il fallait par la loi faire en sorte qu'il y ait le même nombre de réalisateurs que de réalisatrices de films. C'est ridicule. Un réalisateur ou une réalisatrice a un scénario, un projet de film, soumet ce projet à des producteurs. Il faut d'abord se demander si c'est bon ou pas bon, si on fait confiance à cette personne ou pas, avant de s'intéresser à son sexe ou sa couleur. Quel va être le prochain quota? Qu'il doit y avoir autant de blonds que de bruns dans les films? Ou qu'il ne faut pas discriminer les roux et qu'il doit y avoir autant de roux réalisateurs que de roux dans la population?
La diversité, le féminisme ou le véganisme sont devenus les religions contemporaines athées.
Il faut aussi noter que cette tribune avait été publiée le jour d'un massacre terrible en Syrie comme il y en a eu tant sous nos yeux impuissants et indifférents, trop occupés à s'occuper des quotas de réalisateurs et de réalisatrices. Ces massacres n'interpellaient pas les belles âmes. Ce qui les interpellait c'était leurs quotas à la con! Est-ce qu'on ne se trompe pas un peu de priorités? Est-ce que ce n'est pas des problèmes de pays riches?
Face à Ian Brossat, vous vous en êtes pris au mouvement #MeToo, dont on fête aujourd'hui les un an. Vous ne partagez pas l'enthousiasme médiatique au sujet de ce mouvement. Pourquoi?
Un mouvement qui consiste à jeter en pâture des noms sur la place publique est un mouvement qui utilise des moyens qui ne sont pas acceptables. De la même manière qu'on ne devrait jamais enregistrer des gens à leur insu, ce qui commence malheureusement à être admis aujourd'hui, on ne devrait pas juger les gens sur Twitter. Certaines personnes se retrouvent accusées à tort dans ce type d'histoires. Et aujourd'hui, on démissionne parce qu'on est accusé et non pas condamné. En tant que juriste ce mépris de la présomption d'innocence me pose un grave problème. J'ai été saisi par la lecture d'un article paru dans Le Monde qui relatait le fait que le directeur de la New York Review of books, prestigieuse revue littéraire new yorkaise, a été obligé de démissionner, non pas parce qu'il a été lui-même accusé d'agression sexuelle, mais parce qu'il lui était reproché d'avoir publié la tribune de quelqu'un qui avait été accusé à tort. Il faut accepter de regarder ces dérives, sinon on va vers une société totalitaire. L'Etat de droit, les garanties procédurales du procès pénal, ont volé en éclat pour laisser place au tribunal des réseaux sociaux. C'est une terrible régression.
Vous n'aimez pas beaucoup non plus les Véganes?
Les véganes c'était surtout pour amuser la galerie! En réalité, je m'en fiche un peu… Même si ces gens qui toute la journée se demandent comment va leur intestin ont quelque chose d'effrayant. Imaginez que Jean-Sébastien Bach ou Victor Hugo aient pensé toute la journée à la qualité de leur quinoa! (Rire). D'autant que la France est considérée mondialement comme le premier pays du monde en termes de gastronomie. Est-ce qu'il faut sacrifier cela sur l'autel d'une mode californienne? Je mange donc de la viande en toute bonne conscience et j'espère que j'irai tout de même au paradis.
Beaucoup d'observateurs vous qualifient volontiers de «conservateur», voire de «réactionnaire». En réalité, vous avez un parcours politique beaucoup plus sinueux. Vous avez été conseiller de Christine Boutin avant de vous opposer à elle au moment de la loi Taubira sur le mariage des couples du même sexe. Comment expliquez-vous ce grand écart? Pourquoi ce revirement?
Je n'ai jamais vraiment été conseiller de Christine Boutin. J'avais vingt ans et je voulais voir la politique de l'intérieur. Je suis allé à certaines de ses réunions car j'aimais son côté seule contre tous. Je trouvais sympathique cette manière qu'elle avait d'affronter seule un système qui passait son temps à la ridiculiser et à l'attaquer. À faire comme si elle représentait sérieusement une menace. Mais lorsque j'ai été amené à réfléchir à la question du mariage pour tous, il m'est apparu évident qu'il fallait le faire. Que les couples homosexuels devaient se marier exactement de la même manière que les couples hétérosexuels. C'est-à-dire avec les mêmes termes. Je détestais cette proposition qui consistait à dire donnons les mêmes droits, mais n'appelons pas cela «mariage», appelons cela «union civile». Je trouvais que cela aurait été pour le coup une discrimination inadmissible.
De manière générale, vous êtes plutôt libéral. Qu'êtes-vous allé faire chez les chrétiens-démocrates dont les convictions sont plutôt sociales et conservatrices?
