jeudi 23 novembre 2017

Pierre Vermeren : «L'esclavage au Maghreb à la lumière de la longue durée» (23.11.2017)

Par Pierre Vermeren Publié le 23/11/2017 à 19h12

TRIBUNE - Les images de migrants africains vendus comme esclaves sur un marché en Libye ont saisi d'effroi. Ce drame ne peut être compris sans expliquer l'histoire millénaire de la traite transsaharienne et de l'esclavage en Afrique du Nord, argumente l'universitaire Pierre Vermeren, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé d'histoire et professeur d'histoire du Maghreb contemporain à Paris I-Panthéon-Sorbonne.

Le reportage de la chaîne de télévision CNN sur la vente de migrants africains noirs sur un « marché aux esclaves» en Libye dévoile une réalité impensable. Aux yeux de nos contemporains les plus attentifs, c'est pourtant la dernière manifestation d'un trafic d'êtres humains à très grande échelle qui se déroule sous nos yeux depuis des années, qui a déjà envoyé par le fond de la Méditerranée des dizaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants, depuis les années 1990. Les milliers de familles d'Afrique qui envoient leurs enfants mineurs seuls en Europe, et les filières de la traite des prostituées nigérianes, en sont les scandales les plus saillants. Et, de façon plus générale, pour les historiens de l'Afrique et du bassin méditerranéen, ces tragédies sont la dernière manifestation en date du phénomène bimillénaire de la traite transsaharienne et de l'esclavage.


De l'Antiquité au début du XXe siècle, le Sahara est demeuré un des espaces mondiaux de la traite esclavagiste, notamment grâce au dromadaire, introduit au début de notre premier millénaire en Afrique du Nord. Si toutes les sociétés ont été à une époque ou à une autre esclavagistes, l'Afrique du Nord a été constamment irriguée, jusqu'à l'aube du XXe siècle, par un commerce transsaharien de trois types de «produits»: les hommes, les métaux (or et cuivre) et les sous-produits de la chasse (ivoire, plumes d'autruche, fourrures).

Des routes caravanières immémoriales les ont transportés vers la Méditerranée, au départ du fleuve Sénégal, de Tombouctou, d'Agadès, du Bornou (lac Tchad) ou du Darfour. Au nord, dans les têtes de pont du marché caravanier (Sijilmassa, Marrakech, le Mzab, Ghadamès, Tripoli ou Le Caire), des marchés aux esclaves vendaient les arrivants noirs à leurs nouveaux maîtres. Ces esclaves noirs étaient auparavant la propriété d'Africains qui les avaient asservis à l'occasion de guerres entre royaumes. Ces propriétaires d'esclaves les vendaient à des marchands arabo-berbères spécialisés dans la traite, nomades, ou parfois installés dans les villes du Sahel.

Le commerce des esclaves à travers le Sahara, qui commence dès l'Antiquité, ne s'est jamais vraiment ralenti du VIIe siècle au XVIIIe siècle. La traite transsaharienne touchait chaque année quelques milliers d'hommes et de femmes.

Le commerce des esclaves à travers le Sahara, qui commence dès l'Antiquité, ne s'est jamais vraiment ralenti du VIIe siècle au XVIIIe siècle. La traite transsaharienne touchait chaque année quelques milliers d'hommes et de femmes, soit, sur plus d'un millénaire, plusieurs millions de personnes (le chiffre de 10 millions a été avancé). Précisons qu'il existait par ailleurs une traite à destination du Moyen-Orient, empruntant l'océan Indien et l'actuel Soudan, mais cette traite ne concerne pas le Maghreb, objet de notre réflexion.

