lundi 26 février 2018

Les étapes de la compilation du Coran (Mohammed Ali Amir-Moezzi)

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L’auteur

Mohammad Ali Amir-Moezzi, né à Téhéran en 1956, est un islamologue français, spécialiste du shi’isme. Agrégé d’arabe, il est diplômé de l’Institut national des langues et civilisations orientales et docteur d’état en islamologie de l’École pratique des hautes études et de l’Université Paris III. Il occupe, à l’Ecole pratique des hautes études, la chaire de l’islamologie classique. Il a notamment dirigé le Dictionnaire du Coran publié en 2007.

Résumé

Thèse et plan du livre
Un certain nombre de savants contemporains se sont déjà intéressés à l’histoire de la compilation du Coran. On peut citer : F. Schwally, A.-L. De Prémare, I. Goldziher, L. Caetani, R. Blachère, J. Wansbrough, U. Rubin, H. Djaït, C. Gilliot, H. Motzki.
La nouveauté de cet ouvrage est d’accorder une place plus importante aux sources shi’ites et à réévaluer leur pertinence pour l’étude des origines de l’Islam. Ce travail s’appuie donc sur l’étude d’un certain nombre de sources shi’ites en suivant une progression chronologique.

Tout d’abord, le Kitab Sulaym b. Qays, un écrit pseudépigraphique attribué à un partisan contemporain d’Ali mais datant plus probablement du début du VIIIesiècle (IIe siècle de l’hégire), tout en étant peut-être composé d’un certain nombre de strates différentes (chapitre 1). Puis, une compilation de hadith-s datant du siècle suivant (IXe / IIIe siècle) et traitant de l’inauthenticité du Coran : Kitab al-tanzil wal-tahrif (Livre de la Révélation et de la falsification) ou Kitab al-qira’at (Livre des récitations coraniques) (chapitre 2). Ensuite le Tafsir (commentaire coranique) d’Al-Husayn b. al-Hakam al-Hibari (m. 899) (chapitre 3) et le Livre des perceptions des degrésd’al-Saffar al-Qummi (seconde moitié du IXe siècle / IIIe siècle) (chapitre 4). Enfin leLivre suffisant de Muhammad b. Ya’qub al-Kulayni (première moitié du Xe siècle / IVe siècle) (chapitre 5).
Rédaction et compilation du Coran
Pour l’orthodoxie sunnite, le Coran est une révélation divine à Muhammad. Les paroles de Dieu adressées au Prophète ont ensuite été recueillies par les deux premiers califes et réunies en un Coran unique par une commission de savants sous le règne du troisième calife, Uthman. Les recensions parallèles, jugées indignes de confiance, ont été éliminées. Cette version traditionnelle présente déjà certaines difficultés, ainsi il existe des hadiths saints (qudsi) dont le statut pose problème : pourquoi n’ont ils pas été intégrés dans le Coran ? Toutefois, cette version officielle a été remise en cause par la critique historique qui a commencé au milieu du XIXe siècle.
En réalité, d’un point de vue historique, le processus rédactionnel du Coran est plus complexe et on pense aujourd’hui, en général, que le Coran a plutôt été compilé sous Abd al-Malik b. Marwan. Mais cette Vulgate officielle, même élaborée, a ensuite mis plusieurs siècles avant d’être acceptée par tous les musulmans. On peut au moins citer trois autres versions du Coran, celle d’Ali, celle d’Abdallah b. Ma’sud et celle d’Ubbay b. Ka’b, qui circulèrent au moins jusqu’au Xe siècle (IVe de l’hégire).
Le contexte historique
Certaines traditions évoquent un cas d’empoisonnement pour Muhammad et Abu Bakr. Ce qui est certain, c’est que les premières générations de l’islam ont été marquées par des guerres civiles constantes. En effet, dès les origines, l’islam connait des guerres fratricides qui entrainent la mort de personnages importants. Pour les partisans d’Ali, les « Alides », Muhammad avait forcément désigné un successeur, et celui-ci était Ali. Son nom figurait dans le Coran original, ainsi que celui de Muhammad et de leurs adversaires, mais tous ces noms ont disparu dans le Coran actuel. En effet, les seuls membres de la famille du prophète cités dans le Coran sont Zayd, un fils adoptif provisoire, et Abu Lahab, son oncle hostile. Le prophète lui-même n’est cité que quatre fois.