Les chrétiens-démocrates sont pour l'intervention de l'État et la redistribution tandis que je suis un libéral à tendance libertaire comme le sont les libertariens américains. Pour moi la puissance publique doit être strictement réduite à ce qu'elle est la seule capable d'assumer. Et ce qu'il est souhaitable qu'elle soit la seule à assumer: la police, l'armée, la santé, la diplomatie, l'instruction publique. Dès que l'État sort de ces fonctions régaliennes, à mon sens, il se perd. Et surtout cela crée des sociétés tristes. En France, et à mon avis on va le voir violemment avec l'instauration du prélèvement à la source, l'État va trop loin dans les prélèvements fiscaux. Et pour les Français, il devient pénible de constater qu'ils sont de moins en moins libres de vivre du fruit de leur travail. Je pense que cela a un effet extrêmement déprimant sur la société.
En 1995, j'avais six ans et je voulais voter Balladur.
Cela aboutit en outre à une solidarité moins spontanée (vis-à-vis des SDF, des migrants, des associations, etc.), parce qu'on se considère suffisamment taxés comme cela, qu'on fait déjà notre part en termes de solidarité. Aux États-Unis, il y a beaucoup moins d'impôts, mais il y a infiniment plus de dons. Il faut tout de même voir une réalité que beaucoup de gens de gauche refusent de voir: le seul modèle qui sort les gens de la pauvreté, qui permet l'innovation technologique et donc le progrès humain, c'est le modèle capitaliste libéral. Tous les autres modèles ont échoué. Et tous les modèles qui mettent du sable dans les rouages de la machine en ponctionnant à tous les étages ralentissent le système. Par exemple en France, les retraites sont gérées de manière publique. Aux États-Unis, il y a les très décriés fonds de pensions américains. Sauf que les boîtes là-bas arrivent très facilement à se développer grâce aux investissements des fameux fonds de pension qui ont beaucoup de capitaux. En France, ce n'est pas les caisses de retraites complètement déficitaires qui vont investir dans les GAFA.
Pas sûr que les GAFA soient réellement un progrès!
Je ne suis pas un fanatique des GAFA. Je vois bien la dérive totalitaire qui consiste à donner à Apple son empreinte digitale ou sa reconnaissance faciale, ses déplacements, ses dépenses. C'est une banalité de le dire, mais Big Brother est une réalité. Cependant, en termes de recherche médicale par exemple, la puissance de leur moyen est incomparable avec celle des systèmes étatiques. Par ailleurs, ces entreprises ont amélioré la productivité mondiale de manière sensationnelle.
Ils détruisent plus d'emplois qu'ils n'en créent…
On verra! Je ne crois pas à la destruction pure, je crois pour ma part que les emplois vont se transformer… Il n'y a personne pour s'occuper des vieux par exemple. On pourra peut-être en recruter parmi tous ces gens qui perdraient leur travail à cause des GAFA.
Politiquement, j'ai envie de vous définir comme orléaniste. Est-ce que cela vous convient?
Il est vrai que je possède une paire de mocassins à glands que j'affectionne beaucoup, que je ne dédaigne pas la chemise à boutons de manchette, que la disparition de la cravate me désespère. En 1995, j'avais six ans et je voulais voter Balladur parce que Balladur avait proposé de prolonger les vacances de la Toussaint. Un jour, je regardais la télévision avec mon cousin, je sors de la pièce un instant et je reviens. Mon cousin, qui avait six ans aussi, me dit: «t'as raté Balladur». Il paraît que j'ai fait une mine absolument désespérée. Ce qui fait encore rire tout le monde dans ma famille de bobos de gauche. Donc, orléaniste, ça me va, même si je ne suis pas non plus binaire et je vois le très grand apport de ce qu'a pu apporter une droite plus gaulliste.
On ne construit plus alors que je suis favorable à un État qui bâtit.
Je ne suis pas contre l'intervention de l'État quand ce n'est pas juste de la dépense absurde et dispendieuse. Ce qu'a fait de Gaulle, il est évident qu'il fallait le faire. Aujourd'hui encore, il y aurait de très bonnes dépenses publiques à faire. Dans notre réseau de transports en commun par exemple qui, en île de France en tout cas, est juste désespérant. Ce serait de très bonnes dépenses, mais là, on ne dépense pas. En revanche lorsqu'il s'agit de financer des associations de Hip-hop, on a toujours de l'argent! Je suis libéral, mais il y a des domaines où l'État doit intervenir et où paradoxalement il ne le fait plus. Parce que des énarques dans leur bureau gouvernent par ajustement: on monte un taux, on en baisse un autre, on supprime un dispositif et on en crée un… On ne construit plus alors que je suis favorable à un État qui bâtit.