A l'époque ottomane, la traite transsaharienne a perduré. Par ailleurs, les grandes villes du Maghreb, du XVI au XIXe siècle, recouraient aussi aux esclaves blancs et chrétiens convertis de force à l'islam dans l'enfance, mamelouks pour les hommes, ou parfois circassiennes (Tcherkesses) pour les femmes, en provenance des Balkans et du Caucase. En outre, jusqu'au début du XVIIIe siècle, d'autres esclaves provenaient de la course sur les navires européens. Des corsaires, agissant pour le compte des États (Maroc) ou des Régences (Alger, Tripoli), faisaient prisonniers équipages et passagers des navires européens, qu'ils capturaient en mer, et les réduisaient en servitude. Des corsaires opéraient aussi, jusqu'au XVIIe siècle, des razzias sur les côtes du Languedoc ou de l'Italie. Ces esclaves européens donnaient lieu à des rançons juteuses pour les corsaires et leurs commanditaires. En Europe, les Franciscains, en particulier, s'étaient spécialisés depuis le Moyen Age dans le rachat des esclaves chrétiens en Berbérie.

La traite saharienne vers l'Afrique du Nord s'est poursuivie jusqu'au début du XXe siècle. Ainsi, les Français ont fermé le marché aux esclaves noirs de Marrakech en 1912. Plusieurs raisons ont concouru à la permanence de cette si longue traite.

Surmortalité et mutilation

La première est la surmortalité des esclaves enferrés durant la traversée du Sahara (estimée à 20 %), et à la suite de mutilations comme la castration des hommes. Au milieu du XIXe siècle, le consul anglais de Tunis demande par courrier au bey, qui dirige la Régence, de faire cesser les castrations systématiquement réalisées sur les esclaves noirs avant leur arrivée sur les marchés d'esclaves du Maghreb (le diplomate relève que ces castrations sont salement cicatrisées par de l'huile ou du sable chauds). On ne peut exclure que la castration des hommes noirs assurait une rente pérenne aux marchands d'esclaves, rendant indispensable le renouvellement de cette population.

Mais il faut ajouter que, comme dans toute société esclavagiste, la prohibition du métissage était la règle, surtout avec des non-croyants, ce qui rendait impensable leur union avec des femmes musulmanes. Dans le cas des femmes, il est à noter qu'au sein de l'Empire ottoman, odalisques et concubines serviles du harem étaient principalement blanches, comme nous le verrons, ce qui n'était pas le cas de l'Empire chérifien (Maroc), de plus en tourné vers l'Afrique depuis la perte de l'Andalousie en 1492.

La prohibition des mariages entre Maghrébins et esclaves noires est une autre explication de la pérennité de la traite, puisque, de ce fait, la descendance des esclaves est rare.

La prohibition des mariages entre Maghrébins et esclaves noires est une autre explication de la pérennité de la traite, puisque, de ce fait, la descendance des esclaves est rare ; quand bien même elle aurait lieu, ces enfants perdent leur statut servile dès lors que leur père est musulman. C'est d'ailleurs assez généralement le cas au Maroc, notamment dans les familles aristocratiques, où le métissage - fruit de cet héritage - est bien plus visible que dans le reste du Maghreb et au Moyen-Orient, malgré l'importance de la traite.

Enfin, la possibilité offerte à l'esclave de se convertir à l'islam ouvre au changement de statut: l'affranchissement pur et simple ; ou le maintien dans une condition semi-servile proche du servage, pratiqué dans les oasis du nord du Sahara. Ces «harratine» ou leurs descendants, attachés à leur terre et soumis à leur maître arabe ou berbère, peuplent encore de nombreuses oasis du grand Sud marocain et la Mauritanie. Eux aussi, quoi qu'ils en soient, disparaissaient des marchés aux esclaves. Pour toutes ces raisons, la traite se poursuivait afin d'alimenter les marchés.

La traite a davantage façonné les sociétés sahariennes et oasiennes que l'Afrique du Nord pastorale et montagnarde, pour des raisons économiques et sociales. Dans ces régions du sud, des groupes tribaux, des villes et des oasis se sont spécialisés sur le très long terme dans la traite, et la protection de ses routes. Ainsi, le royaume des Rostémides au IXe siècle, en Berbérie centrale, installe des berbères Zénètes venus des confins de la Libye le long des routes sahariennes. Ces futurs «Touarègues» ont été constamment au contact des royaumes sahéliens, en charge de ce commerce Sud-Nord. Enfin, les cours princières, les familles aristocratiques et les grandes villes ont toujours usé d'esclaves. Au XVIIe siècle, le sultan Alaouite du Maroc, Moulay Ismaël, forge une armée de 40 000 esclaves noirs, les Abid, qui met le Royaume en coupe réglée fiscale, attisant la haine des tribus, qui massacrent les Abid à la mort du sultan.