La synthèse traditionnelle la plus complète de la position shi’ite se trouve dans le livre de Nuri Tabrisi, Fasl al-khitab, chapitres 11 et 12.
Chapitre premier : Violence et Ecritures à travers le Livre de Sulaym ibn Qays
Le livre de Sulaym est le témoin le plus ancien de la vision sh’ite des évènements qui ont accompagné la succession du Prophète. Il a connu un succès éditorial considérable. Le pionnier des études de la littérature shi’ite primitive est Etan Kohlberg, mais il faut aussi citer Hossein Modarressi.
L’authenticité du livre de Sulaym est mise en doute au sein même de la tradition shi’ite. Les plus anciens doutes connus remontent au Xe siècle (IIIe siècle de l’hégire). Par ailleurs, un certain nombre d’informations peuvent être interprétées de manière symbolique, ce qui a même conduit certains chercheurs à remettre en cause l’existence même de Sulaym, bien que cette hypothèse extrême doive plutôt être écartée. A l’inverse, les partisans de l’authenticité sont aussi très nombreux et plus anciens. Ils ont à leur tour attaqué l’authenticité de certains ouvrages utilisés par leurs adversaires, dont le livre d’Ibn al-Ghada’iri qu’Agha Bozorg al-Tihrani considère comme pseudépigraphe.
Si la présence d’interpolations tardives ne fait aucun doute, d’autres éléments reflètent aussi un noyau assez ancien dont les croyances contredisent parfois les développements de la théologie shi’ite plus tardive. On constate par exemple que Ja’far et Hamza encore une place importante. Quoiqu’il en soit, ce livre a connu un grand succès, aussi bien aux époques anciennes qu’à l’époque contemporaine, puisqu’il a connu de nombreuses éditions et a même été traduit en ourdou et en persan.
Le Livre de Sulaym est le récit d’une conspiration visant à éliminer Muhammad, les membres de sa proche famille, à dénaturer la religion et à faire main basse sur les musulmans. D’où l’adage shi’ite : « Saqifa annonce Karbala ». Les principaux acteurs de cette conspiration sont Omar, Abu Bakr et Abu Ubayda b. al-Jarrah qui s’attaquent même physiquement aux membres de la famille du prophète. Il faut préciser que les violences faîtes à Fatima sont confirmées par des sources sunnites. Par ailleurs, les propos attribués à Talha montrent que de nombreux versets du Coran ont disparu.
Chapitre 2 : Recensions coraniques et tendances politiques. Al-Sayyari et son Livre de la Révélation et de la Falsification
L’ouvrage d’Al-Sayyari traite de la question centrale de la falsification des Ecritures Saintes. Contrairement à ce qu’affirmera plus tard l’orthodoxie sunnite officielle, Muhammad n’était pas illettré, même si on n’a de lui aucun manuscrit autographe. Des débats historiographiques ont eu lieu concernant l’ancienneté de l’usage de l’écrite. Certains savants (Nabia Abbott et Fuat Sezgin) soutenant même l’existence de la mise par écrit de la poésie chez les Arabes pré-islamiques.
Au sein de l’exégèse coranique historique contemporaine, il y a un débat entre les partisans de la méthode critique et ceux de la méthode hypercritique. La thèse hypercritique la plus radicale est celle de John Wansbrough (Qur’anic Studies et The Sectarian Milieu). Au départ, la frontière entre Hadith et Coran semble être plus floue. Une difficulté supplémentaire est qu’il existe, dans le Coran, un certain nombre de terme dont le sens exact pose problème.
Joseph Schacht dans son ouvrage The Origins of Muhammadan Jurisprudence défend la thèse que le droit musulman tel que nous le connaissons depuis le deuxième siècle de l’hégire est non-coranique. D’autres vont plus loin en affirmant que des aspects sont mêmes anti-coraniques.