Vous avez tout de même été séduit par les débuts de Macron …
C'est un personnage que je trouve assez sympathique. Il peut avoir des positions iconoclastes, il est assez courageux. Je n'ai pas du tout été choqué par ses photos aux Antilles. Je trouve ce genre de polémique absurde. J'ai trouvé très bien qu'il aille se mouiller à la réalité. Par ailleurs, comme je sens monter un mouvement contre lui, j'ai tendance à vouloir le défendre. Le procès en ultra-libéralisme qui lui est fait est grotesque car il ne prend pas de mesures vraiment libérales. À part peut-être sur le droit du travail. Le reproche que je lui ferais justement est de ne pas être aussi libéral qu'il devrait l'être dans la situation actuelle de la France. D'autre part, je lui reprocherais de ne pas être un chef d'État bâtisseur, un président qui construit. Il pourrait ouvrir beaucoup de chantiers où l'État doit agir et lui, comme ses prédécesseurs, continue à gouverner par ajustement.
Finalement plus que le combat d'idées, n'est-ce pas avant tout le goût de la provocation et de la polémique qui vous motive? Le risque n'est-il pas de tomber dans l'exercice un peu vain de clash pour le clash?
Nous sommes une époque tellement tiède dans l'expression publique des uns et des autres que toute parole fraîche, non passée au micro-ondes de la novlangue contemporaine, apparaît comme de la provocation. Quand je dis quelque chose dans l'émission qui n'est pas exactement la petite musique conforme et autorisée par la doxa, on pense que je cherche le buzz. Nous assistons à un retour inouï du politiquement correct avec de grands prêtres qui nous expliquent ce qui se dit et ce qui ne se dit pas et qui avec des trémolos dans la voix, viennent nous expliquer qu'on entend «des propos abjects»». Aujourd'hui, tout est abject, nauséabond. Cela dit bien ce que cela veut dire: que cela sent mauvais, qu'on se pince le nez. Or ces fameux propos «nauséabonds» sont souvent des propos que le peuple est tout à fait content d'entendre car ils disent sa réalité. En fait, l'adjectif «nauséabond» signifie que pour ces gens, le peuple sent mauvais. C'est ce qu'ils disent inconsciemment. Face à ce retour du politiquement correct, j'essaie juste d'avoir une expression sincère et insoumise oserais-je dire. Ce qui est saisissant c'est que ce soit considéré comme provocateur parce que je n'essaie pas de provoquer, j'essaie de voir avec mes yeux et non pas avec les yeux de mon époque.
Vous jouez de votre propre caricature bourgeoise pour mieux choquer le bourgeois …
Oui et cela m'amuse beaucoup. Car le bourgeois a tellement mauvaise presse aujourd'hui qu'en effet, si j'ai rendez-vous chez Les Inrocks, je mettrai mes mocassins à glands! J'aime me moquer de ceux que j'appelle les automates. Avec cette catégorie de personne, il suffit d'appuyer sur un bouton et la réaction attendue sort toute seule! Par ailleurs, j'assume de défendre une certaine vision de la société.
La France est un pays qui n'a pas dit son dernier mot.
Je suis un libéral, pour la récompense du mérite individuel, contre l'impôt confiscatoire et cela aboutit une certaine société qui peut être perçue comme dure par tous ces mous des médias de gauche. Une société dans laquelle on laisse à chacun le fruit de son travail, je sais que cela agace les journalistes officiels comme Monsieur Apathie, mais c'est plus juste de laisser aux gens le fruit de leur travail plutôt que de le capter dans la machine pour le redistribuer à Apathie!
Vous avez été comparé à Éric Zemmour. Quels sont vos points communs et vos différences?
En réalité, il y a énormément de différences entre nous. Je défends la liberté d'expression d'Éric Zemmour. Je salue sa culture, car la culture est devenue rare aujourd'hui. Je salue aussi son courage médiatique car il n'hésite pas à aller au charbon. Je partage aussi avec lui une certaine distance par rapport à ce que mon époque essaie de me faire avaler. Zemmour ne connaissait pas les Daft Punk. Quand on lui a passé «Get Lucky», il a dit que cela ressemblait à du Patrick Juvet! Je n'en suis pas tout à fait là, mais pas loin. Et j'ai trouvé cela remarquable: il a raison de vivre ainsi en étant indifférent à ce que son époque essaie à tout prix de lui faire manger. Je pense qu'il ne consomme pas beaucoup de quinoa et cela me le rend très sympathique! Pour le reste, nous sommes très différents. Il est antilibéral, antieuropéen et très pessimiste. Je suis pro-libéral, pro-européen et plutôt optimiste. Sa vision de la réalité de la France est trop sombre. Je pense, au contraire, que c'est un pays qui a encore beaucoup de ressources et de vitalité. Si on regarde les choses objectivement, on a d'excellents jeunes musiciens, écrivains. C'est un pays qui n'a pas dit son dernier mot. N'en déplaise à Zemmour qui ne doit pas beaucoup l'apprécier, en élisant Emmanuel Macron, un président de 39 ans plutôt de droite, le pays a montré qu'il n'était pas mort.