Les choses changent du tout au tout entre le milieu du XIXe siècle et celui du XXe siècle. La traite est interdite au Congrès de Vienne (1815). L'esclavage est supprimé dans l'Empire britannique (1833). Sous pression de Londres, la régence de Tunis abolit l'esclavage en 1846, un an avant l'Empire ottoman. En 1848, la France abolit l'esclavage dans toutes ses possessions d'outre-mer, Algérie comprise. Toutefois, si la police des mers assurée par la Royal Navy puis la pression française au Sahara permettent d'endiguer la traite, l'esclavage ne disparaît pas du jour au lendemain. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le gouvernement général d'Alger rappelle régulièrement la loi, comme en métropole pour le travail des enfants.

Néanmoins, l'imprégnation culturelle anti-esclavagiste devient réalité en Tunisie et en Algérie, tour à tour ottomanes, françaises et républicaines, puis indépendantistes et socialistes à partir, respectivement, de 1956 et 1962. Dans ces deux pays, l'esclavage est peu à peu devenu un fait étranger. Il en demeure pourtant un rapport très particulier, voire raciste, envers les subsahariens. Cette question fait aujourd'hui au Maghreb l'objet de nombreux débats, autocritiques et remises en cause, tant les étudiants et immigrés africains, en nombre croissant, se plaignent du racisme. Mais si la condition noire reste délicate en Algérie et en Tunisie, au moins l'esclavage est prohibé.

Au Maroc, les familles urbaines, peu à peu privées de leurs esclaves, ont eu recours aux « petites bonnes » (dès 7-8 ans) venues de la campagne, encore présentes par dizaines de milliers au tournant du XXIe siècle, et dénoncées comme le plus gros scandale du Maroc.

Les choses sont assez différentes au Maroc, et très différentes en Mauritanie et en Libye. La colonisation tardive de ces pays, au début du XXe siècle, fait que la possession d'esclaves y a été tardivement prohibée. La France l'interdit au Maroc en 1922 par exemple. Certes en Libye, l'abolition fut ottomane dès 1847, mais est-elle jamais sortie des villes littorales? Toujours est-il que des faits avérés d'esclavage ou certains dérivés ont traversé tout le XXe siècle. Au Maroc, les familles urbaines, peu à peu privées de leurs esclaves, ont eu recours aux «petites bonnes» (dès 7-8 ans) venues de la campagne, encore présentes par dizaines de milliers au tournant du XXIe siècle, et dénoncées comme le plus gros scandale du Maroc. Une poignée d'intellectuels comme l'historien Mohammed Ennaji, de journalistes et d'ONG ne cessent de combattre préjugés et atavismes en ce domaine.

En Mauritanie, la situation est plus dramatique. Dans ce pays partagé entre populations arabes et populations noires, l'esclavage n'a jamais totalement disparu. Plusieurs scandales y défrayent la chronique judiciaire, d'anciens esclaves dénonçant le scandale de l'esclavage qu'ils ont connu, et cherchant gain de cause, ce qui leur vaut parfois un emprisonnement arbitraire.

En dépit de son socialisme proclamé, Kadhafi a maintenu sa société dans une situation sociale et tribale archaïque, qui peut expliquer les brutales résurgences actuelles.

Enfin, la Libye est un cas atypique. Sous Kadhafi, le pays a alterné l'accueil et le renvoi brutal de centaines de milliers de migrants et travailleurs africains noirs. Kadhafi se présentait parfois en grand chef africain, et il jouissait d'une incroyable popularité en Afrique centrale et saharienne, pétrodollars obligent. Mais en dépit de son socialisme proclamé, Kadhafi a maintenu sa société dans une situation sociale et tribale archaïque, qui peut expliquer les brutales résurgences actuelles.