A l’époque ancienne, si les shi’ites sont les principaux contestataires de la version othmanienne, certaines personnes considérées comme orthodoxes par la tradition sunnite ont aussi critiqué cette version. Le texte du Dôme du Rocher diffère du texte coranique. L’harmonisation a pris un certain temps et s’est faite par la force. Un tribunal sunnite de Bagdad ordonne la destruction du codex d’Ibn Mas’ud à la fin du IVe siècle de l’hégire (398/1007). Ibn al-Nadim nous dit qu’il y avait encore des exemplaires de la recension d’Ubayy b. Ka’b qui circulaient dans la région de Basra. C’est à cette période, au IVe siècle de l’hégire, que les savants shi’ites et notamment Ibn Babawayh al-Saduq (m. 381/991) adoptent la thèse sunnite du Coran.
Au sein du shi’isme, il y a une opposition entre les Usuliyya (rationalistes) et lesAkhbariyya (les traditionalistes). Les seconds avaient plus tendance à soutenir la thèse de la falsification, tandis que les premiers se ralliaient à la doctrine sunnite du Coran. Il ne faut cependant pas faire de généralisation abusive. Le débat se poursuit encore de nos jours, et on peut citer al-Nuri comme principal défenseur de la thèse de la falsification.
Chacun des trois titres sous lesquels est connu l’ouvrage d’al-Sayyari renvoie à un aspect particulier de l’ouvrage.
Chapitre 3 : Nécessité de l’herméneutique. Autour du commentaire coranique d’al-Hibari
Al-Hibari (m. 286/899) est probablement issu de la ville de Kufa. Même si certains ont pu en douter, c’est un shi’ite de tendance zaydite. Son exégèse repose sur l’idée que les différents versets coraniques sont des codes désignant des personnes ou des groupes de personnes, dont l’identification peut être révélée par des autorités religieuses (Compagnons du Prophète, Epigones, imams shi’ites, etc.). Il se rattache à la tradition des ouvrages exégétiques pré-buwayhides. Il ne semble toutefois pas professer la thèse de la falsification (tahrif)
La tradition a ensuite évolué avec le commentaire d’al-Shaykh al-Tusi (385-460/995-1067)
Les commentaires personnalisés comme celui d’al-Hibari véhiculent une vision dualiste du monde, mettant en opposition les Alliés de Dieu et leurs fidèles d’une part, et les ennemis de Dieu et leurs fidèles d’autre part. Il y a aussi la notion d’une conception duelle de la Parole de Dieu avec la lettre et l’esprit qui est très importante.
Le proto-shi’isme est très influencé par des éléments de type mystique et ésotérique. Le Xe/IVe siècle est le « siècle shi’ite », aux autres moments de l’histoire, les shi’ites sont vaincus.
Chapitre 4 : Avènement de la gnose. Une monographie sur la connaissance compilée par al-Saffar al-Qummi
Al-Saffar al-Qummi compile un recueil de hadiths contenant mille huit cent quatre-vingt-une traditions soigneusement réparties en dix sections, elles-mêmes divisées en chapitres. Lorsque la science du kalam s’introduit en milieu imamite avec al-Shaykh al-Mufid (413/1022), l’ouvrage d’Al-Saffar, trop marqué par le gnosticisme ésotérique, devient quelque peu embarrassant.
Le grief de ghuluw désigne l’extrémisme, l’exagération. Cette accusation est surtout portée par les rationalistes contre leurs adversaires. Les imamites expliquent les divergences quant au nombre des Imams par la stratégie de la taqiyya(dissimulation).
Le lexique technique imamite distingue le simple musulman (muslim) et le croyant initié par les imams (mu’min). Pour le Kitab Basa’ir al-Darajat d’Al-Saffar al-Qummi, la quête de la science secrète est obligatoire et celle-ci ne peut être atteinte que par le biais des imams. Leur enseignement est cependant difficile. Les Imams sont les héritiers d’une chaîne initiatique qui remonte jusqu’à Adam lui-même et traverse tous les âges en passant par les principaux prophètes (Abraham, David, Jésus). Cette connaissance s’étend même jusqu’à la préscience puisque les Imams détiennent le Livre contenant la liste des shi’ites indiqués par leurs noms. Ils possèdent aussi les signes matériels des prophètes : l’arme de Muhammad, la chemise d’Adam, le sceau de Salomon, etc., et disposent de pouvoirs miraculeux (ressusciter les morts, guérir les aveugles et les lépreux). Par ailleurs, les Imams sont nécessaires à la survie de la Terre, s’ils venaient à disparaître, la terre serait anéantie. On constate qu’il y a un lien très étroit entre la gnose et le proto-shi’isme, même si, du fait de l’absence de sources, il est difficile de connaître les milieux et les moyens de transmission exacts.