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Gilles-William Goldnadel: «À la fin, c'est toujours le mâle blanc qui est mis en cause»
Publié le 12/10/2018 à 07h00

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Selon l'avocat et essayiste, les métamorphoses du féminisme et de l'antiracisme ont abouti à de nouvelles formes de sexisme et de racisme.
LE FIGARO MAGAZINE. - Vous dénoncez depuis longtemps la chape de plomb du «politiquement correct» sur le débat public français. Est-ce un phénomène importé des Etats-Unis, comme le pense Géraldine Smith?
Gilles-William GOLDNADEL. - C'est un phénomène occidental. Dans les années 1960, grâce à une abondance de films et de livres, des générations qui n'avaient pas connu la guerre ont eu la révélation de la Shoah. Elle a suscité dans l'inconscient collectif occidental une profonde culpabilité dont les minorités agissantes se servent aujourd'hui pour peser, la figure honnie étant celle de l'homme blanc hétérosexuel - ce qu'était Hitler, l'Antéchrist absolu dans notre monde postchrétien. Le choc émotionnel s'est traduit par la confusion mentale du «politiquement correct», avec ses variantes liées à l'histoire de chaque pays. C'est ce que j'appelle l'antinazisme devenu fou, où tout est mis obsessionnellement à la sauce «shoatique», des problèmes d'immigration jusqu'à l'abattage des animaux. En France, quand SOS Racisme invite ses militants à épingler cette petite main jaune sur leur poitrine, c'est évidemment pour créer l'idée d'un remake des lois antijuives, à l'encontre cette fois des immigrés et de leurs descendants. Dans le même registre, un éditorialiste de France Culture a récemment comparé l'Aquarius à un navire qui avait embarqué des juifs fuyant l'Allemagne nazie en 1939 et dont personne ne voulait! Aux Etats-Unis, la névrose médiatique et électronique s'applique davantage à la question noire et à celle des rapports hommes-femmes, à cause de la tradition du puritanisme.
La dérive du féminisme français paraît, elle, très inspirée par ce qui se passe outre-Atlantique…
Oui, dans ce domaine, il y a effectivement une importation, si bien que le néoféminisme français n'a plus grand-chose à envier aujourd'hui au néoféminisme américain. Des deux côtés de l'Océan, seul le mâle blanc est vraiment mis en cause, tandis que l'islam machiste et les rappeurs noirs sont particulièrement protégés. Le féminisme et l'antiracisme dévoyés par le gauchisme ont abouti à un nouveau sexisme et à un nouveau racisme. Regardez le phénomène des camps interdits aux hommes, aux Blancs ou parfois aux deux! L'affaire de ce rappeur qui appelait à pendre les Blancs est également édifiante: beaucoup de grands médias ont préféré accuser la supposée «fachosphère» d'avoir créé le problème, au lieu de reconnaître l'existence d'un racisme antiblanc dont on a pourtant des manifestations jusqu'au sommet de l'Etat. On a tout de même vu le Président de tous les Français, dans une République où, en principe, il n'est même pas question de nommer la race, expliquer que les mâles blancs ne sont pas habilités à commander un rapport sur les banlieues, ni même à en discuter! J'ai peine à imaginer ce qui se serait passé si, par hypothèse hautement improbable, un responsable politique avait considéré qu'un mâle noir n'était pas habilité à parler des banlieues… Cette insolence de ton est exclusivement réservée à l'homme blanc et à nul autre.
«L'affaire Hapsatou Sy montre bien à quel point être une femme, de ­surcroît issue d'une “minorité ­visible”, confère un avantage ­émotionnel...»
Gilles-William Goldnadel
La dictature des minorités ne trouve-t-elle pas sa limite quand, par exemple, des néoféministes s'abstiennent de dénoncer les viols commis par des agresseurs d'origine algérienne et marocaine la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne, en 2016?
Dans la bataille des idées, c'est évidemment une défaite pour le néoféminisme, mais il reste une valeur sûre parce qu'il n'a toujours pas perdu la bataille de l'émotion. Il ne cesse au contraire de marquer des points. Marlène Schiappa, qui le véhicule ces derniers temps avec plus de prudence, s'occupe quand même moins des femmes harcelées dans le quartier de La Chapelle-Pajol que d'autres dévoiements dont des mâles blancs se rendent coupables. L'affaire Hapsatou Sy montre bien à quel point être une femme, de surcroît issue d'une «minorité visible», confère un avantage émotionnel face auquel un Eric Zemmour ne peut pas faire le poids! Je suis en profond désaccord avec Zemmour parce qu'il est pour l'assimilation et moi, pour l'intégration. Je pense qu'on peut aujourd'hui parfaitement être à la fois un bon Algérien et un bon Français, un bon Israélien et un bon Français, un bon Portugais et un bon Français, etc. A l'inverse, des gens qui ne sont que Français détestent parfois la France, à l'extrême gauche par exemple. Mais mon désaccord avec Zemmour, sur ce point comme sur d'autres, ne nous empêche pas d'être dans la dispute et non dans la fâcherie ni dans l'anathème. Le dévoiement vers l'insulte et la question de savoir s'il faut exclure Zemmour des médias est totalement névrotique.