Dans les sociétés arabo-berbères, le discours et les pratiques anti-esclavagistes ont été importés de l'empire ottoman, d'Angleterre et de la France coloniale. Cela a pu discréditer, retarder, voire empêcher des mouvements abolitionnistes autochtones. Après les indépendances, les Maghrébins ont rejeté leurs racines et leur passé africains. Ce n'est plus le cas. La prise de conscience des élites et des pouvoirs est assez générale.

Reste à revenir sur cette histoire, à faire tomber les préjugés charriés par la langue et par une mémoire fraîche (au Maghreb les termes de khel ou de ‘azi, généralement adressés aux Noirs, signifient «nègres» ou «esclaves»), alors que s'imposent de nouvelles nécessités géopolitiques et la vive conscience de ces anachronismes.

Pierre Vermeren est membre du laboratoire Sorbonne-Identités, relations internationales et civilisations de l'Europe (Sirice), qui regroupe Paris I-Panthéon-Sorbonne, Paris IV Paris-Sorbonne et le CNRS. Il est l'auteur de nombreux ouvrages salués par la critique, dont Le Choc des décolonisations - De la guerre d'Algérie aux printemps arabes (Odile Jacob, 2015) et Histoire du Maroc depuis l'indépendance (La Découverte, coll. «Repères», 5e édition, 2016).

La rédaction vous conseille :

http://lefigaro.fr/vox/monde/2017/11/23/31002-20171123ARTFIG00268-pierre-vermeren-l-esclavage-au-maghreb-a-la-lumiere-de-la-longue-duree.php