Enfin, selon ce livre Muhammad écrivait et lisait toutes les langues, ce qui s’oppose au dogme de l’illettrisme qui finit par s’imposer dans le sunnisme.
Chapitre 5 : Parachèvement d’une religion. Remarques sur al-Kulayni et sa Somme de tradition
Al-Kulayni (mort en 328/329. 939-940 ou 940-941) a été l’objet de nombreuses hagiographies par les savants shi’ites traditionnels, nous ne disposons toutefois pas encore, au moment de l’écriture du livre, d’une monographie synthétique respectant les normes de la recherche universitaire. Ce travail historico-critique est amorcé dans le chapitre consacré à cet auteur.
Son Kitab al-Kafi (Livre Suffisant), publié à Bagdad, est le plus important des Quatre Livres d’autorité en Hadith imamite. Paradoxalement, nous ne savons que très peu de choses sur sa vie personnelle.
Le contexte de sa vie est marqué par un affaiblissement du pouvoir central abbasside qui favorise l’émergence de gouvernements locaux, ce qui permet la montée en puissance de pouvoirs shi’ites dans certaines régions de l’empire. La ville de Rayy fut particulièrement troublée et la situation ne s’est stabilisée qu’après la mort d’al-Kulayni avec l’arrivée au pouvoir des Buwayhides (322 à 448/ 933 à 1056). Qumm de son côté était sous l’influence des Ash’arites qui avaient fui l’Irak à l’époque des Omeyyades. Leur influence religieuse s’étendait bien au-delà de la ville, jusqu’en Irak et dans le Khurasan. Leur influence déclinera avec la montée en puissance des peuples non-arabes après la période abbasside. Enfin, il faut signaler qu’après la période pro-alide sous le califat d’al-Ma’mun (198-218 / 814-833) qui se termine avec l’assassinat de l’imam al-Rida, les imam shi’ites sont transférés à Bagdad puis dans la cité militaire de Samarra pour être mieux surveillés. Durant cette période, la ville est secouée par de nombreuses agitations populaires dues notamment au savant hanbalite al-Barbahari (m. 329/ 941), particulièrement prompte à combattre tous les courants « hétérodoxes », à commencer par les shi’ites
Durant l’Occultation mineure, un certain nombre de courants dits « extrémistes » apparurent et se séparèrent du shi’isme imamite « mainstream ». On peut retenir lesNusayriyya.
Quelques informations biographiques peuvent être déduites : sa nibsa permet de retrouver son lieu d’origine, une petite bourgade dans le district de Rayy dont sont issus un certain nombre de savants shi’ites. La date de la mort d’Al-Kulayni diverge en fonction des sources. S’il est possible d’identifier un certain nombre de ses maitres et de ses disciples, nous ne connaissons en revanche aucun contact direct entre al-Kulayni et les autorités imamites ou les hommes du pouvoir abbasside de son temps.
D’un point de vue théologique, al-Kulayni semble avoir eu une position médiane, se tenant à égale distance des extrêmes. Il a peut-être adoptée une attitude quiétiste qui expliquerait l’absence de sources politiques à son égard. Tous les autres écrits d’al-Kulayni ont disparu. Al-Kulayni est le dernier grand auteur de la tradition ancienne à défendre la thèse de la falsification de la version officielle du Coran et à proposer dans ses ouvrages de nombreuses de nombreuses citations du « Coran des imams. » Il s’appuie notamment sur al-Sayyari. Al-Kulayni accordé une place centrale à l’imamologie. En ce sens le shi’isme est bien la « Religion de l’Imam ».

RECENSION : LE CORAN SILENCIEUX, LE CORAN PARLANT (MOHAMMAD ALI AMIR-MOEZZI)

http://mahomet.over-blog.com/2015/05/recension-le-coran-silencieux-le-coran-parlant-mohammad-ali-amir-moezzi.html