Vous n'êtes donc pas sensible aux voix qui s'élèvent pour dénoncer la recherche du «buzz» et plaident pour un débat «apaisé»?
Soyons sérieux: même quand le débat est vif, on reste dans le bavardage! Nous sommes aujourd'hui dans une situation médiatique où les bavardages sécrètent plus d'encre, causent plus d'énervement, voire d'affliction que les faits eux-mêmes, violences comprises. Et bien sûr, le scandale vient toujours des mâles blancs. Ils ne peuvent jamais en être victimes. On n'a pas vu d'effervescence quand Mediapart a écrit que Charlie Hebdo et Manuel Valls avaient déclaré la guerre à l'islam! L'obsession de la différence triomphe au siècle de l'antiracisme triomphant et la question raciale est devenue centrale au moment même où, étrangement, on en est à vouloir interdire le mot race.
Le prochain ouvrage de Gilles-William Goldnadel paraîtra le 15 novembre chez Plon, Névroses médiatiques ou Comment le monde est devenu une foule déchaînée.
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Harvey Mansfield : «Dans le féminisme américain actuel, il ne peut y avoir ni ladies ni gentlemen»
Mis à jour le 27/11/2018 à 11h07 | Publié le 26/11/2018 à 19h33

GRAND ENTRETIEN - Figure du conservatisme américain, l'universitaire critique un féminisme déconstructeur qui nie la réalité des différences entre hommes et femmes.
Titulaire de chaires prestigieuses à Harvard et à Stanford, spécialiste de Machiavel et traducteur de Tocqueville, Harvey Mansfield est une figure intellectuelle majeure du conservatisme américain. En 2006, il a publié un essai foisonnant sur la virilité, traduit pour la première fois aujourd'hui en français. Il y critique un féminisme déconstructeur qui voudrait nier la réalité des différences sexuelles, qui sont pour lui une richesse. Dans l'entretien qu'il a accordé au Figaro, il évoque sa vision de la virilité et analyse le phénomène Trump, qui doit en partie son succès au fait qu'il se soit dressé contre le politiquement correct, notamment féministe. Il voit dans le président américain un démagogue, en réalité peu conservateur. Lui-même proche des républicains, il examine l'avenir de ce parti dans une Amérique fracturée.
LE FIGARO.- Comment voyez-vous le phénomène Trump?
Harvey MANSFIELD.-Pour que la révolte s'exprime, il fallait un leader. Trump était le seul qui se distinguait. Voilà précisément ce qui caractérise les démagogues, être des hommes du moment qui n'ont pas nécessairement de plan personnel mais qui chevauchent les thèmes populaires de l'époque et les utilisent pour attaquer les autorités établies. Le démagogue, en grec, est celui qui parle pour le peuple. Le démagogue ne chevauche pas de «isme» ; il n'a pas de théorie. Cela décrit Trump. Mais il faut aussi regarder la situation à cause de laquelle il a gagné.
La manière dont il s'est dressé contre le politiquement correct a, selon moi, joué un rôle considérable. C'est le seul politicien qui ait osé aller contre, alors que tous les autres étaient trop polis et trop effrayés pour le faire. Les gentlemen du Parti républicain étaient trop bien élevés pour attaquer la gauche, mais Donald Trump nous rappelle que la démocratie est l'art du vulgaire au sens premier du terme, l'art de parler au peuple et de lui dire ce qu'il veut entendre. Il a utilisé tous les moyens pour gagner, contrairement à John McCain. Car, pour lui, celui qui gagne a toujours raison. Ce n'est pas une approche raffinée ni morale, c'est l'approche machiavélienne: utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins.
«Donald Trump nous rappelle que la démocratie est l'art du vulgaire au sens premier du terme, l'art de parler au peuple et de lui dire ce qu'il veut entendre»
Trump est-il dangereux, comme le clament les démocrates, ou juste un homme d'affaires new-yorkais sans complexes ni limites verbales qui joue sur les rapports de forces?