Au Maghreb, le racisme anti-Noirs persiste

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/23/au-maghreb-la-persistance-d-un-racisme-anti-noirs_5219175_3212.html Nourri par l’histoire et les difficultés sociales, aggravé parfois par les autorités, le rejet des populations noires reste prégnant en Afrique du Nord. Par Charlotte Bozonnet LE MONDE Le 23.11.2017 à 11h44 • Mis à jour le 25.11.2017 à 06h37 Parmi les réactions suscitées par la diffusion de la vidéo de CNN montrant une vente aux enchères de migrants subsahariens en Libye, la dénonciation d’un racisme anti-Noirs persistant dans les pays du Maghreb figure en bonne place. Si les situations n’y sont pas comparables à la barbarie observée en Libye, les communautés noires continuent toutefois d’y être victimes de mépris, de discriminations, voire d’agressions. En Algérie, il existe une forte présence de migrants subsahariens qui y restent de quelques mois à quelques années, comme une pause sur leur route vers l’Europe. Selon les associations locales, ils seraient près de 100 000. Vivant dans les périphéries des grandes villes, privés de statut légal, ces habitants « fantômes » occupent souvent des emplois à la journée dans le secteur de la construction. En octobre 2015, l’histoire de Marie-Simone, une migrante camerounaise d’une trentaine d’années, avait fait la « une » de la presse. Victime d’un viol collectif à Oran (ouest), elle avait eu le plus grand mal à se faire soigner et à porter plainte. En mars 2016, à Ouargla (sud), c’est le meurtre d’un Algérien poignardé par un migrant nigérien qui avait dégénéré en une véritable chasse aux migrants. Et les exemples ne manquent pas. Les autorités algériennes sont récemment revenues sur la tolérance dont elles avaient fait preuve vis-à-vis de la migration subsaharienne depuis 2012 et le début des troubles au nord du Mali. En décembre 2016, 1 200 personnes ont été renvoyées du pays. D’autres rafles et expulsions ont depuis été menées dans les grandes villes du pays. Emmenés en bus jusqu’à Tamanrasset, à 2 000 km au sud d’Alger, ils ont ensuite été relâchés de l’autre côté de la frontière, côté nigérien, parfois en plein désert. « L’esclavage est la forme la plus extrême du racisme » Au Maroc, de nombreux témoignages font aussi état d’un racisme latent. Celui-ci va de faits divers extrêmement violents – en 2014, trois migrants ont été tués à Boukhalef, un quartier périphérique de Tanger – à un racisme diffus. « Dans la rue, certains nous appellent Ebola », racontait un Camerounais rencontré en septembre à Tétouan (nord). Tensions entre migrants subsahariens et jeunes Marocains, à Casablanca, le 24 novembre. La partie nord du royaume est un territoire de passage pour les Subsahariens qui veulent tenter la traversée vers l’Europe : soit par la mer, soit en essayant de franchir les barrières qui séparent le continent africain des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Contraints de se cacher dans des conditions très dures, beaucoup sont victimes de bastonnades lorsqu’ils sont pris, puis envoyés dans des villes du sud du Maroc pour tenter de les éloigner. En Mauritanie, plus au sud, le racisme ne vise pas les migrants de passage mais une partie des citoyens mauritaniens, rappelant la situation d’un pays où les Maures blancs concentrent la majorité des pouvoirs au détriment des Haratine, descendants d’esclaves, et des Négro-Africains. L’esclavage y a été interdit en 1981. Son interdiction a même été inscrite dans la Constitution en 2012, mais la pratique reste courante. « Le racisme anti-Noirs continue aujourd’hui au Maghreb. La couleur de peau est toujours associée à un statut inférieur. Des tribus pratiquaient l’esclavagisme dans tout le Maghreb et c’est resté dans l’imaginaire collectif », souligne le sociologue marocain Mehdi Alioua, président du Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et des migrants (Gadem). « L’esclavage, la chosification du corps est la forme la plus extrême du racisme », poursuit-il, en référence à la vidéo de CNN. L’universitaire déplore toutefois le manque de recherches sur cette question. Le sujet du racisme anti-Noirs dans les pays nord-africains est peu documenté, par manque de moyens et certainement aussi à cause d’une forme d’autocensure. « Certains craignent d’être accusés de faire le jeu de l’Occident. La conséquence de cette absence de connaissances, c’est que, parfois, on sous-estime ce racisme, parfois, on le surestime. », poursuit M. Alioua, qui précise toutefois que le débat avance : « A chaque fois qu’une campagne de sensibilisation est lancée, elle reçoit plutôt un bon écho au sein de la population et ce dans tous les pays du Maghreb ». « Une source de criminalité, de drogue et de plusieurs fléaux » Au Maroc, l’augmentation du nombre de migrants subsahariens ces dernières années a eu un effet ambivalent, provoquant tout à la fois plus de frustrations parmi la population – certains estimant, sur fond de difficultés économiques, que les migrants ont plus d’aides que les nationaux –, mais permettant en même temps de démocratiser la problématique et d’accroître la dynamique de soutien aux migrants. En Algérie aussi, les associations se sont emparées ces dernières années de la situation des Subsahariens. Leïla Beratto, correspondante de RFI, travaille sur le sujet depuis des années. « Cette discrimination est liée à l’histoire de l’Algérie où des Noirs ont été les esclaves de riches familles à la peau claire, mais elle s’explique aussi par les différences culturelles entre Algériens et Subsahariens qui se connaissent mal », note la journaliste. L’un des facteurs déterminant de l’accueil réside dans l’attitude des autorités. Début juillet, Ahmed Ouyahia – devenu le 15 août premier ministre d’Algérie – avait affirmé que les migrants sont « une source de criminalité, de drogue et de plusieurs autres fléaux ». Quelques jours plus tard, le ministre des affaires étrangères, Abdelkader Messahel, parlait lui d’« une menace pour la sécurité » du pays. « Dans ces conditions, le travail de sensibilisation sur le terrain est rendu encore plus difficile », souligne Leïla Beratto. « Longtemps, le sujet a été un tabou » Le Maroc a connu, lui, un changement important de sa politique migratoire impulsée par le roi Mohammed VI depuis 2013. Alors que le royaume faisait face à de lourdes critiques pour son traitement des migrants, deux opérations de régularisations massives ont été lancées : la première en 2014 a permis de régulariser 25 000 sans-papiers, la deuxième n’est pas achevée mais quelque 26 000 demandes ont été déposées. Une initiative qui s’inscrit dans le cadre de l’ambitieuse politique africaine du royaume. En Mauritanie, la lutte contre l’esclavage et les discriminations est devenue un thème incontournable de la vie politique, même si les militants de ce mouvement font régulièrement l’objet d’arrestations et de condamnations. Biram Ould Dah Ould Abeid, figure de ce combat, fut ainsi l’un des quatre candidats à l’élection présidentielle de juin 2014 face au président sortant, Mohamed Ould Abdel Aziz. Mais c’est certainement dans la Tunisie post-révolutionnaire que l’évolution est la plus sensible. « Pendant longtemps, le sujet des Tunisiens noirs, traités comme des citoyens de seconde zone, a été un tabou », rappelle Houda Mzioudet, chercheuse et spécialiste des minorités en Tunisie. Si leur nombre exact est difficile à déterminer, les Tunisiens noirs ou d’origine noire représenteraient 10 à 15 % de la population, surtout concentrés dans le sud du pays. En 2013, une marche pour la défense de leurs droits avait été organisée à Djerba. En 2016, l’agression de trois étudiants congolais en plein centre-ville de Tunis, avait à son tour créé un vif émoi. Aujourd’hui, la Tunisie s’apprête à adopter une loi criminalisant la discrimination raciale. « Ce serait la première loi de ce type dans le monde arabe », souligne Houda Mzioudet.