Le démagogue dépend du contexte. Dans le cas de Trump, ce contexte se résume à la Constitution, qui lui confère de grands pouvoirs, mais limités. Cette limitation est due au contre-pouvoir du Congrès, aujourd'hui tenu partiellement par les démocrates qui ont gagné la Chambre des représentants lors des midterms. De plus, si Trump a kidnappé le Parti républicain, eux ont aussi la capacité de lui imposer des choix. Un démagogue, qui ne se sent en principe pas tenu par une idéologie particulière, pourrait être enclin à se situer à égale distance des deux partis et à naviguer entre eux selon ses intérêts.
Mais Trump a été forcé de devenir plus républicain qu'il ne l'aurait sans doute souhaité parce que les démocrates ne lui ont pas donné l'occasion de nouer des alliances. Ils auraient pu arracher beaucoup plus de concessions au président. Mais ils n'ont jamais accepté sa victoire. Le fait qu'ils soient entrés en résistance contre Trump l'a forcé à se ranger plus résolument côté républicain. Comme je suis moi-même républicain, cela me va et ne m'effraie pas du tout.
Donald Trump n'est-il pas en train de changer le Parti républicain, en s'en prenant, par exemple, à la vache sacrée du libre-échange?
Trump est en effet en train de changer le parti, mais pas toujours pour le pire. Je trouve exagérée l'idée qu'il va détruire le libre-échange. Il s'efforcera plutôt de mettre fin à certains avantages arrachés par d'autres pays. Il a partiellement raison de dire que nous avons noblement accepté des accords qui étaient en partie défavorables à nos intérêts. Les États-Unis dépensent beaucoup d'argent pour leur flotte, afin qu'elle garantisse la libre circulation maritime, si essentielle pour le commerce. Trump donne l'impression de vouloir tout changer, à cause de son style abrasif, mais ce qu'il veut, c'est une meilleure version de ce qui existe. On ne peut nier toutefois qu'il prend le risque de déclencher des passions incontrôlables.
Sa capacité à aller contre un ordre jusque-là jugé irréversible sur les questions de commerce, d'immigration, n'est-elle pas ce qui lui assure le soutien indéfectible de son électorat? Et ne peut-on voir dans son approche une forme de vision, même si vous dites qu'il n'a pas de plan?
Les professeurs existent pour créer les doctrines, et ils en créeront une pour lui si nécessaire. Mais je ne suis pas certain que Trump ait une stratégie de long terme, au-delà de son instinct. La manière dont il change le Parti républicain vient du fait qu'il n'est pas attaché aux valeurs conservatrices. Il n'est pas intéressé par l'amaigrissement de l'État providence, parce qu'il voit que la majorité des Américains veut l'État providence. Il n'a pas l'intention d'accepter les contraintes qu'implique une stratégie de long terme. C'est un mauvais garçon (puer robustus), comme dirait Thomas Hobbes.
Harvey Mansfield - Crédits photo : Fabien Clairefond
Sur les sujets jugés vitaux - la frontière, le commerce -, il assume sa politique…
Il assume son point de vue, et ne recommande pas à ses partisans d'aller au compromis. Il leur dit juste de suivre leur instinct au lieu de chercher un juste milieu. Cela crée un front hostile face aux démocrates, qui ne peuvent même pas sauver la face.
On dit beaucoup que Trump, incarnation du mâle blanc, est une réaction contre les excès du féminisme radical si prévalent aujourd'hui dans les universités américaines. Vous avez écrit à cet égard un livre prémonitoire. Qu'est-ce qui a créé selon vous cet effet boomerang?
Trump dit ce qu'il pense, quitte à offenser et choquer. Or la tendance actuelle sur les campus est de ne plus rien dire qui puisse potentiellement offenser les sensibilités identitaires de vos interlocuteurs, puisque cette nouvelle idéologie considère que les mots sont une forme d'action et d'offense. Les universités sont devenues l'institution où le politiquement correct règne en maître quasi total depuis les années 70. C'est surtout le cas avec le féminisme, largement responsable de la vague de politiquement correct qui s'est abattue sur les universités et la société en général. Le féminisme a emprunté à l'esprit moral du mouvement des droits civiques, qui avait identifié, à juste titre, une catégorie spéciale de victimes de la société: les citoyens noirs, seuls immigrants à avoir été réduits en esclavage. On a voulu créer un moyen, la discrimination positive, censé leur donner un avantage, qui permette de dire qu'ils sont égaux mais momentanément désavantagés.
Puis ce remède à l'injustice et aux dégâts créés par l'esclavage a été étendu aux femmes, un groupe qui en avait beaucoup moins besoin, sur la base d'une doctrine, le féminisme, plus controversée. Les femmes ont été ajoutées à la liste des victimes, comme les Latinos. On affirme que le sexisme et le racisme de la population justifient la perpétuation de ce système, alors qu'il y a très peu de raisons de penser aujourd'hui en ces termes. Il y avait du racisme avant et pendant la lutte pour les droits civiques, mais cela a été largement surmonté et il n'en reste pas grand-chose aujourd'hui. Quand j'étais jeune, on voyait beaucoup de racistes, et peu de républicains dans les États du Sud, notamment. Aujourd'hui, on y voit peu de racistes et beaucoup de républicains.
«Les excès du féminisme créent aujourd'hui un nouveau puritanisme, qui remplace l'honneur et la vertu par la peur»
Sur la question du sexisme, il n'y a aucune manifestation de la résistance des hommes à l'égalité des conditions. Tous les hommes et maris rendent les armes à leurs femmes, et c'est merveilleux ainsi! Mais le féminisme a maintenant muté pour construire une doctrine selon laquelle les femmes ne sont pas seulement les égales des hommes mais leurs identiques! L'idée est qu'il n'y a aucune différence substantielle entre les deux sexes. C'est une doctrine dirigée contre la féminité, comme l'a montré Betty Friedan dans son livre La Femme mystifiée (1963). Friedan dit aussi qu'il faut accepter qu'un homme ouvre la porte pour une femme et la laisse passer la première, au lieu de s'en plaindre, bref accepter la galanterie. Mais dans le féminisme américain actuel, il ne peut y avoir ni ladies ni gentlemen. À la place de la courtoisie des relations hommes femmes, on préfère convoquer la loi pour réguler les relations entre les sexes.
Les femmes sont désormais censées vivre sans l'aide des gentlemen. Or un gentleman est l'homme qui est de votre côté avant l'arrivée de la police! Si on ne fait que s'appuyer sur la loi, on doit attendre effectivement l'arrivée du policier quand il est trop tard et que la seule chose à faire, c'est la punition. Dans les universités aujourd'hui, on a mis en place une doctrine de la lutte contre le harcèlement sexuel, qui est une manière intermédiaire de gérer les choses, entre l'appel à la police et ne rien faire. C'est le but des codes de harcèlement sexuel, qui sont censés instiller en l'homme la peur de voir sa réputation ruinée ou de perdre son emploi. Le problème de cette approche est que vous ne vous contentez pas d'effrayer les prédateurs, mais que vous effrayez et éloignez l'homme que vous voulez le plus avoir à vos côtés. Les excès du féminisme créent aujourd'hui un nouveau puritanisme, qui remplace l'honneur et la vertu par la peur.
Vous avez publié un plaidoyer pour la virilité. Quelle en est votre définition?
En bref, ma définition de la virilité est la capacité à prendre en charge des situations de risque quand les autres reculent ou s'abstiennent, et d'agir quand les autres hésitent. Je pense qu'il s'agit d'un trait de caractère permanent de la nature humaine chez certains individus, pour la plupart masculins, mais pas toujours. C'est ce que j'ai voulu montrer dans mon livre. Ma crainte, dès lors, n'est pas que la virilité disparaisse, mais qu'elle soit sous-employée chez les personnes responsables, et condamnée à surgir de manière inattendue en causant des problèmes. Trump en est une parfaite illustration. Sa virilité est vulgaire, au sens propre et péjoratif du terme, et son succès prouve que la démocratie est plus fragile que nous voulons le croire, et dépend en réalité plus de la vertu et de la courtoisie d'un gentleman que nous ne le pensions.
Votre livre a été très critiqué. On vous a accusé de sexisme…
Après la sortie de mon livre sur la virilité en 2006, tous les journaux et magazines en ont fait des critiques, mais la plupart ont chargé des féministes de ce travail d'évaluation. Elles ont fait tout ce qu'elles ont pu pour discréditer l'ouvrage, sans produire aucun argument contraire probant. Elles m'ont traité comme un imbécile et une menace. C'était une période excitante pour un professeur. J'ai été invité dans «The Late Show with Stephen Colbert» (une des émissions vedettes de la télévision américaine, NDLR) et acquis une certaine notoriété, à défaut de célébrité. Puis je suis retourné à l'obscurité de la vie universitaire parce que j'étais trop vieux pour me présenter à la présidence!
«Trump est détesté sur les campus»
Quel est l'état d'esprit des Américains à propos de Trump?
Trump est détesté sur les campus. Les rares conservateurs qui y sont toujours présents le détestent parce qu'il n'est pas conservateur. Et les libéraux sont paniqués par Trump, parce qu'il insulte tout le monde. Ce n'est pas une manière de se comporter pour un président. Les démocrates veulent s'en débarrasser. Ils ont cru que cela serait facile, mais en fait, ce n'est pas le cas. De plus en plus de républicains votent pour lui. Ils lui savent gré d'avoir réussi à nommer deux juges conservateurs à la Cour suprême. D'autres ont peur parce qu'ils ont le sentiment qu'il en appelle au racisme de ses électeurs.

- Crédits photo : Editions du Cerf
Êtes-vous inquiet de la division béante entre partis?