Pierre Vermeren : «L'esclavage au Maghreb à la lumière de la longue durée» (23.11.2017) http://lislampourlesnuls.blogspot.com/2017/11/pierre-vermeren-lesclavage-au-maghreb.html

------------------------------------------------------------------ « L’esclavagisme en Libye n’est que le prolongement de la négrophobie au Maghreb »
Pour notre chroniqueur, les images d’êtres humains vendus interpellent notre humanité et font écho aux récits glaçants qui proviennent des routes d’exil. Par Hamidou Anne (chroniqueur Le Monde Afrique) LE MONDE Le 20.11.2017 à 13h29 • Mis à jour le 21.11.2017 à 07h40
Manifestation contre le racisme envers les migrants, à Rabat, au Maroc, le 11 septembre 2014.

Une vidéo de la chaîne américaine CNN montrant des Subsahariens vendus aux enchères en Libye a provoqué une vague d’indignation sur le continent africain. L’émotion des intellectuels, militants de la société civile et simples citoyens a poussé les leaders politiques à réagir. Les communiqués « émus » et « indignés » sont sortis des palais présidentiels pour dénoncer cette barbarie. Le Guinéen Alpha Condé dénonce « une ignominie », le Sénégalais Macky Sall et le Nigérien Mahamadou Issoufou parlent d’une « pratique d’un autre âge », tandis que leur homologue togolais, Faure Gnassingbé, évoque, lui, « une infamie ». La vidéo provoque davantage de réactions que les témoignages, recueillis depuis des années, de ceux qui ont réussi à échapper à ce qu’il convient d’appeler « l’enfer libyen ». Lire aussi : En Méditerranée, un navire antimigrants veut refouler les bateaux venus d’Afrique Personne n’ignorait ce qui se passe sur cette partie septentrionale de l’Afrique. L’existence de « marchés aux esclaves », d’abus sexuels et de travaux forcés avait fait l’objet d’un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations en avril. Les actes barbares à l’encontre des migrants au nord du continent sont récurrents, mais, ce qui change aujourd’hui, c’est le choc des images. « Péril noir » En Mauritanie, les populations négro-mauritaniennes subissent encore couramment l’esclavage. Selon Philip Alston, auteur d’un rapport de l’ONU en 2016 dans ce pays, « des milliers de personnes restent réduites en esclavage » au mépris de l’Etat. La lettre de Moussa Biram, militant anti-esclavage en prison, le combat de l’opposant Biram Dah Abeid ou encore l’action des militants des Forces de libération africaines de Mauritanie (FLAM) renseignent sur la politique raciste qui sévit dans le pays. Au Maghreb, la xénophobie vis-à-vis des Noirs est chose classique. On se souvient de la campagne « Non aux Africains en Algérie », qui avait poussé l’écrivain Kamel Daoud à réagir sur ce que signifie être noir dans ce pays, autrefois source d’inspiration pour les mouvements de libération du sud du Sahara mais qui désormais refoule les migrants dans le désert. Lire aussi : A Tanger, des migrants subsahariens racontent : « Ici, même les mendiants nous insultent » Au Maroc, pays qui ambitionne de redevenir une puissance continentale, le racisme est omniprésent, avec parfois une instrumentalisation par des médias malveillants. On se souvient de la « une » du journal Maroc Hebdo, « Le péril noir », qui ciblait les étudiants, immigrés économiques ou personnes en transit pour les côtes européennes. Dans un article pour Le Monde Afrique, la militante culturelle sénégalaise Aisha Dème produit un récit édifiant de l’ampleur du mal. Heureusement qu’il existe une société civile dynamique pour lutter contre le fléau. Par exemple, les travaux du sociologue Mehdi Alioua et de son association, le Gadem, montrent avec acuité ce « mal » du Maroc et luttent pour la destruction des préjugés qui fondent souvent le racisme. Les assassinats de Subsahariens, étudiants ou candidats à l’exil, sont récurrents sans qu’aucune réaction vigoureuse de nos chefs d’Etat ne soit notée. Cette faiblesse encourage l’impunité et déshumanise davantage des victimes abandonnées à leur sort. « L’invasion africaine » Il convient aussi d’indexer l’Union européenne (UE) qui par sa scandaleuse politique migratoire se rend coresponsable de la criminalité qui sévit dans cette partie du monde. Le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al-Hussein, vient d’ailleurs de qualifier d’« inhumaine » la « coopération » entre Bruxelles et la Libye en matière de gestion des flux migratoires. Lire aussi : Entre la Libye et l’Italie, petits arrangements contre les migrants Cette entente n’est pas nouvelle. Durant les dernières années du régime Kadhafi, l’Italie avait signé avec Tripoli un accord pour bloquer les candidats à l’immigration sur son sol. Il avait abouti à des pogroms contre les Subsahariens et des milliers de personnes arrêtées puis internées dans des camps. Cette année, dans sa crainte déraisonnée de « l’invasion africaine », l’UE a laissé l’Italie passer de nouveaux accords avec la Libye post-Kadhafi, collaborant ainsi indirectement à ces violations des droits de l’homme. La démission des dirigeants des principaux pays africains de départ, les conditions de vie difficiles de leurs ressortissants qui les poussent sur le chemin de l’exil, l’impunité des auteurs de traite d’êtres humains et le bourbier libyen sont autant de facteurs qui rendent aujourd’hui ce drame possible. Les images d’êtres humains vendus sont choquantes et interpellent notre humanité. Mais elles font écho aux récits glaçants qui proviennent des lieux de désespoir que sont les routes d’exil. Pour une politique migratoire africaine A présent que faire ? Manifester devant les représentations libyennes est un acte important, mais je doute que cela puisse changer quoi que ce soit d’interpeller un Etat qui, dans les faits, n’existe plus. De surcroît, l’indignation est du ressort des citoyens, les politiques ont, eux, l’obligation d’agir. Ils doivent réagir face à la désacralisation de la vie des pauvres et des exilés par une action courageuse contre le traitement de nos compatriotes au Maghreb. Lire aussi : « Nul ne doit accepter le déferlement de haine raciste dont est victime Danièle Obono » Les chefs d’Etat de la sous-région ouest-africaine qui viennent de se prononcer pourraient enfin tenter de sortir du rapport asymétrique en arrêtant de subir la politique migratoire de l’UE et de ses voisins de la Méditerranée. Nous devons nous doter, à l’échelle de chaque pays, d’une politique en la matière, à défaut d’une coordination au niveau de l’Union africaine (UA) ou des organisations régionales. Jusque-là, il n’y en a aucune, et c’est là où le mal commence. Hamidou Anne est membre du cercle de réflexion L’Afrique des idées. En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/20/l-esclavagisme-en-libye-n-est-que-le-prolongement-de-la-negrophobie-au-maghreb_5217603_3212.html#XHdZLhXhDOi1Qt2w.99

La Grande Mosquée salafiste de Bruxelles

La propagation de l’idéologie mortifère en Belgique, ça se passe toujours sous nos yeux ébahis. Merci à @zilogsofsof pour la trouvaille. #p...