Qui est responsable du déclenchement de la polarisation de la politique américaine? Chaque parti accuse l'autre. Les démocrates disent que c'est «la stratégie sudiste» du président Richard Nixon qui a transformé les démocrates du Sud en républicains. Les républicains répondent que ce sont les rebelles de la fin des années 60 qui ont détruit le libéralisme modéré et l'ont forcé à devenir conservateur (d'où les néoconservateurs). Mais, selon un vieil adage américain, la politique américaine n'a jamais été un jeu d'enfant.
Vous enseignez toujours. Vous sentez-vous isolé en tant qu'intellectuel conservateur dans une université libérale comme Harvard?
Je suis le dernier conservateur, presque sans exagération! Mais tout le monde est très amical. Car ils me voient comme leur caution. Puisqu'ils me tolèrent, cela signifie, à leurs yeux, que j'ai tort de les accuser d'être sectaires. Je leur réponds: malgré tous vos discours sur l'inclusivité, vous excluez les opinions de la moitié du peuple américain.

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Christopher Lasch contre ­­le féminisme progressiste
Mis à jour le 26/09/2018 à 14h37 | Publié le 26/09/2018 à 14h31

Dans un recueil d'essais republié en poche, le sociologue américain explique que la fameuse famille traditionnelle, au sein de laquelle le mari part travailler tandis que la femme reste à la maison avec les enfants, est en fait une innovation de la moitié du XXe siècle.
Qu'aurait pensé l'auteur de La Révolte des élites de «MeToo»? Pour l'imaginer, il faut lire Les Femmes et la Vie ordinaire, un recueil d'essais du sociologue Christopher Lasch, paru aux États-Unis en 1997 et republié en format poche en cette rentrée chez Flammarion agrémenté d'une introduction de sa fille, Elisabeth Lasch-Quinn. Le penseur américain anticonformiste, mort en 1994, nous offre une déconstruction magistrale des lieux communs du féminisme progressiste. À commencer par la lecture linéaire de l'histoire, qui voudrait que les femmes soient sorties de «l'âge des ténèbres sexuel» dans les années 1960 grâce à la révolution sexuelle. «C'est cette image indifférenciée du passé que je veux remettre en question - l'impression que la vie de la femme était alors entièrement absorbée par les demandes du ménage et de la maternité.» Et l'historien de formation de rappeler quelques vérités oubliées: la dialectique médiévale de l'amour, où la femme usait de l'arme du ridicule social, le fait que jusqu'à l'abolition, en 1753, du mariage clandestin en Angleterre deux amants pouvaient s'unir sans consentement parental, le rôle proéminent des femmes dans la réforme sociale aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, ou encore l'avènement tardif de la maternité à temps plein tant décriée par les féministes.
Ces dernières projettent sur l'ensemble du passé un modèle en réalité récent. La fameuse famille traditionnelle, au sein de laquelle le mari part travailler tandis que la femme reste à la maison avec les enfants, n'avait rien de traditionnel. C'est une innovation de la moitié du XXe siècle, lorsque la vie domestique s'est transformée en refuge pour une vie économique de plus en plus exigeante. La révolte contre le patriarcat n'est donc pas une réponse à la séculaire oppression des femmes mais à la «banlieue-isation» de l'âme américaine.

«Les Femmes et la Vie ordinaire» de Christopher Lasch, «Champs essais», Flammarion, 250 p., 10 euros. - Crédits photo : Champs
Christopher Lasch n'appelle pas au retour à l'ordre traditionnel, mais critique l'obsession progressiste d'un féminisme qui n'a plus pour unique but que de mettre les femmes à égalité avec les hommes dans le monde du travail, sans remettre en question le système économique dans sa globalité. «Sans prôner le retour au ménage producteur, un féminisme digne de ce nom devrait insister sur une plus grande intégration entre l'existence professionnelle des gens et leur vie domestique», écrit l'historien. «Il est absurde de supposer que les générations précédentes de femmes, parce qu'elles n'avaient pas accès aux perspectives actuelles sur la “construction sociale de la différence sexuelle” s'inclinaient bêtement devant les hommes.» Pour Lasch, en avoir fini avec le patriarcat ne signifie pas que nous soyons plus émancipées que nos grands-mères.
Car à l'autorité patriarcale s'est substituée la discipline sociale de l'état thérapeutique qui surveille et contrôle le moindre de nos gestes, du lieu de travail à la chambre à coucher. Le jeu séculaire d'attirance et de répulsion qui gouvernait le commerce des sexes s'est transformé en «colonisation du monde vécu», en rationalisation de l'intime. Cette politisation de l'amour a ses revers: nous, modernes, n'aimons plus le mystère. «Nous réclamons ce que nous pouvons contrôler même si le prix à payer pour ce contrôle est un rétrécissement drastique de notre horizon imaginatif et affectif.»
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